Stanley Clarke : « Je ne suis pas sûr que le jazz dans sa forme la plus pure existe toujours »

Samedi 1 Novembre 2014

Interview. Précurseur du jazz fusion, Stanley Clarke fut le premier bassiste à devenir une star. Il nous parle, dans cette interview, du jazz, de son nouvel album intitulé Up et de ses prochains concerts en France : le 2 novembre 2014 à Cenon et le 5 novembre à la Cigale, à Paris.


© Toshi Sakurai
© Toshi Sakurai
Quels sont vos premiers coups de cœur musicaux ?

J’ai toujours écouté des musiques de toute sorte, qu’il s’agisse de nouveautés ou de morceaux anciens. Très tôt j’ai beaucoup aimé Jimi Hendrix, le rhythm & blues et puis j’ai été envouté par John Coltrane, Miles Davis, Stan Getz et Charlie Parker. Mes parents m’ont fait découvrir une autre musique. Ma mère était une cantatrice d’opéra amateur alors elle chantait beaucoup d’opéra à la maison. J’écoute aussi la plupart de ce qui se fait actuellement via mes enfants.

Qu’est-ce qui a changé dans le jazz par rapport au moment où vous avez débuté votre carrière au début des années 70 ?

Le jazz reste le jazz. Pour moi, le terme jazz est indéfinissable. Ce qui est jazz pour une personne ne l’est pas pour une autre. Il s’agit d’un mélange parfait entre l’improvisation et les compétences techniques.

A mes débuts, les bassistes de jazz fusion étaient un peu la dernière roue du carrosse dans un groupe. Désormais, après la révolution de la basse dans les années 70, le bassiste a été totalement libéré. Il peut être le leader d’un groupe, enregistrer des albums solo ou faire des tournées. Je pense que l’on peut considérer la basse comme l’instrument qui a connu le développement le plus rapide durant ces dix-vingt dernières années. Et je suis très fier d’avoir été l’un des précurseurs de ce mouvement.

Bien sûr, il y a aussi eu de nombreuses avancées technologiques en ce qui concerne les instruments, les amplis, et aussi en ce qui concerne les techniques d’enregistrement. J’apprécie la technologie et j’ai adopté toutes les améliorations qui ont été faites dans ce domaine.

L’industrie musicale a considérablement changé durant les quarante dernières années. L’intégration de la musique à la technologie a changé les règles du jeu en ce qui concerne les affaires. Ca me plait et ça m’intéresse de voir où tout cela va nous mener.

Il y a un nombre incroyable de musiciens de talents sur l’album Up. Quels souvenirs gardez-vous des sessions d’enregistrement ?

J’ai pris un grand plaisir à enregistrer ce CD et je pense que cela s’entend. C’est l’album le plus énergique, le plus sympa, le plus rythmé et le plus enlevé que j’ai fait. Mon objectif était de faire un album avec mes amis. Je voulais que le processus créatif demande le moins d’effort possible. Je voulais éliminer toutes les distractions extérieures qui influencent parfois les sessions alors je n’ai invité que des musiciens amis pour enregistrer ce CD. J’ai choisi des ingénieurs du son avec qui j’avais déjà travaillé et avec qui je me sentais bien et j’ai enregistré les morceaux dans quelques-uns de mes studios préférés.

Tout le monde est arrivé, prêt à jouer. Ce sont tous des musiciens fantastiques et il y avait beaucoup de facilité et de naturel dans ces sessions, ce qui est remarquable quand on voit tous les genres musicaux auxquels appartiennent les musiciens. Il y avait ceux qui avaient fait partie de la session rythmique du grand Michael Jackson : John Robinson, Paul Jackson Jr. et Greg Phillinganes. Et puis mes amis venus du rock Steward Copeland et Joe Walsh auxquels il faut ajouter mes nouveaux amis du plus classique Harlem String Quartet et bien d’autres encore. Ils sont venus au studio pour donner tout ce qu’ils avaient et je suis heureux d’avoir connu cette expérience créative.

Vous avez participé récemment à l’album enregistré par Al Jarreau en hommage à George Duke et vous avez aussi repris sur Up la chanson de George Duke « Brazilian Love Affair ». Parlez-moi de George Duke.

« Brazilian Love Affair » est l’une des compositions de George Duke que je préfère. Sur cette chanson, George a exprimé avec brio son amour pour le Brésil avec ses superbes plages, ses habitants magnifiques, sa nourriture délicieuse et sa générosité. Cela ne m’étonne pas qu’il ait eu autant de succès avec cette composition car George était vraiment un maître !

Je chérie la mémoire de George et je suis heureux qu’il ait joué un rôle aussi important dans ma vie et dans ma carrière. Je l’aimais comme un frère et j’avais le plus grand respect pour lui en tant qu’homme et en tant que musicien. A mes yeux, George était brillant et personnifiait le mélange parfait entre le savoir-faire et l’âme. Son œuvre est impressionnante et il ne fait aucun doute qu’il a eu un impact considérable sur l’industrie musicale.

En hommage à George, j’ai pris la décision d’inclure sa musique dans chacun de mes spectacles et de mes projets cette année. Nous avons tous le deux fait partie de ce mouvement qui a lancé le jazz fusion au début des années 70 et nous avons été très fiers de constater que quarante ans plus tard, ce mouvement perdurait encore.

J’ai eu beaucoup de chance de l’avoir comme ami durant plus de quarante ans.

Vous jouez du jazz mais vous avez aussi l’habitude de jouer d’autres genres de musiques. Vous considérez-vous comme un jazzman ?

Bonne question ! En fait, je me considère avant tout comme un bassiste et pas comme un musicien lié à un genre musical en particulier. La basse est un instrument qui fait partie de tant de genres de musiques rythmiques : le jazz, le rhythm & blues, le rock, la pop… Si vous refusez d’admettre que la basse appartient à tous ces styles musicaux, alors vous faites une croix sur une bonne moitié de votre potentiel.

Je pense qu’il est intéressant que le jazz fusion ait été assimilé par tant de genres musicaux maintenant. Je peux l’entendre dans le gospel, le rock, la pop, la country et bien d’autres genres encore. Je ne suis pas sûr que le jazz dans sa forme la plus pure existe toujours.

Vous avez composé et joué des musiques de films. Qu’est-ce qui vous a plu dans cette expérience ?

J’aime beaucoup réaliser des musiques pour le cinéma et la télévision. Cette partie de ma carrière a débuté par hasard. On m’a demandé de m’occuper de la musique d’une petite émission pour enfant qui s’appelait PeeWee’s Playhouse. La musique a finalement été nommée aux Emmy Awards et les gens du milieu l’ont remarqué alors j’ai continué à composer et enregistrer des bandes son.

Je pense que la composition de bandes son m’a permis de m’améliorer en tant que musicien. Certains projets vous demandent le maximum de vous-même. Ils mobilisent tout votre talent de compositeur, d’arrangeur, vos connaissances technologiques et bien sûr votre capacité à bien communiquer puisque vous devez vous entendre avec le metteur en scène. Grâce à la composition de musiques de films, je suis parvenu à exprimer des émotions que je ne peux pas toujours exprimer sur mes albums. La musique est tellement essentielle pour faire passer des émotions dans un film ou dans certaines scènes en particulier que c’est une grande responsabilité.

Quels sont les albums dont vous êtes le plus fier ?

Je ne sais pas si j’ai un album ou projet que je préfère. D’habitude, le projet sur lequel je suis en train de travailler est toujours mon projet favori. Alors maintenant, mon nouvel CD Up ! est en haut de ma liste.

Je suis quelqu’un qui vit au présent. C’est comme demander à des parents lesquels de leurs enfants ils préfèrent. Cela ne se fait pas. Je me préoccupe vraiment de ce que je joue sur un disque ou en concert et de ce fait, chaque projet et chaque nouveauté représentent quelque chose d’unique et de spécial pour moi.

J’imagine que mes trois premiers albums sur Nemperor Records – Journey to Love, Stanley Clarke and School Days – ont quelque chose de particulier parce qu’ils m’ont permis de me définir en tant qu’artiste solo et ont lancé ma croisade pour amener la basse en tant qu’instrument mélodique sur le devant de la scène.

Vous allez vous produire deux fois en concerts en France en novembre. Pouvez-vous m’en dire plus sur ces concerts à venir ?

Je suis très excité à l’idée de revenir en France. C’est là que le public est le meilleur !

Pour cette tournée, je serai accompagné de Beka Gochiashvili au piano acoustique, de Mike Mitchell à la batterie et de Cameron Graves aux claviers. Beka et Mike n’ont pas encore 20 ans et ont déjà été primés. Ce sont des musiciens extraordinaires. Ils ont à peu près le même âge que moi quand j’ai commencé à jouer avec Horace Silver, Art Blakey, Dexter Gordon, Joe Henderson et d’autres encore. Cameron Graves est un peu plus âgé et nous apporte son expérience et son savoir-faire aux claviers. Tous me communiquent leur énergie et ils vont régaler le public !

Je jouerai plus de basse électrique que de contrebasse sur cette tournée si l’on fait une comparaison avec mes tournées précédentes où je me concentrais plus sur les parties acoustiques. Je me considère avant tout comme un joueur de basse acoustique mais j’ai toujours une grande passion pour la basse électrique et, bien sûr, l’un des principaux avantages de la basse électrique est la liberté de mouvement et d’expression qu’elle permet sur scène.

Attendez-vous à entendre « School Days » !


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Boris Plantier