Randy Brecker : « Les meilleurs producteurs et arrangeurs étaient des musiciens de jazz »

Samedi 21 Juin 2014

Interview. Le trompettiste Randy Brecker a reformé les Brecker Brothers et sera en concert avec le groupe le 18 juillet 2014 au New Morning, à Paris. Il nous parle de sa carrière, des Brecker Brothers, de son frère Michael Brecker, du Brésil et de la Pologne.


Quels souvenirs gardez-vous de ces nombreuses sessions pop, rock, soul et funk que vous avez faites dans les années 70 et 80 ?

Et bien, la plupart de ces sessions sont entrées par une oreille et ressorties par l’autre ! Il y en a eu tellement ! C’était une belle façon de gagner ma vie à New York City sans avoir à voyager tout le temps. Les musiciens, compositeurs et arrangeurs que j’y côtoyais étaient toujours des musiciens de premier ordre et j’ai aussi été engagé pour travailler avec des sections cuivre. J’ai composé des arrangements de sections cuivre pour des artistes tels que Diana Ross, Chaka Khan, George Benson… C’était des années très plaisantes.

J’ai aussi eu la chance de pouvoir jouer du jazz à chaque fois que j’en avais envie à notre club de jazz, le Seven Ave South, avec Cedar, Slide, Al Foster et beaucoup d’autres. C’est dans ce club qu’est né Steps Ahead. Nous avions aussi le groupe The Brecker Brothers en guise d’exutoire créatif et nous tournions ensemble durant les weekends et les vacances. C’était le meilleur des mondes. Un sacré endroit. Et il y avait d’autres clubs comme le Seventh Ave South dans lesquels vous pouviez vous rendre et passer toute la nuit, le Bradley's et le Mikell's. Des musiciens de tous horizons s’y retrouvaient. On pouvait y voir Hiram Bullock discuter avec Cecil Taylor par exemple. Il n’existe plus d’endroits comme ceux-là à New York désormais.

Vous avez joué différents styles de musique dans votre carrière. Vous considérez-vous comme un musicien de jazz ?

Pour faire court, oui. Le jazz se trouve derrière tout ce que je fais et a plus d’influence sur la musique pop et soul que l’on pourrait le croire parce que les meilleurs producteurs et arrangeurs étaient des musiciens de jazz. Pensez à Quincy Jones, à Arif Mardin, à Berry Gordy… Et les musiciens qui jouaient sur ces disques étaient des musiciens de jazz avant tout, les Funk Brothers à Detroit, le Wrecking Crew à Los Angeles, et tous les requins de studio de New York City : Fred Wesley, Pee Wee Ellis, Maceo Parker, les Brecker Bros, Steve Gadd… C’étaient tous des jazzmen !

En solo, vous avez enregistré deux disques brésiliens. Comment avez-vous découvert la musique brésilienne ?

J’ai entendu Herbie Mann à la radio, à Philadelphie, la ville où je suis né, qui parlait de son récent voyage au Brésil et qui expliquait comment il était tombé amoureux de cette musique au début des années 60… Et après ça, il a joué un peu de cette musique et je me suis dit « Whaou ! ». Quelles belles mélodies et quelles harmonies incroyables ! Et le rythme contagieux de la samba… Je devais avoir 17 ans à ce moment-là.

Plus tard, en 1979, je suis allé au Brésil avec le groupe Mingus Dynasty et j’ai séjourné à Rio pour trois semaines. Chaque jour je me disais « demain, je vais partir » et je reportais toujours mon départ au lendemain… J’ai rencontré beaucoup de grands musiciens là-bas comme feu le trompettiste Marcio Montaroyas et le guitariste Ricardo Silviera. Je suis aussi allé voir Elis Regina et Hermeto Pascoal en concert. Ça a changé ma vie.

Plus tard encore, j’ai été marié à Eliane Elias. Entre 1983 et 1989, je suis souvent allé au Brésil et je vais y retourner au mois d’août pour un grand festival près de Rio. Mes deux CD brésiliens, Into the Sun et Randy in Brasil ont été récompensés par des Grammys.

Pourquoi avoir décidé de reformer les Brecker Brothers ?

Je l’ai fait pour moi, afin de rendre un hommage officiel à mon frère défunt et à tous les autres membres des Brecker Bros qui nous ont quittés… Il y en a beaucoup trop et ils étaient mes meilleurs amis. Et puis j’avais accumulé pas mal de nouveaux morceaux dans le style de ce que faisaient les Brecker Bros. On m’a également demandé de jouer une semaine au Blue Note à New York City et on m’a donné une liste de musiciens potentiels avec qui jouer. Tous les gars que j’ai gardés avaient fait partie des Brecker Bros à un moment ou à un autre : Will Lee, George Whitty, Dave Weckl et Mike Stern. J’ai donc suggéré aux Blue Note d’indiquer que nous avions tous joué pour les Brecker Bros et après cela, j’ai vu qu’il était marqué sur l’affiche « reformation du Brecker Bros Band » ! Finalement nous avons filmé le concert pour en faire un DVD et tout sonnait si bien que j’ai également décidé de faire un album studio et j’ai sorti les deux enregistrements réunis dans le même package. Un super truc !

Certains morceaux des Brecker Brothers étaient très expérimentaux. Comment définiriez-vous votre musique ?

Et bien l’idée principale était de réunir Michael Brecker et David Sanborn avec qui j’étais allé dans un camp de vacance musical quand nous avions 15 ans et qui venait de s’installer à New York City. Nous étions tous les trois dans la même section cuivre. J’ai écrit et arrangé 9 morceaux dans lesquels j’ai tenté de mélanger des éléments de jazz, de funk, de rock et de pop qui m’avaient influencé durant ma jeunesse à Philadelphie et qui avait comme fusionné durant mes années à New York City. Et puis j’ai appris tout seul le piano et l’harmonie et je me suis lancé dans la composition. Le concept n’est pas sorti d’un manuel, j’avais tout cela en moi, dans ma tête.

De quel album des Brecker Brothers êtes-vous le plus fier ?

Et bien je les aime tous à l’exception de quelques morceaux de Don’t Stop the Music. pour ce disque, nous avons perdu de vue notre musique en essayant d’avoir un hit et en engageant un producteur qui se préoccupait plus d’embaucher ses amis et d’enregistrer ses propres morceaux que de vraiment faire son travail de producteur.

Heavy Metal Bebop est sans doute mon album préféré. Nous avons voulu reformer le groupe qui avait enregistré ce disque avant la mort de Michael et nous y sommes finalement parvenus. Tout le monde était libre et partant : Terry Bozzio, Neil Jason et Barry Finnerty. C’est un immense plaisir de venir à Paris avec ce groupe. On va mettre le feu ! Ambiance « East River » !

Votre épouse Ada Rovatti a remplacé votre frère Michael au sein du groupe. Joue-t-elle les morceaux de la même façon que le faisait votre frère ou a-t-elle imposé son propre style ?

L’autre pièce du puzzle qui a fait que tout fonctionne, sans quoi je n’aurai rien entrepris de tout cela, c’est que je suis marié à une merveilleuse saxophoniste, Ada Rovatti, qui, bien qu’elle est été influencée par Mike (mais quel saxophoniste n’a pas été influencé par Mike ?), a sa propre voix et sa propre conception de l’harmonie. Elle a obtenu un grand succès au Blue Note et je suis sûr que tout le monde appréciera son interprétation de ces morceaux.

Vous vous rendez souvent en Pologne ces derniers temps. Avez-vous des liens avec ce pays ?

Et bien, je suis juif polonais du coté de ma mère (« Tecosky ») et, lorsque mon frère est tombé malade et que nous cherchions un donneur de moelle osseuse, mon ami polonais, le compositeur et pianiste Wlodek Pawlik nous a aidé à trouver un donneur en menant des recherches généalogiques dans la région de Tykocin, d’où ma famille est originaire.

Par la suite, après la mort de Mike, il a écrit un morceau pour moi accompagné d’un orchestre. Ce morceau s’intitule « Nostalgic Journey » et je suis allé là-bas pour le jouer et l’enregistrer. Plus récemment, il a écrit une nouvelle suite orchestrale pour moi intitulée Night in Calisia que nous avons elle-aussi enregistrée et qui a été récompensée par un Grammy Award !

La Pologne est dotée d’une scène musicale et d'une scène jazz très solides. Et je vais là où l’on me demande de me produire. Vous pouvez faire une tournée d’à peu près trois semaines rien qu’en Pologne. Chaque petite ville à son club de jazz et il y a des musiciens fantastiques là-bas.


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Boris Plantier