Vie et œuvre de Georges Auric, compositeur touche-à-tout

Lundi 5 Juin 2017

Compositeur français, auteur de nombreuses musiques de film, mais aussi homme de gauche engagé dans la lutte pour les droits d'auteur, Georges Auric a attiré l'attention de Colin Roust, professeur en musicologie à l'University of Kansas, qui s'apprête à lui consacrer une biographie attendue pour 2018 aux éditions Oxford University Press.


Pourquoi avoir décidé d'écrire sur Georges Auric ?

Depuis longtemps, je suis fasciné par le Paris de l’entre-deux-guerres. Jeune musicien très précoce, Auric y était au centre de la culture avant-gardiste. Je l’ai découvert d’abord par sa Sonatine pour piano et ses ballets pour les Ballets Russes de Serge Diaghilev (Les Fâcheux, Les Matelots, et La Pastorale)—quatre œuvres charmantes.

En tant que musicologue, je me suis intéressé aux liens entre la musique et les autres arts et aux relations entre musique et politique. A ces égards, Auric est le sujet idéal pour moi. La plupart de ces œuvres ont été conçues avec d’autres arts—chants, ballets, musiques de théâtre, musiques de film, œuvres dramatiques, deux morceaux pour la lanterne magique, et un son-et-lumière. Quant aux liens entre musique et politique, Auric était un musicien très engagé. Il était nationaliste dans les années 20 et communiste dans les années 30. Il était un membre actif du Front National de la Musique, un réseau de résistance communiste pendant les Années Noires. Puis, après la deuxième guerre mondiale, il était s’est investi dans les débats internationaux sur la musique et, dans ses rôles administratifs à la SACEM et à l’Opéra de Paris, il fut un grand défenseur de l’action culturelle d’André Malraux. En somme, il représente la parfaite combinaison de tous mes intérêts de musicologue.

On parle peu de Georges Auric. Pourquoi cet anonymat?

Il y a, bien sûr, quelques explications. On peut suggérer que sa musique vit, aujourd’hui, dans l’ombre de celle de Francis Poulenc, le plus proche ami d’Auric. On peut dire aussi que les intérêts musicaux d’Auric ne correspondaient pas aux intérêts des musicologues des années 60, 70, et 80. Si l’on donne la priorité aux compositeurs les plus innovants, alors, seul le Georges Auric des années 20 est intéressant, quand il était dans l’avant-garde parisienne.

Cependant, je dois noter qu’aujourd’hui, on parle plus d’Auric que jamais. Ces vingt-cinq dernières années, il y a eu au moins sept thèses de doctorat (écrites aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne, et au Portugal) qui lui ont été consacrées. Josiane Mas (professeur de musicologie à l’Université de Montpellier III) a organisé une conférence en 1999 pour marquer les centenaires d’Auric et Poulenc. Les Amis de la Musique Française ont publié un petit volume d’essais sur Auric en 2001. Il existe une quarantaine de disques, sortis à la même période, avec une ou plusieurs de ses œuvres et on peut trouver en DVD presque quatre-vingts films dont il a composé la musique.

Donc, oui, on parle peu de Georges Auric en comparaison des plus grands compositeurs de l’histoire de la musique, mais on en parle plus aujourd’hui que jamais.

Comment définir la musique de Georges Auric ?

En tant que compositeur, il est un vrai caméléon. Lors des concerts, ses œuvres se transforment avec ses changements de perspective politique. Dans les films et dans ses chansons populaires, il répond droitement aux cahiers des charges des metteurs en scène. Dans les Trois Interludes et Gaspard et Zoé, on entend l’influence de Maurice Ravel. Dans la Sonatine, les Huit Poèmes de Jean Cocteau, et les ballets pour Diaghilev, on entend l’expression la plus caractéristique du Groupe des Six. Dans ses chants de campeur, « Le Campeur en chocolat » et « La corvée d’eau », on peut trouver une expression simple, directe, et engagée. Son ballet Phèdre est un chef-d’œuvre moderniste, tandis que sa Sonate en fa pour piano a une forme Beethovenesque avec un langage harmonique presque d’Alban Berg. D'un autre côte, sa partition pour le film Aimez-vous Brahms d’Anatole Litvak se rapproche du jazz et ses chansons populaires obtiennent des succès (en particulier la « Chanson de Moulin Rouge », pour le film de John Huston). J’aime beaucoup aussi La plus belle histoire, qui était une collaboration avec Gilbert Sigrist et qui a des sons jazz-funk, rock, et chanson.

Georges Auric considérait-il la musique de film comme un art mineur ?

En fait, il ne distinguait que la musique bonne et la musique mauvaise—autrement dit la musique bien composée et la musique mal composée. La musique de film, la musique pour les salles de concert, la musique populaire—toute est musique.

Il s’est intéressé à la musique de film dès 1919 (au plus tard), quand il a répondu à une enquête dans le journal Le Film. (J’ai traduit et rédigé toutes les réponses à cette enquête dans The Routledge Film Music Sourcebook.) Cependant, à l’époque du film muet, il hésitait à en composer à cause du manque de contrôle sur sa musique dans les théâtres provinciaux. Quand il a composé ses premières musiques de film, il a travaillé en collaboration étroite avec ses amis Jean Cocteau (Le sang du poète), René Clair (A nous, la liberté !), et Marc Allégret (Lac aux dames). Après ces trois films, il fut davantage actif dans l’industrie cinématographique. Entre 1930 et les années 70, il a composé pour environ 120 films, une dizaine de courts-métrages, quatre séries télévisées, et deux documentaires télévisés. Je ne veux pas dire qu’Auric affirmait que toutes ses partitions cinématographiques étaient de la plus haute aspiration artistique, mais plutôt qu’il ne pensait pas que les musiques de films sont par définition « un art mineur ».

Quelle enfance a eu Georges Auric ?

Son père, Emile Auric, était maître d’hôtel tandis que sa mère, Marie Fayolle, était violoniste amateur. Lorsque Georges est né, son père était propriétaire de l’Hôtel du Nord, à Lodève. Mais en 1902, ils ont déménagé à Montpellier, où Emile a acheté l’ancien Grand Hôtel Maguelone. Auric a commencé ses études musicales au Conservatoire de Montpellier, où il a connu quelques succès comme étudiant du pianiste Louis Combes. En 1913, après quelques mentions de son nom dans les journaux de musique, Georges fit la connaissance du critique lyonnais Léon Vallas. Vallas convainquit Emile et Marie de déménager à Paris où Georges pouvait continuer ses études au Conservatoire de Paris.

Dès son arrivée à Paris, Georges fut célébré comme un enfant prodige. Il fit ses débuts comme pianiste en octobre 1913, devant la Société Indépendante de Musique, et ses premières critiques de musique ont été pubiées en novembre et décembre 1913 dans La revue française de musique. Puis, en mars 1914, un mois après son quinzième anniversaire, Paule de Lestang (la prima donna de l’Opéra de Lyon) et Alfred Casella jouèrent ses Poèmes chinois pour la Société National de Musique. Après ses débuts impressionnants, il entra dans quelques salons—celui de Misia Sert, la Princesse de Polignac, Raïssa Maritain, etc… Au moment de sa mobilisation dans la Grande Armée, en 1917, il était dans les mêmes cercles que Charles Koechlin, Maurice Ravel, Albert Roussel, Erik Satie, Igor Stravinsky, et les autres « Nouveaux Jeunes », mais aussi Guillaume Apollinaire, Léon Bloy, André Breton, René Chalupt, Jean Cocteau, Jean et Valentine (Gross) Hugo, Marie Laurencin, Paul Le Flem, Jacques Maritain, Pablo Picasso, Henri-Pierre Roché, etc, etc…

Les journaux d’Henri-Pierre Roché, conservés à l’Université du Texas, sont remplis d’histoires des visites chez Auric, des concerts auxquels il a assisté avec Auric et sa mère, et des soirées avec la « bande » de Cocteau.

Vous étudiez aussi les convictions politiques de Georges Auric. Où se situait-il politiquement ?

Son père était membre de la Concentration Radicale-Socialiste lorsqu’il a été élu au Conseil Municipal de Montpellier à la suite de la Révolte des Vignerons de 1907. Il semble que Georges a suivi l’exemple de son père jusqu’aux années 30. Vers 1934 ou 1935 Georges a rejoint l’Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires et la Fédération Musicale Populaire, deux organisations associées au Parti Communiste Français. Pendant les Années Noires, ses convictions communistes le menèrent au Front National de la Musique, un réseau de résistance communiste. Après la guerre, il fut très actif dans le domaine politique.

Il était passionné par les questions de droit d’auteur et, en qualité de Président de la SACEM, il a milité en faveur de la loi du 11 mars 1957 (dite la Loi Escarra). Il a représenté la SACEM dans les conférences de Stockholm (en 1967) et de Paris (1971) pour réviser la Convention de Berne. De plus, il fut un grand défenseur de l’action culturelle d’André Malraux. Avec Jean-Loup Tournier, Auric joua rôle clé dans la création des programmes d’action culturelle à SACEM, qui représentent aujourd’hui plus de 25 million d’euros.

Où vous ont mené vos recherches sur Georges Auric ?

Au cours des quelques projets de ces quinze dernières années, j’ai fait des recherches dans plus de deux dizaines d’archives. Aux États-Unis, j’ai visité des archives à Boston (la Houghton Library à Harvard University), New York (New York Public Library), Washington (Library of Congress), Kansas City (National Archives), Austin (Ransom Center à l’Université de Texas), et Los Angeles (Margaret Herrick Library de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences). En Angleterre, j’ai visité le British Film Institute et je suis allé à Cheltenham pour rendre visite à Philip Lane, un compositeur qui produit un disque des musiques de film britanniques composées par Auric. Mais je mène la plupart de mes recherches en France. J’ai habité à Paris en 2005–2006, pendant que j’écrivais ma thèse de doctorat. Au-delà de Paris, j’ai consulté des fonds d’archives à Bois d’Arcy, Champigny-sur-Marne, Chenonceau, Hyères, Montpellier, et Nice. Cet été, je vais faire mon sixième tour de recherche en France (le dernier pour mon livre !), à Lyon, Issoire, Nîmes, Lodève, Montpellier, Monaco, Hyères, et Montélimar.

J’ai fait des conférences sur la vie et la musique d’Auric aux États-Unis, en Angleterre, en Écosse, et en Irlande.

J’ai bien apprécié mes expériences dans toutes les archives françaises, mais parmi mes meilleurs souvenirs de visite figurent le Musée de la Résistance Nationale, où Guy Krivopissko et son équipe m’ont beaucoup aidé, la SACEM, où Louis Diringer m’a accueilli très chaleureusement, et la Villa Noailles à Hyères, où l’archiviste Stéphan Boudin-Lestienne m’a montré un aperçu intime de la vie d’Auric et ses amis. De plus, je suis toujours reconnaissant à Mme Michèle Auric, qui m’encourage dans tous mes projets sur de son regretté mari.

Quand pensez-vous que votre biographie de Georges Auric sera publiée ? Et quand publierez-vous ce projet de disque que vous menez avec le pianiste Julian Jacobson ?

Mon manuscrit pour la biographie doit être remis à Oxford University Press cet automne et nous prévoyons la publication pour 2018.

Le projet de disque avec Julian Jacobson, prévu de longue date, dépend des fruits de notre recherche de soutiens. Nous espérons enregistrer le premier des trois disques l’année prochaine…mais cela reste incertain pour le moment

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Boris Plantier