« On peut compter quatre grands mouvements qui ensemble définissent l’identité musicale de la Californie »

Samedi 17 Mai 2014

Interview. Steven Jezo-Vannier, spécialiste de la contre-culture et de l’univers rock, vient de publier California Dreamin’ : Le rock west coast de 1964-1972 aux éditions Le Mot et le Reste. Il revient avec nous sur ce grand mouvement musical et ses acteurs : The Greateful Dead, The Doors, Jefferson Airplane, Frank Zappa, The Mamas & The Papas…


Parle-moi de ta découverte du rock west-coast.

Ma découverte du son west coast s’est faite naturellement, par goût. Quand j’étais enfant je trainais pas mal dans le studio d’enregistrement qu’avait construit mon oncle avec ses potes dans le garage de ma grand-mère. Lui, jouait dans un groupe de reggae qui s’appelait Nighty Gayende puis ensuite dans un groupe de rock qui s’appelait Café Crème et c’est comme ça que le rock a commencé à me façonner l’oreille.

Et puis ado, j’ai été happé par le rock. J’écoutais pas mal Police, chez qui on retrouve le duo rock et reggae, pas mal de black music, soul, funk, jazz qui était un goût que je tenais de ma mère, et puis avec un ami d’enfance, qui est tombé aujourd’hui dans le vice de la collection, on a commencé à explorer le rock, découvert toutes les légendes du genre et puis rapidement on s’est fixé dans les années 60 et là j’ai été attrapé par des groupes comme le Grateful Dead, à qui j’ai consacré une bio l’année dernière, Jefferson Airplane, Quicksilver Messenger Service, Crosby, Stills, Nash & Young et d’autres.

Et, puisque j’étais historien de formation, j’ai contextualisé cette musique pour en apprendre plus, pour comprendre les mécanismes et puis j’ai découvert qu’il y avait tous ces groupes d’un même creuset qu’était la côte ouest. Je me suis passionné pour leur histoire, pour la scène de San Francisco, pour l’activité, la recherche utopique qui s’est faite autour du mouvement hippie, des freaks, et c’est ça qui m’a amené à l’écriture sur le rock. J’ai d’abord écrit un essai sur San Francisco et c’était parti.

Le rock west-coast, c’est simplement du rock fait sur la côte ouest ou est-ce qu’on peut parler d’un style musical avec ses propres particularités ?

Comme je le disais, il y a vraiment un creuset artistique sur la côte ouest. Il y a eu une effervescence inédite qui a secoué l’Amérique entre 1964 et 1972. Alors ce rock west coast, il est évidement géographiquement implanté mais il a aussi ses caractéristiques fondamentales. C’est une alchimie entre le blues anglais de la British invasion qui a été conduite par les Beatles, les Stones, les Kinks et autres puis le folk qui habite vraiment l’âme de la côte ouest américaine suite au Kingston Trio et à tous ces succès du début des années 60. Et tous les musiciens, qui ensuite ont fait la gloire du psychédélisme, du garage et autres, ont fait leurs armes dans la folk. Et puis à ces deux influences que sont la British invasion et la folk, il faut encore ajouter jazz, country, black music et, pour la première fois, la somme de ces traditions musicales américaines, à la fois noires et blanches, ont fusionné dans un ensemble artistique complexe mais homogène qu’est le rock west coast.

Après, on ne peut pas dire vraiment qu’il y ait un rock west coast. A vrai dire, on peut compter quatre grands mouvements qui ensemble définissent l’identité musicale de la Californie, puisque c’est en Californie que ça se passe essentiellement : le rock garage, le folk rock, le psychédélisme et le country rock.

Le livre retrace la période 1964-1972. Pourquoi avoir choisi ces dates très précises ? Que s’est-il passé de particulier en 1964 et en 1972 ?

Pour ce qui est des bornes chronologiques, c’est très simple. En 64, les groupes anglais commencent à déferler dans les charts américains, c’est la British invasion. Dans la tête des jeunes de la côte ouest qui découvrent ça, qui découvrent les Beatles sur le plateau du Ed Sullivan Show, c’est la révolution. Ils balancent leurs instruments acoustiques, repoussent les groupes de folk traditionnels, s’emparent de l’électricité et du rock. C’est le début d’un boom qui est sans doute plus fort encore que le British blues boom anglais qui a donné naissance à toute la révolution Beatles, Stones et compagnie. Et des dizaines de groupes se font, se défont et la dynamique créative qui est induite par la British invasion ne retombera sur la côte ouest qu’à partir de 1972, après l’échec de l’utopie hippie et la mort de quelques-unes des icônes comme Janis Joplin et Jim Morrison.

Mais dès 69, le nombre de groupes a commencé à chuter, il s’en est créé de moins en moins et les anciennes formations, qui avaient plus ou moins de succès, se séparent si bien qu’en 72, il n’y a plus que quelques gros poids lourds comme le Dead qui restent sur la côte ouest.

Il faut ajouter à cela que les grandes salles de concert comme le Fillmore West et le Winterland ferment leurs portes, les petits studios ferment aussi, les petits labels indépendants sont avalés par les gros et que ces mêmes gros commencent à regarder ailleurs notamment ce qui se fait sur la côte est parce qu’après le boom de l’ouest, c’est l’est qui se réveille notamment autour du glam rock. Le Velvet Underground avait lancé un petit peu le réveil de l’est puis sont venus Iggy Pop, Patti Smith, les New York Dolls…

Et puis on change véritablement d’époque et de nouvelles sonorités arrivent qui ne correspondent plus du tout à l’identité de l’ouest qui, elle, ne s’aligne pas et retombe un petit peu dans l’anonymat.

Il faut aussi citer l’Angleterre qui reprend la main sur l’Amérique avec l’explosion du rock progressif, du hard, du heavy et bientôt l’arrivée des punks et tout ça. D’où l’arrêt de la borne chronologique en 72. 64-72 correspond vraiment au boom de l’ouest et à l’effervescence et à la créativité artistique la plus importante de cette scène musicale.

Les artistes west-coast que tu présentes dans ce livre viennent d’horizons musicaux divers (blues, country, jazz, rock garage, folk). Ont-ils fusionné leurs musiques ou chacun est-il resté sur son créneau musical ?

On touche là à la grande spécificité du son west coast. Il y a la diversité des horizons comme on le disait tout à l’heure et il y a surtout le mélange des genres, le mélange de ces horizons. On évoquait les quatre grands mouvements de fond qui animent le son west coast (garage, folk rock, psychédélisme, country rock) et ces quatre mouvements correspondent à quatre temps dans l’évolution du son entre 64 et 72, quatre étapes à travers lesquelles la plupart des artisans de ce rock de l’ouest ont participé.

Donc si on reprend, on a en 64 la British invasion qui entraine la naissance du garage dominé surtout par les États du nord autour de Seattle. Là les teenagers s’emparent des guitares électriques, des amplis et, dans les garages familiaux, ils jouent ce rock un peu crade, un peu dur, animal, qu’est le son garage.

Dans le sud, presque parallèlement, les folkeux balancent les guitares acoustiques et prennent l’électricité. Les Byrds mènent la danse avec leur fameuse reprise de « Mr. Tambourine Man » de Dylan et Dylan lui-même se convertie à l’électricité et emmène avec lui une large part de la jeunesse américaine.

Ensuite arrivent l’acide, les freaks, les hippies, le grand dérèglement des sens comme disait Rimbaud, qui réinterprètent folk et garage pour mener au rock psychédélique à la suite du Grateful Dead, Jefferson Airplane et des autres groupes qui ont dominé la baie de San Francisco.

Ensuite on arrive à 68-69. On épuise un peu les ressources du LSD et puis c’est la grande désillusion, les artistes constatent la dégénérescence du mouvement hippie, l’arrivée de la violence, les excès de drogues, les morts, le sang d’Altamont, la boue de Woodstock… Désabusés, ils reviennent un peu sur terre, se réfugient aux sources du patrimoine musical américain qu’est la country et ils façonnent une nouvelle fusion improbable entre la vieille country qu’ils dépoussièrent et le rock, pour créer le country rock. Et là encore les Byrds sont à la manœuvre avec Gram Parsons et l’album Sweetheart of the Rodeo.

Alors finalement on constate que les artisans de ce son west coast, de ce rock californien, ne sont pas aussi nombreux que le nombre de groupes pourrait le laisser entendre. On retrouve souvent parmi les grandes formations, les mêmes musiciens qui sont allés d’une expérience musicale à une autre, qui ont laissé tomber un groupe pour en reformer un autre, qui sont partis de l’un pour rejoindre un autre. Il y a un changement permanent qui illustre le besoin de renouvellement et qui puise à chaque fois dans différent styles musicaux et c’est ça qui fait la particularité du rock de l’ouest.

On retrouve dans ce livre tous ces artistes qui ont fait la légende du rock west coast. En rédigeant ces portraits, y a-t-il des artistes que tu as découverts sous un jour nouveau ? Par exemple des artistes auxquels tu ne t'étais pas vraiment intéressé et que tu as reconsidérés après avoir rédigé leur histoire.

Il y a surtout les artistes que j’ai découverts tout court, des artistes dont mes recherches m’ont appris l’existence et je pense que c’est l’un des atouts de ce bouquin qui est de ne pas s’arrêter uniquement sur les grandes figures même si elles sont présentes. On y retrouve surtout tous les petits noms et les grands oubliés.

Pour ce qui est des changements de points de vue, par rapport à mes goûts personnels, je pourrais parler des Eagles par exemple que j’avais carrément oublié à la première mouture du livre, quand j’ai commencé à établir le plan et à recenser les groupes dont j’allais parler. En fait, à la rédaction, je me suis rendu compte que malgré les critiques fréquentes dont ils font l’objet de la part des puristes du rock, ils s’inscrivent quand même dans l’histoire de ce son west coast. Mais bon, pour autant, je n’écoute pas franchement leurs disques.

Je pourrais parler de Zappa aussi, qui n’est pas très facile d’accès il faut le reconnaître, et que j’avais un peu laissé sur la touche de mes goûts personnels même si je reconnais bien volontiers que c’est un artiste majeur. En écrivant son article, j’ai écouté l’intégralité de sa production, comme je l’ai fait d’ailleurs pour tous les artistes dont je parle dans California Dreamin’, et à l’écoute, j’ai appris à aimer ce qu’il faisait.

Il y a aussi dans ce livre des groupes très obscurs qui n’ont jamais enregistré aucun disque. Sur quels critères as-tu choisi ces groupes ?

Le critère principal, il est assez simple : pouvoir trouver ou non le disque du groupe en question. J’ai mis un point d’honneur à ne parler strictement que des groupes dont je pouvais écouter la musique. Il y a beaucoup de groupes dont j’ai croisé l’existence mais faute de disques ou de sons à portée, je n’en ai pas parlés. En général, ce sont des groupes qui ont fait un ou deux singles, pas plus, et encore sur des labels indépendants, tirés à quelques centaines d’exemplaires, distribués à l’échelle locale. Sans prétendre à l’exhaustivité, je pense que California Dreamin’ offre un panorama complet de la scène ouest américaine.

J’ai quand même fait deux ou trois exceptions en parlant d’artistes qui n’ont même pas sorti un single donc évidement je n’ai pas pu écouter leurs chansons, je n’ai même pas trouvé de bootlegs, mais j’ai quand même choisi d’en parler brièvement parce qu’ils avaient marqué, parce qu’ils jouaient beaucoup de musique live, étaient très implantés localement sur leur petite scène. Pour ceux-là j’ai fait une exception.

Parmi les groupes les moins connus, quels sont ceux que tu recommandes. Par exemple, des groupes qui avaient tout pour devenir des grands et qui sont restés anonymes ?

Là, je vais te donner une réponse un peu bateau, je dirais tous. On ne va pas trier parce que si on trie, on trie à partir de quel critère ? Avec mes goûts personnels ? Je crois que mes goûts personnels n’ont pas grand-chose à voir avec ce bouquin, en tout cas j’ai essayé de les mettre de côté. De la pop sucrée naïve un peu gnagnan jusqu’aux formations les plus expérimentales et aux chansons les moins écoutables, il y a toujours quelque chose à prendre. Si on prend l’exemple de Beaver & Krause, un duo qui s’était mis en tête de promouvoir le synthétiseur moog. Ils ont fait un album qui s’appelle The Nonesuch Guide to Electronic Music qui est une compilation de sons, quasiment de bruits, de quelques secondes, qui montrent l’étendue de la capacité de l’instrument. C’est un guide, un album qui s’adressait essentiellement aux autres artistes pour leur dire « voilà ce qu’est capable de faire ce synthé ». Je crois qu’ils avaient présenté ce synthé à Zappa notamment et même au Beatles et plusieurs groupes l’ont adopté. L’album est inécoutable ou en tout cas sans grand intérêt et pourtant c’est un des grands actes de naissance de la musique électronique alors on ne va pas jeter une pièce aussi importante.

Parmi les trucs inécoutables, on pourrait encore parler de l’album Mass in F Minor des Electric Prunes. C’est une messe en latin passée à la centrifugeuse psychédélique. Le projet est insensé mais c’est un témoignage loufoque de la créativité de l’époque et de la scène locale.

Après, si l’on veut parler d’injustice j’irais plutôt chercher des groupes d’un peu plus grande envergure comme Quicksilver Messenger Service qui est quand même l’un de 5-6 piliers de la scène de San Francisco avec le Grateful Dead, le Jefferson Airplane, Country Joe McDonald, Creedence Clearwater Revival et auquel l’histoire ne rend pas forcément justice. Aujourd’hui le groupe est totalement inconnu du grand public. Il n’y a que les aficionados qui se souviennent du grand guitariste qu’était John Cipollina et pourtant la musique de Quicksilver est d’une qualité rare, extraordinaire.

Existait-il des différences notables entre les scènes de Los Angeles, San Francisco, Sacramento ou encore San Diego ?

J’irais jusqu’à dire des différences fondamentales et je pèse mes mots. Pour Sacramento et San Diego, on ne peut pas dire qu’elles aient eu des scènes spécifiques, elles sont incluses dans le rayonnement respectif de San Francisco et de Los Angeles. Mais entre les deux géantes californiennes, là, il y a un gouffre.

A l’écoute des groupes, on n’entendra pas une différence si flagrante. On retrouvera peut-être une dominante pop à Los Angeles et un psychédélisme dur à San Francisco mais rien de très marquant. Alors que les groupes de l’époque se livraient une véritable bataille, une bataille acharnée entre les formations Los Angeles et celles de la Baie de San Francisco où se situe l’épicentre du mouvement psychédélique, le mouvement libertaire des hippies qui, eux, revendiquent une authenticité et une qualité qui bien supérieure à celle de Los Angeles dont ils traitent les artistes de plastic hippies, de faux freaks, d’opportunistes qui utilisent la mode hippie et qui se font passer pour des hippies pour se faire de l’argent.

L’une des cibles majeures sont les Mamas & Papas et leur pote Scott McKenzie qui chantait « If You’re Going to San Francisco (Be Sure to Wear Flowers in Your Hair) » qui véhicule les stéréotypes sur les hippies dont souffre la communauté San franciscaine dont font entièrement partie les groupes locaux. Grateful Dead, Jefferson Airplane, ils habitent dans Haight Ashbury avec les hippies, ils financent les associations sur place, rénovent des théâtres… Ils sont très impliqués. Il y a une vraie suspicion permanente de la part des artistes de San Francisco à l’égard des artistes de Los Angeles. Ils ont tendance à les prendre un peu de haut. Je me souviens de l’anecdote de Jerry Garcia, le leader du Grateful Dead, qui découvre pour la première fois les Doors et qui sort de la salle en disant « Jim Morrison, c’est une pâle copie de Mick Jagger ». Et à l’inverse, certains artistes du sud, comme Frank Zappa, parodient et critiques la naïveté et la superficialité des hippies, essentiellement de San Francisco puisque c’est là que se situe l’épicentre du mouvement.

Après 1972, le rock west coast s’est transformé en un soft rock au son plus policé. Les Doobie Brothers en sont un bon exemple. Comment expliques-tu cette transformation ?

La transformation du rock west coast en soft rock policé, c’est lié à toutes les raisons que j’évoquais sur la décrépitude du rock californien en 72. Le rock west coast authentique s’est vidé de sa substance dans les années 71-72. Seuls restent quelques rares personnages comme Zappa ou le Dead. Pour les grandes icônes comme les Doors, Janis Joplin, Creedence, c’est fini. Et puis de nouveaux groupes sont apparus, de nouveaux artistes, une nouvelle génération qui forcément s’oppose à la génération précédente. C’est la logique même. Les générations d’ados se suivent et à chaque fois, il y a le meurtre symbolique de la génération précédente comme les punks l’ont fait avec le rock progressif et le hard à la fin des années 70, de même que les Beatles et tout le rock électrique des années 64-72 l’a fait avec le vieux rock’n’roll un peu ringard qui avait lui-même abattu la vieille country conservatrice. Il y a un rythme comme ça.

Et puis en 72, toute la scène qui a dominé le rock west coast et une large partie du rock dans l’Occident étaient implantée depuis 1964. Ça fait 8 ans qu’ils sont là, c’est déjà un rock un peu vieillissant. Il ne faut pas oublier que le rock est avant tout une musique de teenagers, surtout dans ces années-là. Le rock a 20 ans. Il est né au milieu des années 50 avec Elvis en gros. Alors cette nouvelle génération qui arrive au milieu des années 70, comme les Doobie Brothers et les Eagles, est axée sur un registre un peu plus soft rock et ce soft rock a reçu le soutien des labels, des radios, si bien qu’on a commencé à parler de rock FM et ce rock policé est fait pour séduire tout le monde. C’est aussi simple que ça. Mais en réalité, ce rock FM, on en fabrique partout, aussi bien sur la côte ouest que sur la côte est, en Angleterre et en Europe continentale. Ce qui choque surtout sur la scène californienne, c’est le contraste brutal avec la richesse artistique des huit années passées.


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Boris Plantier