William Ferris : « Le blues est un moyen de survivre au racisme »

Mardi 7 Janvier 2014

Interview. William Ferris vient de sortir "Les Voix du Mississippi" aux éditions Papa Guédé. Ce document d'archive se présente sous la forme d'un livre-disque composé de 336 pages illustrées, d'un CD de 22 titres et d'un DVD de 6 films documentaires. William Ferris évoque, pour Yuzu Melodies, sa route du blues.


B.B. King, Université de Yale, 1977
B.B. King, Université de Yale, 1977
Comment vous est venue l’idée de votre premier voyage dans le Mississippi ? Qu’est-ce qui vous a motivé ?

J’ai grandi dans le Mississippi. Enfant, j’ai découvert les spirituals de l’église de Rose Hill, à travers la voix de Mary Gordon, la femme noire qui m’a élevé. J’ai réalisé plus tard que, si l’on ne conservait pas de trace de ces hymnes, ils allaient disparaître avec les chanteurs qui les interprétaient dans leurs congrégations.

Dès mon adolescence, j’ai donc commencé à enregistrer et photographier les offices à Rose Hill. J’ai rapidement fait de même pour les chanteurs de blues de ma région. Quand j’ai débuté mon doctorat de folklore à l’université de Pennsylvanie en 1966, j’ai décidé de parcourir la route 61 afin de rencontrer des interprètes de blues et de musique sacrée.

Mon tout premier voyage lié à ma quête de musique, était donc celui que je faisais enfant, en compagnie de Mary Gordon. Cette découverte a été le début d’un périple qui a façonné et continue d’inspirer ma vie depuis 70 ans.

Le blues est une musique qui exprime la tristesse, la douleur et pourtant, on voit beaucoup de sourires, de rires, de gens qui s’amusent dans vos films. Les bluesmen sont-ils vraiment des gens malheureux ?

Une chanson de blues dit :
« You don’t know my mind.
You don’t know my mind.
You see me laughing.
I’m laughing just to keep from crying ».

Tu ne vois pas en moi.
Tu ne vois pas en moi.
Tu me vois rire.
Je ris juste pour ne pas pleurer.

Lorsque les gens sourient, nous ne devrions pas en conclure qu’ils sont forcément heureux. Un bluesman, ancien détenu du pénitencier de Parchman, m’a dit un jour que, bien qu’il ait quitté sa cellule, qu’en tant que noir vivant au Mississippi, il se sentait toujours en prison.

Le blues est un moyen de survivre au racisme, à l’oppression des lois Jim Crow que les Noirs ont dû supporter dans le Sud des États-Unis et dans des endroits comme le delta du Mississippi. Malgré le fait que l’on s’amuse lorsque l’on joue ou danse sur du blues, une profonde tristesse demeure ancrée dans cette musique.

Quel accueil vous ont réservé les bluesmen et tous ces gens que vous avez rencontrés sur les routes du Mississippi ?

J’ai toujours été chaleureusement accueilli par les gens avec lesquels j’ai travaillé. Une fois qu’ils comprenaient que mon intention était de préserver leur musique et leurs vies dans un livre, ils m’acceptaient au sein de leurs foyers et de leur communauté.

Votre livre retrace la période qui va de 1960 à 1970. Si je me rendais aujourd’hui sur les lieux que vous avez visités, que verrais-je ? Est-ce que ces lieux et leurs habitants ont beaucoup changé ?

Comme on dit en France : « Plus ça change, et plus c’est la même chose. » Les quartiers que j’ai visités dans les années 1960-1970 ont beaucoup changé depuis. Les Noirs ont désormais le droit de vote et bon nombre de maires, de shérifs ou de sénateurs sont noirs. Mais les traditionnels soucis de pauvreté, d’accès à l’éducation ou de prise en charge des soins, continuent de sévir dans la communauté noire. Un de mes vieux amis noirs m’a confié un jour : « Aujourd’hui, on a le droit de manger dans des restaurants qui nous étaient interdits durant la ségrégation mais on n’a pas assez d’argent pour s’y payer un repas. Les choses n’ont pas changé tant que ça finalement. »

Le blues est-il parvenu à conserver son audience ou les jeunes Noirs du Mississippi sont-ils passés au rap ?

Le blues est à l’origine de toutes les musiques noires, qu’elles soient sacrées ou profanes. Même si aujourd’hui, la jeune génération préfère écouter du rap local ou des artistes hip hop, ces mêmes artistes connaissent et peuvent interpréter aussi bien du blues que du gospel. Ils reconnaissent cette musique comme une part essentielle de leur héritage culturel.

C’est le cinéaste Bertrand Tavernier qui a introduit les documentaires du DVD qui accompagne le livre. Dans quelles conditions vous êtes-vous rencontrés ?

Bertrand et moi nous sommes rencontrés pour la première fois en 1981, lorsqu’il m’a contacté pour me proposer de collaborer avec lui et Robert Parrish, sur leur film Mississippi Blues (1983). J’ai travaillé avec eux et leur équipe pendant plusieurs semaines dans le Mississippi et les ai présentés à des musiciens de là-bas que je connaissais.

Bertrand avait vu Du Côté de Memphis (1980), un film français dans lequel figuraient certains de mes documentaires, tournés avec des musiciens de blues durant les sixties. Sur ce film, produit par Pathé Cinéma et diffusé à la télévision française, j’ai pu travailler avec le producteur Bella Besson et le réalisateur René Bouyer. Du Côté de Memphis a donné à Bertrand l’envie de découvrir le Mississippi et de consacrer un de ses films aux musiciens de la région.

Comment avez-vous sélectionné les 22 titres que l’on retrouve sur le CD qui accompagne le livre ?

Ce sont avant tout les morceaux et les histoires des gens qui figurent dans le livre. Ils illustrent leurs styles musicaux ainsi que la période à laquelle le livre se situe.

William Ferris : « Le blues est un moyen de survivre au racisme »
Les Voix du Mississippi
William Ferris
Traduction de Cyrielle Ayakatsikas
Editions Papa Guédé
Date de parution 29/11/2013
38.00 € TTC


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William Ferris : « Le blues est un moyen de survivre au racisme »

Boris Plantier