Richie Furay, rock star et pasteur

Vendredi 15 Mai 2015

Interview. Membre fondateur de Buffalo Springfield puis de Poco, Richie Furay vient de sortir l'album Hand in Hand. Il revient pour l'occasion sur sa vie surprenante de rock star et de pasteur.


Racontez-moi votre arrivée à Los Angeles. Etait-ce une époque aussi excitante qu'on le dit pour un musicien ?

Los Angeles n'avait rien à voir avec cette jungle de béton qu'était New York quand je m'y suis installé en 1965. Je suis arrivé par une journée chaude et ensoleillée et j'étais assis dans l'aéroport à attendre et attendre encore mon ami Stephen Stills qui a fini par venir et qui m'a entrainé dans ce voyage musical qui se poursuit encore aujourd'hui.

Stephen s'était déjà fait des amis à L.A. dans le milieu de la musique alors les fondations étaient déjà construites à mon arrivée. Tout ce que nous avions à faire, c'était jouer de la musique. La scène musicale était florissante. Il y avait les Beach Boys, les Turtles, les Doors, les Byrds et nous étions exactement là où il fallait être. Est-ce que c'était une période excitante ? Et comment !

En regardant en arrière et en me remémorant tous ces souvenirs, je dirais que c'était probablement la meilleure époque pour jouer et pour créer de la musique. Il est probable qu'il n'y ait jamais eu d'époque plus créative dans l'histoire. Les amitiés qui ont été forgées à cette époque où nous étions des musiciens sans le sous sont toujours aussi fortes de nos jours alors que certains d'entre nous ont connu un succès international. Il n'y avait pas de compétition entre les groupes. Quand nos amis réussissaient et étaient diffusés à la radio nous étions aussi heureux pour eux que si cela nous étaient arrivés à nous. C'était un environnement très chaleureux que je chérirai toujours.

Et qu'en est-il de la vie à Laurel Canyon ? Etait-ce le Sodome et Gomorrhe du vingtième siècle ou un endroit où simplement s'épanouissaient de jeunes gens créatifs ?

2300 Laurel Canyon Boulevard était notre adresse. C'était là que nous vivions. Je n'ai aucune idée de ce qui pouvait se passer tout autour de nous. Laurel Canyon était un endroit où nous avions les moyens de vivre et il en allait de même pour de nombreux autres musiciens. Il s'agissait juste d'un endroit sur les collines d'Hollywood à partir duquel il était pratique de se déplacer en ville et, pour cette raison, de nombreuses personnes s'y sont installées.

Votre chanson « We Were the Dreamers » raconte vos années avec le groupe Poco. Quels étaient vos rêves à l'époque et qu'en pensez-vous aujourd'hui ?

Poco était un groupe visionnaire. Lorsque Buffalo Springfield s'est séparé pour de bon, je n'ai pas été surpris. J'ai toujours dit que tant que Stephen serait là (parce que c'était son groupe, qu'il était le cœur et l'âme de Buffalo Springfield - n'écoutez pas ceux qui vous disent le contraire), je serais là aussi. Nous avions monté le groupe dans un petit appartement sur Foutain Avenue et j'étais déterminé à poursuivre l'aventure jusqu'à ce qu'elle soit vraiment finie. Quand ça a été fini, ce n'était pas comme si c'était la fin du monde. La musique était enracinée dans ma vie et Jimmy Messina et moi avions déjà prévu l'étape suivante. Nous étions devenus bons amis et, ensemble, nous aimions jouer une musique qui avait un peu plus qu'une saveur country. Alors, en se basant sur la chanson « Kind Woman », nous avons exploré la possibilité de former un groupe avec des gens qui partageaient la même vision que nous.

Rusty Young, qui jouait de la steel guitar sur la version de Buffalo Springfield, fut notre première recrue. Une fois que George Grantham puis Randy Meisner, un autre musicien de L.A., nous ont rejoint, nous avons commencé ce voyage expérimental vers un son frais et neuf à L.A. : le country rock !
Je ne pense pas que nos rêves avaient un rapport avec l'argent. Il s'agissait plutôt d'intégrer la musique de Nashville à celle de L.A. Des gens plus au nord, à Bakersfield en Californie, transformaient aussi un peu le son de Nashville et cela me semblait à moi aussi le chemin à suivre. Je pense que la principale satisfaction que je tire de tout ça, c'est que le son actuel de Nashville ressemble tellement à ce que nous avions imaginé en 1969 que notre succès est indéniable. Mission accomplie !

« Dont Tread on Me » est une chanson très sombre. Avez-vous toujours des rêves et gardez-vous espoir ?

En aucun cas je ne vois ou n'entend « Don't Tread on Me » comme une chanson sombre. Je la vois plutôt comme une chanson qui diffuse une lumière ténue et qui traite de la situation actuelle de notre société et de notre culture en Amérique. Nous sommes arrivés à un carrefour. Le moment est venu de prendre des décisions et de choisir la direction que nous voulons suivre. Même si certains voient la situation avec les yeux du désespoir parce que leur vie a été bouleversé et qu'ils n'ont plus d'espoirs (1er verset), et je suis vraiment désolé pour eux parce qu'ils ne peuvent pas trouver de chemin pour se sortir de la situation dans laquelle ils sont, je pense toujours qu'il y a de l'espoir. Mais que les choses soient claires, je ne parle pas de "l'espoir et du changement" qui nous a été promis en 2008 [le slogan du président Barack Obama] et qui, selon moi, est un désastre. Même dans les heures les plus sombres, il y a de l'espoir. Je pourrais poursuivre dans un raisonnement théologique mais je ne pense pas que ce soit ce que vous attendez - mais Jesus Christ est la réponse à tous les besoins de l'homme, qu'ils soient sociaux, économiques, politiques ou religieux. Et oui, j'ai toujours des rêves pour citer une chanson que j'ai enregistrée en 1979 (« I Still have Dreams »).

Y a t-il un besoin urgent de changement en Amérique ? Je pense que nous sommes tous d'accord pour dire qu'il y a toujours moyen de s'améliorer mais il faut admettre que les Etats-Unis d'Amérique sont un pays formidable, le pays le plus formidable au monde et il n'y a aucune raison de le rabaisser ou de remettre en cause tout le bien que nous faisons et tout ce contre quoi nous nous sommes battu depuis le début. Peut-on améliorer une nation ? Bien sûr que nous le pouvons mais devons-nous pour autant renier notre constitution et ébranler les fondations que nos glorieux ancêtres ont construites juste parce que nous traversons une époque comme celle-là ? Notre système a passé le test du temps pendant plus de 200 ans alors pourquoi ce besoin soudain de tout chambouler et ce grand mépris ? Pourquoi est-ce que des gens sont venus ici de partout dans le monde pour vivre le rêve américain ? Quel est le problème avec le rêve américain ? Pourquoi est-ce que des gens sont venus ici du monde entier ou se tournent vers les Etats-Unis pour obtenir une aide médicale ? Il est bien évident que les autres nations reconnaissent la grandeur de l'Amérique alors pourquoi ne pouvons-nous pas le voir ? Quelle autre nation a offert autant de choses à autant de gens pour finalement se retrouver avec un tel ressentiment venu de l'intérieur ? Voilà ce que je ne parviens pas à comprendre et ce que je voulais aborder dans cette chanson. Malheureusement nous sommes une nation polarisée et nous devons nous inquiéter du risque de voir notre pays se déchirer de l'intérieur. Mais rien ne changera jamais dans mon cœur. “Nous sommes le pays des braves, nous sommes le pays de la liberté, nous avons un cœur d'or. Alors ne me cherche pas. Nous levons bien haut la tête pour que le monde nous voit, nous sommes le pays des braves, ne me cherche pas.”

Dans les années 80, vous êtes devenu pasteur ce qui est inhabituel pour une rock star. Que s'est-il passé ? S'agissait-il d'un virage à 180° ?

J'ai très peu planifié tout ce qui m'est arrivé dans la vie. Je me suis lancé dans un voyage, j'ai obéi à cette petite voix à l'intérieur de moi-même et ça m'a bien réussi. Si quelqu'un m'avait dit que j'allais devenir chrétien ou pasteur, je lui aurais dit qu'il était cinglé, surtout à l'époque où je vivais mon rêve de rock star. Oh comme nous en savons peu au moment où nous faisons notre voyage sur la route de la vie ! A l'époque où j'ai reçu le Christ, je ne voulais rien d'autre que d'être une rock star comme l'étaient Stephen, Neil, Jimmy et Randy. J'ai été entrainé.

Poco ressemblait à un vain effort. On avait besoin d'un hit et chaque tentative semblait se transformer en échec alors j'ai quitté le groupe et, comme me l'a suggéré David Geffen, j'ai formé un nouveau groupe avec Chris Hillman et JD Souther : Souther Hillman Furay. Je ne me rendais pas compte à cette époque qu'après 7 ans, mon mariage était en train de prendre l'eau. Sans trop rentrer dans les détails (j'ai raconté tout ça dans mon livre Picking up the Pieces), on m'a demandé de choisir ce qui était le plus important pour moi entre ma famille et ma carrière. J'ai choisi ma famille et, en même temps, je me suis tourné vers le Christ et je me suis converti. A cette époque, j'avais été présenté à plein de gens qui étaient chrétiens et pasteurs. Je n'avais encore aucune idée de la direction que le Seigneur avait choisi pour moi alors que mon mariage se rétablissait et que Nancy et moi étions en train de nous réconcilier. Je croyais toujours, à ce moment-là, que ma destiné était de monter le groupe de rock de Dieu et je me suis lancé dans ce projet. Mais je me suis vite rendu compte que je n'avais pas choisi la bonne direction et après trois tentatives (I've Got the Reason, Dance a Little Light et I Still Have Dreams), je ne savais plus quoi faire. Après avoir beaucoup prié, j'ai commencé à étudier la Bible à la maison et une chose en entrainant une autre, je suis devenu membre d'une église paroissiale en 1982. A cette époque-là, j'étais convaincu que la musique faisait vraiment partie de mon passé et je me dédiais exclusivement à l'église de notre famille. Et puis, en 1996, les portes se sont de nouveau ouvertes et j'ai pu recommencer à enregistrer. Deux projets religieux ont vu le jour (In my Father's House et I Am Sure). Peu de temps après, Heartbeat of Love était enregistré et je menais deux carrières en parallèle et c'est toujours le cas aujourd'hui. Il s'agit sans aucun doute d'un virage à 180° dans le sens où je suis devenu pasteur de Calvary Broomfield mais, d'un autre côté, je joue toujours de la musique avec mon groupe, le Richie Furay Band (RFB). Je vis une situation unique et je suis reconnaissant envers le Seigneur de m'avoir donné cette chance, de partager Sa Grâce avec moi.

Pourquoi avoir choisi cette vieille photo de votre femme et vous pour illustrer l'album Hand in Hand ?

Hand in Hand a une histoire intéressante ! Après avoir enregistré le disque, nous sommes allés rencontrer différents labels indépendants. Je suis assez old school et je voulais vraiment qu'une maison disque s'associe au projet. Après les avoir tous entendu me raconter combien ils aimaient ma musique mais qu'ils n'étaient pas intéressés par un type de mon âge, j'ai pris la décision de tout faire moi-même et de vendre mon disque sur mon site internet et à mes concerts. J'avais décidé que j'avais dépensé suffisamment d'argent alors j'ai pris une photo du disque master et préparé tout ça. C'est à ce moment-là que EOne est apparu dans l'histoire. Le Richie Furay Band jouait au BB King's à New York et je ramais un peu parce que c'était lundi et puis j'ai pris conscience que tout les gens présents étaient là parce qu'ils le voulaient alors je suis allé saluer chaque table. La dernière table que je suis allé voir était occupé par des personnes invitées par mon manager David Spero et ils m'ont dit qu'ils étaient intéressés par mon projet. Le reste appartient à l'histoire. Ils m'ont suggéré une couverture différente de celle que j'avais et voulaient quelque chose qui colle plus avec la chanson qui a donné son titre à l'album, « Hand in Hand ». Et franchement, aucunes des idées n'étaient convaincantes et je commençais à m'inquiéter. On communiquait à très longue distance et on partageait nos idées et finalement la photo qui illustre l'album a fini par être proposée. Les gars à EOne l'avaient vu sur ma page Facebook et m'ont proposé de l'utiliser. Quand je l'ai vu, j'ai compris que c'était exactement ce que je cherchais. Nancy et moi sommes mariés depuis 48 ans et nous poursuivons notre route main dans la main, plus amoureux encore que le jour où nous nous sommes rencontrés et comme le dit la chanson “Peut-être qu'hier est fini mais, main dans la main, nous continuons à aller de l'avant”. J'ai été béni d'avoir eu ma femme près de moi pour traverser avec moi tout ces hauts et ces bas que nous avons connu et c'est exactement ce que dit cette photo.

Quels souvenirs gardez-vous de la reformation de Poco à la fin des années 80 puis de celle de Buffalo Springfield en 2011 ?

Ces deux reformations étaient de belles opportunités de se réunir avec des amis avec qui j'avais fait de la musique. J'ai eu la chance de jouer sur scène avec quelques uns des plus grands musiciens de notre génération et de se retrouver ensemble a été une expérience extraordinaire.

Pour Buffalo Springfield comme pour Poco, on en avait tous fait le tour, c'était fini et on ne se doutait pas que nous nous reformerions pour montrer que nous pouvions rejouer ensemble même longtemps après. Très souvent, ce genre de reformations ne sont pas convaincantes et ne nous procurent pas de grandes satisfactions mais je dois dire que pour ces deux groupes, cela ne s'est pas passé comme ça. C'était excitant et très amusant pour nous tous et ça l'a été aussi pour le public qui n'aurait jamais pensé voir ces deux groupes se reformer.

Pour Poco, je pense que le fait d'avoir Gerorge Grantham parmi nous a été notre plus grande satisfaction. Il avait eu une attaque quelques années plus tôt et le fait qu'il ait pu jouer et chanter avec nous sur scène fut un grand moment pour nous comme pour le public.

Concernant Buffalo Springfield, c'était un défi de voir comment les choses allaient se passer sans Bruce et Dewey qui étaient tout deux décédés. On s'est appuyé sur Joe et Rick (qui est lui-aussi mort depuis) qui ont formé une fantastique section rythmique, et pour Stephen, Neil et moi, et bien cela faisait 40 ans que nous n'avions pas joué ensemble et c'était une très belle façon de ponctuer cette partie de notre carrière.

Vous n'avez pas perdu votre créativité. Comment avez-vous fait après toute ces années dans le milieu ?

Merci. J'ai toujours éprouvé beaucoup de fierté à faire les choses du mieux que je pouvais avec intégrité. Sinon autant ne pas les faire. J'ai essayé de maintenir un certain niveau de créativité tout en demeurant honnête avec moi-même. Quand j'ai écrit les chansons de Hand in Hand, j'ai vraiment écrit ce que j'étais et ce que je faisais et j'espère continuer ainsi et écrire une nouvelle collections de chansons qui me racontent.


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Boris Plantier