Stéphanie St-Clair, femme gangster à New York

Mercredi 23 Mars 2016

Interview. Dans le roman « Madame St-Clair, reine de Harlem », publié aux éditions Mercure de France, l'écrivain français Raphaël Confiant se glisse dans la peau de Stéphanie St-Clair, martiniquaise devenue reine de la loterie clandestine à Harlem dans les années 1920-1940. Un destin surprenant. Une petite histoire dans la grande histoire de la mafia new-yorkaise.


Comment avez-vous découvert Stéphanie St-Clair ?

Il s'agit d'un pur hasard : un jour, un journaliste guadeloupéen m'envoie un lien en anglais sur une certaine Martiniquaise appelée Stéphanie St-Clair devenue reine de la loterie clandestine à New-York dans les années 20-30 du XXe siècle. C'est tellement énorme que je crois à un "fake" et met le lien de côté. Jusqu'au jour où, encore par hasard, je regarde un film noir américain de gangsters et que j'y découvre, non sans stupéfaction, le personnage de Stéphanie superbement mis en scène. Ce film s'appelle Hoodlum. D'un seul coup, j'ai eu envie de raconter cette vie extraordinaire...

Dispose-t-on de beaucoup d'informations sur la vie de Stéphanie St-Clair ?

Stéphanie St-Clair figure dans l'annuaire des gangsters américains du XXe siècle. Sa vie est bien connue pour deux raisons : d'abord, elle écrivait beaucoup aux journaux pour protester contre le harcèlement policier à son égard, notamment dans le "Amsterdam News", le plus grand quotidien noir de New-York ; d'autre part, parce que la presse, les archives policières et judiciaires relatent ses "exploits". on dispose de nombreuses photos d'elle. Aujourd'hui, elle repose dans un de ces très beaux cimetières paysagers de New-York qui ne sont pas fermés par des enceintes et donnent carrément sur la rue.

Certes, il y a des zones d'ombre de sa vie, surtout les raisons de son départ de la Martinique, elle jeune négresse pauvre et peu cultivée au tout début du XXe siècle, d'abord pour la France, puis pour les États-Unis. Sur la deuxième moitié de sa vie aussi puisqu'elle se retire à la fion de sa quarantaine et vivra presque octogénaire !

Vous avez choisi de raconter cette histoire à la première personne du singulier. Comment ce choix s'est-il imposé ?
 
Si vous examinez bien le texte, vous verrez qu'en fait, j'alterne les passages au "Je-narrateur" et ceux au "Il-narrateur" c'est-à-dire à la troisième personne du singulier. Dans le premier cas, j'ai voulu me plonger dans l'intériorité d'un personnage dont je suis finalement tombé amoureux et dans le deuxième, parce que j'ai voulu me placer à distance de lui afin de le juger de manière plus objective. Un romancier doit pouvoir prendre du champ par rapport à ses personnages. Il doit les mettre en doute et ainsi il parvient à les rendre plus humains, plus crédibles, car il est important de créer une illusion de réalité chez le lecteur quand bien même, comme l'écrivait Sartre, les personnages ne sont que des "créatures de papier".

Stéphanie St-Clair était un personnage impitoyable et parfois cruel mais on ne peut s'empêcher de la trouver sympathique à la lecture de votre roman. C'était voulu ?

On ne pouvait pas ne pas être cruel dans les années 1920-30 lorsqu'on était un gangster à New-York et cela, même quand on était une femme. Stéphanie St-Clair était l'alter ego féminin de gangsters blancs comme Al Capone ou Meyer Lansky. Des êtres à la fois éminemment cruels et éminemment sympathiques. C'est d'ailleurs ce qui fait l'attrait, le charme, des films sur la mafia...

Vous faites revivre le Harlem du début du XXe siècle avec passion. Est-ce un univers que vous connaissiez bien ou avez-vous dû vous documenter ?

Je connais bien les États-Unis : Miami (Floride), Tucson (Arizona), La Nouvelle-Orléans (Louisiane), Middlebury (Maine) ou encore Las Vegas (Nevada), mais, hélas, pas New-York. Mais bon, qui ne connaît pas cette ville, ses taxis jaunes, sa statue de la Liberté, la Ve Avenue, Manhattan etc...après avoir vu des centaines de films et de feuilletons télévisés qui s'y déroulent ? Donc, oui, il m'a fallu imaginer Harlem mais avec tout l'apport cinématographique, télévisuel et littéraire que j'avais engrangé depuis des décennies à propos de la Grosse Pomme.

Dans ce Harlem que vous décrivez, les gangsters noirs ont l'air d'amateurs comparés à leurs concurrents italiens ou yiddish. Pourquoi ?

A l'époque, les Noirs jouaient les seconds rôles dans la société et donc dans le milieu de la mafia aussi. Le gros business était l'affaire des gangs irlandais, juifs et surtout italiens. Les Noirs, fortement ghettoisés à l'époque, trafiquaient dans le petit business comme la loterie clandestine. Les gangsters noirs ne jouaient pas dans la même catégorie que leurs alter ego blancs. Stéphanie St-Clair, tout aussi extraordinaire qu'elle fut, n'était tout de même pas une Al Capone en jupons.


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Boris Plantier