Nu Shooz : « Un label n’est bon qu’à une chose : vendre des morceaux de plastique »

Dimanche 5 Octobre 2014

Interview. En 1987, ils faisaient danser la planète entière avec le hit « I Can’t Wait ». Aujourd’hui, Nu Shooz a repris du service, profitant du revival pour la musique des années 80. Retour sur la carrière d’un groupe pop aux goûts très éclectiques, toujours prêt à expérimenter.


© Hiroshi Iwaya
© Hiroshi Iwaya
D’où vient votre vocation pour la musique ?

Valerie : Ma mère avait une voix de chanteuse lyrique soprano de classe mondiale. J’ai grandi en l’écoutant chanter de l’opéra, des chansons de comédies musicales et des chansons traditionnelles. Je n’ai jamais pensé que je deviendrais musicienne et surtout chanteuse parce qu’elle était tellement incroyable mais je savais que j’allais devenir plus ou moins artiste. D’abord j’ai pensé devenir danseuse mais, vers 14 ans, je me suis rendue compte que je pourrais sans doute gagner ma vie sur une plus longue durée en étant musicienne plutôt que danseuse, alors j’ai changé de vocation.

John : J’avais le projet de devenir médecin. C’était mon objectif depuis l’âge de 7 ans. Et puis, à 15 ans, j’ai entendu Hendrix à la bibliothèque du lycée et c’est ce jour-là que ma carrière médicale a pris fin.

Nu Shooz ne sonnait pas comme un groupe de dance music ordinaire. Il y a toujours eu quelque chose de plus sophistiqué dans votre son. Quelles sont les origines de Nu Shooz ?

Valerie : Quand John et moi nous sommes rencontrés pour la première fois, en 1975, nous écoutions tous les deux John McLaughlin et son groupe le Mahavishnu Orchestra. C’est un peu ce qui nous a rapprochés. Nous aimions les mêmes styles de musique. C’était un peu un signe.

John : Dans les années 70 je faisais partie d’un groupe de salsa et Valerie était dans un groupe de musique Ghanéenne. Je pense qu’on appellerait ça de la world music de nos jours. En 1978, je suis allé à New York et quand je suis revenu, je me suis dit « Je ne suis pas un Cubain ou un Portoricain. Je veux faire quelque chose d’américain ! ». Mais, une fois que vous avez joué dans un groupe avec des cuivres, vous ne pouvez plus vous en passez alors j’ai formé un groupe de musique soul avec une section cuivres. J’ai eu la chance de grandir dans les années 60, de vivre toute la période Motown, de découvrir tous ces grands disques à l’époque où ils sortaient et où tout cela représentait la nouveauté.

« I Can’t Wait » est sorti en 1985 mais n’est devenu un hit qu’en 1987, une fois remixé par un DJ hollandais. C’est une étrange histoire.

John : Vous ne pouvez pas savoir quelle chanson va marcher. « I Can’t Wait » était une chanson parmi d’autres dans le répertoire de notre groupe. On la jouait trop rapidement. En studio, on l’a ralentie à 104 bpm. C’était plus funky mais pas renversant. Ca a demandé du temps en studio avant de parvenir à en faire quelque chose d’intéressant. Puis une radio locale s’en est emparée et la version originale est devenue un hit local. Mais aucun label ne nous a proposé de contrat. Et puis Pieder Slaghuis est arrivé de nulle part. Il a remixé la chanson en Hollande et la suite fait partie de l’histoire.

Vous avez enregistré trois albums pour Atlantic. Quelle expérience gardez-vous de cette collaboration avec un grand label ?

Valerie : On avait l’impression d’avoir beaucoup de chance quand on a fini par signer chez Atlantic Records car jusque-là nous n’avions essuyé que des refus. Avec le recul, nous regrettons de ne pas avoir su, à l’époque, ce qu’était l’industrie de la musique et la façon dont fonctionnaient les labels. Nous étions assez naïfs. « S’occupe-t-on de musique dans l’industrie musicale ? » Et bien, non !

John : Ils nous ont laissé créer ce que nous voulions mais je ne suis pas certain qu’ils savaient vraiment ce qu’ils avaient entre les mains. Pourtant ce n’est pas de leur faute. Un label n’est bon qu’à une chose : vendre des morceaux de plastique, les envoyer à travers tout le pays. La partie créative revient à l’artiste. Ils auraient été très contents si nous avions enchaîné les « I Can’t Wait » mais bien sûr, nous étions passés à autre chose.

En 2010, vous avez sorti l’album Pandora’s Box avec une version jazz de « I Can’t Wait ». Etait-ce un one-shot ou s’agit-il du nouveau son de Nu Shooz ?

John : Pandora' Box est le fruit de dix ans de réflexion. Cela a commencé alors que je regardais un film tiré d’un livre de Jane Austen avec une musique jouée par un petit orchestre de chambre. J’étudiais la musique de film depuis un moment et je me suis dit « Je ne pourrais jamais faire une grande musique de film hollywoodienne à la John Williams et puis les petits orchestres c’est cool. Vous pouvez bien distinguer chaque instrument ». C’était une super expérience et elle nous a parmi d’exprimer ce que nous voulions exprimer. Mais je pense que cela a décontenancé le public qui nous aimait pour « I Can’t Wait ».

Valerie : En 2006, nous avions enregistré une version jazz acoustique de « I Can’t Wait ». Il s’agissait d’une expérimentation et aussi d’une façon de célébrer le 20e anniversaire de cette chanson qui était devenu un hit. On s’est tellement amusé à enregistrer ce morceau avec nos amis jazzmen que nous avons décidé de renouveler l’expérience et d’enregistrer les chansons qui germaient depuis une décennie dans l’esprit d’arrangeur et de scientifique fou de John. Nous avons appelé le résultat « jazz-pop-cinéma ». Je suis contente que nous ayons décidé de le faire. Pandora’s Box est l’un des albums que je préfère écouter.

Est-ce qu’il s’agit du nouveau son de Nu Shooz ? Peut-être que nous ferons un nouveau disque avec le Nu Shooz Orchestra un jour mais, pour le moment, on profite du regain d’intérêt pour la musique funk/dance/soul des années 80 et cela nous a fait plaisir un break de plus de 25 ans.

Vous êtes devenue chanteuse de jazz. Est-ce un genre musical plus épanouissant ?

Valerie : En fait, je travaille encore pour devenir une chanteuse de jazz. Il y a toujours tant de chose à apprendre. Avant Nu Shooz, j’ai écouté beaucoup de disques de jazz. Quand je regarde des films, j’adore ces moments où je pense savoir où l’histoire va me mener et puis tout d’un coup l’histoire par dans une direction inattendue qui me surprend. Pour la musique, c’est la même chose. Peu importe le style de musique que j’écoute, du moment qu’il y a des éléments qui créent la surprise et apportent de la complexité, je suis contente. Toutes ces choses que j’ai apprises en chantant du jazz, je les utilise en chantant ce que je chante maintenant.

En ce qui concerne mes projets de jazz préférés, c’est difficile. Chacun de ces projets fut mon favori au moment où je m’y suis attelé. Je pense que l’expérience la plus enrichissante pour moi fut de monter « Brain Chemistry for Lovers ». Ce projet qui combinait neuroscience et musique fut une expérience qui m’a beaucoup apprise et beaucoup amusée aussi.

Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur Brain Chemistry for Lovers ? Cela semble très original et intrigant.

J’ai eu l’idée de Brain Chemistry après avoir lu un article dans le National Geographic sur les différentes phases d’une relation amoureuse et sur toutes les réactions chimiques qui survenaient alors. Je me suis dit « quel sujet passionnant pour un spectacle ! » Donc beaucoup des chansons de ce projet ont été écrites sur les différentes phases de l’amour. « Ne serait-ce pas chouette, me suis-je dit, de les re-contextualiser pour intégrer la neuroscience dans les chansons ?» J’ai travaillé en collaboration avec le réalisateur Jim Blashfield pour l’aspect visuel du spectacle (Jim avait réalisé le clip de « I Can’t Wait » dans les années 80), avec le Dr. Larry Sherman, neuroscientifique, pour l’aspect scientifique du spectacle, et avec mon ami Darrell Grant sur la musique et la dramaturgie. John s’est occupé des arrangements pour un petit orchestre de chambre et voilà, nous avons créé un spectacle qui est à la fois un concert, un spectacle de cabaret, et une conférence scientifique.

Le dernier album en date de Nu Shooz, Kung Pao Kitchen, contient des chansons composées entre 1988 et 1992. L’avez-vous sorti tel quel ou l’avez-vous retravaillé ?

John : Nous voulions conserver un son très années 80 mais comme beaucoup de trucs des années 80, les morceaux étaient encombrés de percussions électroniques. C’était un peu problématique. Certaines chansons avaient quatre hi-hat puis trois battement de tambourin. Alors on a nettoyé un peu tout ça et on l’a un peu remixé de manière à obtenir un son plus chaud. Mais cela mis à part, c’est ainsi que nous l’avions fait à l’époque.

Avez-vous déjà joué en France et aura-t-on la chance de vous voir ici un jour ?

John : Notre groupe n’a jamais joué en France mais Valerie et moi avons fait quelques playbacks pour des émissions de télé. La meilleure était une émission de variété qui s’appelait La Vie de Famille. Je me souviens encore de la chanson du générique. A la fin de l’émission, tous les invités devaient venir sur scène et la chanter. Il y avait des punks, des nains, des jongleurs, Manu Dibango et puis Valérie et moi !

Valerie : Nous adorerions revenir en France un jour. Je suis sûre que d’une manière ou d’une autre, nous y parviendrons.


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Boris Plantier