« Pinball » de Brian Protheroe ou une histoire revisitée de la pop music des années 70

Mercredi 8 Juin 2011

Interview. Avant tout comédien, Brian Protheroe est aussi un musicien passionné, en témoigne sa carrière musicale remarquée dans les années 70 avec le hit "Pinball". Retour sur la carrière de cet artiste qui a accepté de partager ses souvenirs avec nous.


« Pinball » de Brian Protheroe ou une histoire revisitée de la pop music des années 70
OK, avant de commencer, pour les lecteurs de Yuzu Melodies âgés de moins de 40 ans et qui ignorent donc tout de l’âge d’or de la pop, voici en guise d’introduction une histoire de la pop music de la deuxième partie des années 70. Et je m’y connais car j’y étais !

D’abord, les Eagles n’étaient pas si populaires que cela. Enfin, ils l’étaient pour ceux qui n’aimaient pas la musique mais haïssaient encore plus le silence et avaient besoin de quelque chose sur lequel ils pouvaient beugler en conduisant leur voiture. Certains pensent que « Hotel California » est une chanson profonde mais il ne s’agit que d’un assemblage de bêtises. Personne n’a jamais écouté un seul album enregistré par les Rolling Stones après Exile on Mains Street à part peut-être Andy Warhol. Pink Floyd enregistrait des disques parfaits pour fumer de l’herbe de très médiocre qualité. Bob Marley était bon pour ceux qui fumaient plein d’herbe dégueulasse et ressentaient le besoin de crier quelque chose d’incohérent. Lou Reed a passé la deuxième partie des 70s dans un état comateux. Idem pour John Lennon. Et, je ne l’invente pas, deux couples suédois ont dominé les hit parades durant toute cette période. Ah oui, j’allais oublier qu’il y a aussi eu un éphémère coup de folie dance mais cela avait plus à voir avec les chemises à cols pelle à tarte qu’avec la pop music. Autour de 1976, la moitié de la population mondiale a foutu en l’air ses pantalons ringards, a découpé le reste de ses fringues et les a assemblés. Les majors ont alors paniqué et se sont mis a signer quiconque se présentait avec une tronche flippante. Finalement, tout est rentré dans l’ordre dans les années 90 lorsqu’ils ont inventé Oasis, un groupe qui faisait du George Harrison. Les pantalons ringards sont alors redevenus à la mode.

Fin de l’histoire. OK, j’ai peut-être un peu simplifié les choses. Prenons 1974 par exemple. 1974 a vu la sortie de pas mal d’albums innovants et même révolutionnaires. Autobahn de Kraftwerk et Here Come the Warm Jets de Brian Eno par exemple. Et entre 1973 et 1976, Roxy Music, Mott the Hoople et Sparks ont produit ce que l’on peut considérer comme leur meilleur travail. Brian Protheroe en convient mais avec quelques réserves. « Je détestais la voix de Bryan Ferry. J’adorais les Sparks et plus particulièrement « This Town Ain’t Big Enough for Both of Us », David Bowie, Queen, Christopher Rainbow, Gilbert O’Sullivan… ».

Acteur, dramaturge et compositeur, Brian Protheroe a lui-même réalisé un album innovant en 1974. Intitulé Pinball, ce disque est sorti en 1974 chez Chrysalis, un label peuplé d’artistes innovants à l’époque. Sa chanson titre a été incluse dans le premier volume de Guilty Pleasure, l’influente compilation de musique pop des 70s. Mais avec ses magnifiques progressions de cordes, sa production riche, ses harmonies vocales et ses paroles qui évoquent les films noirs, Andy Warhol et Walt Disney, écouter « Pinball » de nos jours pour la première fois, c’est toujours écouter quelque chose de frais, de vivant et de très très bon.

Né à Salisbury dans le Wiltshire, Brian intègre la chorale de l’église locale et commence à prendre des leçons de piano en 1956 alors qu’il a douze ans. Puis, inspiré par Cliff Richard & the Shadows, il commence à apprendre la guitare et prend la tête d’un groupe nommé The Coasters. Mais ce n’est pas tout. Il trouve aussi le temps de rejoindre le Studio Theater et parallèlement à cela, il trouve un premier boulot. Durant un an il est bibliothécaire assistant puis, pendant trois ans, il travaille comme technicien de laboratoire dans un hôpital. Et tout en s’imprégnant de la musique d’Elvis Presley, des Everly Brothers, de Josh White, de Big Bill Broonzy, de Sonny Terry et de Brownie McGhee, il commence à s’intéresser au jazz du pianiste Dave Brubeck et à la musique pour chœurs d’église composée par Bach. C’est à ce moment là que Lennon et McCartney font leur apparition.

« Sans l‘ombre d‘un doute, les Beatles étaient tout pour moi ! Je trouvais leur éclectisme terriblement attirant ».

Il n’y a pas de meilleur exemple de l’amour que portait Protheroe pour les Fab Four que « Monkey », une chanson écrite dans un style typiquement Beatles, avec un riff jazzy emprunté à « Come Together ». En 1974, des années avant que des groupes construisent leur carrière entière sur le final de « Hey Jude », sortir quelque chose comme ça était alors considéré comme plutôt gonflé.

En tant que membre de Folk Blues Incorporated en 1965, Brian joue de la musique folk dans des clubs de Londres et des environs, mais à partir de 1966, il rejoint une compagnie de théâtre classique de Salisbury. Il passe les sept années suivantes à apprendre le métier de comédien dans diverses troupes de théâtre anglaises, tout en composant des chansons et en travaillant dans divers groupes.

« J’ai joué du clavinet Hohner au sein du Albion Band et j’ai joué différents rôles dans Dispatches, Larkrise and Candleford au Théâtre National à la fin des années 70 dans la troupe résidente. J’ai aussi tourné un peu avec eux. »

Alors qu’il travaille avec une troupe de théâtre basée à Lincoln, il rencontre le musicien, écrivain et acteur Martin Duncan, qui devint son collaborateur.

« Il est certain que Martin m’a énormément influencé ! En particulier dans son approche très anarchique de l’écriture des paroles. J’ai donné à mes chansons une structure beaucoup plus libre en travaillant avec lui. »

La plupart des paroles écrites par Martin Duncan pour les chansons de Brian Protheroe sont des monologues intérieurs chantés de manière mal articulée, comme « Viva Che/Chase Viva round the Coca Cola Course ». Les chansons écrite par le tandem Duncan/Protheroe sont truffées de références au monde des arts, aux pièces de théâtre et aux films noirs, et contiennent jeux de mots, calembours et contrepèteries. Les manuscrits des paroles écrites par Duncan ressemblent à des cartes tracées à la hâte avec des nuances de couleurs dessinées aux feutres, et des mots formant des spirales à chaque coin de page.

Durant les années suivantes, Brian Protheroe et Martin Duncan collaborèrent à la réalisation de différents projets artistiques et musicaux. De nombreuses chansons qui apparaîtront par la suite sur l’album Pinball (et plus tard sur les albums Pick-up et I/You) ont été écrites pour la scène et seront reformatées en chansons pop quand Brian entrera en studio.

« Dans les trois albums, on retrouve plusieurs chansons dont les paroles ont été écrites par Martin Duncan et les musiques par moi et qui proviennent de Kito Tata, un cabaret d’avant-garde, et de Lotte’s Elektril Opera Film. Le groupe dans le cabaret était composé d’un piano, deux basses, une batterie, plus divers jouets et sifflets. Plus tard, en studio, on a ajouté plus d’instruments : guitare électrique, cuivres… »

En 1973, Chrysalis Records signe un contrat avec Protheroe après avoir entendu une chanson qu’il avait écrite pour « Death on Demand », une pièce dans laquelle il jouait le rôle d’un chanteur pop. Son premier 45-tours fut « Pinball », une chanson acoustique, ironique et étrange, qui s’intéresse à la disparition du sentiment de confiance sans limite qui caractérisait la décennie précédente.

« J’étais sur le flipper/ Et je ne m’en souviens plus du tout/Et ils disent que tu ne te souviens jamais quand tu es fou ».

Travailler avec le producteur et artiste Del Newman (responsable des arrangements sombres et cinglants des premiers disques d’Elton John), lui permit de réaliser le premier d’une succession d’albums extraordinaires qui emprunteront à la pop, à la folk et au funk avec des harmonies dans le style des Mills Brothers, de longs mélanges et des explosions sonores avant gardistes.

« J’ai entretenu d’excellentes relations de travail avec Del et Richard (Richard Dodd). Je me souviens de longues cessions pour enregistrer les vocaux avec ma bouteille de porto et de l’excitation qui vous prend à l’écoute d’un morceau tout juste achevé, sur les grandes enceintes du studio. Cela aurait été beaucoup plus facile de produire certains effets si les consoles d’enregistrement numériques avaient existé à cette époque. D’un autre côté, les enregistrement de certains morceaux furent de petites aventures épiques, nous demandant beaucoup d’imagination pour résoudre les problèmes qui se posèrent à nous. Richard Dodd, l’ingénieur du son, joua un rôle primordial. »

L’album Pinball débute avec le fuyant « Clog Dancer », l'histoire d’une hormone Hanna faisant l’amour à une clef », inspiré par « Bosa Nova USA » de Dave Brubeck et par un bel opérateur chargé des éclairages dans l’équipe de la comédie musicale Leave Him to Heaven.

En écoutant le disque, l’équipe de Chrysalis ne fut pas emballée par le résultat comme on peut l’imaginer et la promotion fut donc construite autour du single « Pinball ».

« Je suis absolument certain que le label fut désarçonné par le premier album. Ils voulaient plus de « Pinball ». J’ai fait quelques concerts. Aucun aux États-Unis. Quelques uns à Londres au Mermaid Theatre et au Royal Theatre, à Stratford East. Quelques uns à Amsterdam aussi. »

Finalement, Brian fit partie d’une tournée organisée par une station de radio aux États-Unis et je me souviens avoir entendu une interview sur KSAN dans laquelle il se demandait si quelqu’un serait intéressé par son album aux Etats-Unis. Pinball parvint à atteindre la 22e place des charts britanniques. Brian a-t-il alors sérieusement envisagé d’abandonner sa carrière d’acteur ?

« Arrêter de jouer ne m’est jamais venu à l’idée. J’avais une idée claire de la suite que je voulais donner à ma carrière après avoir joué Hamlet en 1970. Mais composer des chansons fut aussi une passion durant un temps bien que je n’ai jamais pensé à cela en terme de carrière, sur le long ou même le court terme. C’était juste quelque chose que j’aimais faire ».

Le théâtre est très présent dans les interprétation de Protheroe sur chacun de ses trois premiers albums et il n’arrêta jamais de jouer durant les années 70. En 1976, Brian Protheroe joua dans une comédie musicale sur le rock des 50s intitulée Leave Him to Heaven au New London Theatre. La production contenait quelques grands classiques du rock tels que « Chantilly Lace » ou « The Great Pretender ». Un album fut enregistré et sorti et une version filmée fut produite pour la télévision en 1979. Mais rares sont ceux qui ont entendu l’album et ceux qui l’ont entendu furent surpris par le manque de chansons originales enregistrées.

« Je crois que ce disque était une idée de Chrysalis. Il a été réalisé beaucoup trop rapidement et la production a été bâclée. »

Deux autres albums d’une pop éclectique et savante suivirent la sortie de Pinball avec une chanson issue de l’album I/You sur laquelle on reconnaît tout de suite le jeu de Ian Anderson, l’un des piliers de Jethro Tull. Mais en 1976, alors que se dessinait l'arrivée de la musique punk, Brian décida qu’il était temps de mettre sa carrière musicale entre parenthèse .

« Chrysalis a mis fin à mon contrat en 1976. La goutte d’eau qui fit déborder le vase pour eux fut mon refus de participer à une tournée organisée dans les facs américaines. Et puis l’absence de nouveau hits. Il y a eu des discussions frustrantes de maison de disque mais ce langage m’a toujours été étranger. »

A la place, Brian Protheroe se concentra sur le théâtre, la télévision et le cinéma, apparaissant dans Reilly, Ace of Spies, Superman. En 2002, on le vit aussi jouer le rôle de Gower dans Pericles, Prince of Tyre, la production d’Adrian Noble. Mais il n’avait pas abandonné la musique pour autant. Ainsi, Brian a composé avec David Cragen des chansons pour des spectacles de Noël (Alladin, Red Riding Hood, Beauty and the Beast…). Il a aussi travaillé sur de nouvelles chansons dans son home studio. L’Internet a attiré de nouveau l’attention du public sur ses albums et en 1997, Basta Records réédita les trois premiers albums de Brian dans un coffret intitulé Brian’s Big Box avec un disque d’inédits comprenant l’excellent « Cold Harbour ». City Song, un disque contenant de nouvelles chansons suivit en 2005. Brian décrivit ce disque comme « un nouveau single avec 17 chansons en bonus et deux films ». L’une des nouvelles chansons écrites pour cet album s’intitule « Holyoke Hotel », une belle promenade d’automne dans les paysages de la Nouvelle Angleterre dans laquelle le chanteur évoque Paul Simon et le film Délivrance.

En 2006, Brian est invité au studio d’enregistrement d’Abbey Road, propriété d’EMI, pour participer au remastering de ses enregistrements originaux pour l’album Pinball and Other Stories, réunissant ses plus grands succès.

« J’ai adoré ré-entendre ces chansons ! La qualité du son dans les studios d’Abbey Road était étonnante ! Et c’était sympa d’entendre les discussions de studio autour du mixage ! Certains trucs semblaient datés, des trucs qui appartenaient à leur époque. D’autres n’avaient pas pris une ride. Mais c’est dur d’être objectif. »

La dernière création de Brian, « No Snow Blues » est une chanson de Noël mettant en musique un poème de Sidney Keyes, poète de l’époque de la deuxième guerre mondiale. Il a récemment interprété cette chanson et l’éternel « Pinball » lors d’un gala de charité organisé par le légendaire harmoniciste Paul Jones pour le Cranleigh Arts Centre et il a promis d’autres chansons dans un futur proche.

« Je travaille sur trois ou quatre chansons mais j’attends que mon ami, le génial producteur Julian Littman soit disponible. Il n’y aura sans doute rien de prêt avant l’été. »

Brian Protheroe joue jusqu’au 11 juin la pièce Moonlight and Marigolds sur la scène du théâtre Watermill, West Berkshire.




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© Vincent Merkhajeb