Nicolas Lespaule : « Le music business a été tué par la télévision »

Vendredi 21 Novembre 2014

Interview. Pionnier de la bande FM sur RFM ou encore Kiss FM, animateur et producteur de Saturday Night by Lespaule sur Oüi FM, Nicolas Lespaule nous raconte son parcours et nous donne son point de vue sur l’évolution de la musique, de la radio et de la télévision. Un vrai cours magistral ! Cette interview a été réalisée en partenariat avec Radio Geyster.


Peux-tu nous parler de ton parcours ?

Mon parcours se résume à quelques mots : Presque 40 ans de radio, avec une fidélité absolue à ce média. Je devais avoir 6 ou 7 ans lorsque j’ai découvert la radio,. J’habitais à l’étranger et mes parents écoutaient beaucoup la radio. Elle était allumée toute la journée, et je n’imaginais pas qu’elle puisse diffuser de la musique, parce que ce que ce que l’on écoutait de l’autre côté des mers et des océans, c’était les nouvelles, du talk, la radio parlée, pour rester en contact avec la France,
En 1971, quand avec mes parents nous arrivons en France, on allume la radio et là, j’entends de la musique !!! C’est la révélation, je me dis « c’est ça le métier que je veux faire. »

Ma carrière commence en 1976 par un stage à RTL. On peut dire que je suis entré par la grande porte même s’il ne s’agissait que d’un petit job d’été. Là, je côtoie les gens qui vont devenir mes pairs, ceux que j’admirais et que j’admire encore : Jean-Bernard Hebey, Sam Bernett… Et depuis 1976, pour moi, la radio ça ne s’est quasiment jamais arrêté. Aujourd’hui ça continue avec la production, la présentation et la programmation de Saturday Night by Lespaule sur Oüi FM, tous les samedis soirs de 22h à minuit.

Entre temps, j’ai été animateur puis directeur artistique sur RFM, de 1982 à 1986, ensuite de 1986 à 1990, il y eu Kiss FM, où j’ai été animateur, puis directeur des programmes. Attention, ce sont là des expériences vraiment très importantes pour moi. J’ai également été directeur général des programmes de Nostalgie de 1990 à 1999 et ça aussi, ça a vraiment été une expérience extraordinaire. Après Nostalgie de 1999 à 2002, j’ai pris la direction des programmes du pôle FM d’Europe 1 qui comprenait RFM et Europe 2, puis j’ai fait une pause pour m’essayer en télévision. J’ai commis quelques émissions de télé comme producteur essentiellement, chez Endemol et pour une petite structure que j’ai créée en 2003. Et puis la radio a vite regagné mon cœur et j’ai pris la direction des programmes de BFM Radio de 2005 à 2010. C’était, et c’est toujours d’ailleurs, la radio de l’économie. Quelque chose m’a attiré à BFM, même si je n’étais pas un passionné d’économie ! J’ai redécouvert qu’il n’y avait pas que de la musique à la radio. Un juste retour des choses puisque mon premier contact à la radio avait été avec la radio parlée. Là aussi, ça a été une expérience hors du commun. J’ai fait de la radio comme jamais, mais aussi de la télé puisque j’ai contribué à l’élaboration du projet BFM Business global média, qui est la première chaîne de Radio/Télévision économique en Europe. Et puis en 2010, j’ai décidé de monter mon entreprise, une société de production qui s’appelle CaliFusa et qui produit des émissions de télé, des émissions de radio, des films publicitaires, de la musique et naturellement Saturday Night by Lespaule sur Oüi FM.

Quels ont été tes premiers coups de cœur pop/rock ?

Indéniablement, c’est Jimi Hendrix. Lorsque très jeune, je l’ai entendu pour la première fois, je me suis dis « je veux être guitariste professionnel ! ». Le problème, c’est que je ne suis pas gaucher, je ne suis pas cherokee, et surtout je me suis aperçu très rapidement que pour espérer jouer à peu près comme Jimi Hendrix, c’est beaucoup de boulot. Être musicien et surtout guitariste, ça signifie qu’il faut bosser, bosser, bosser. Très rapidement, je comprends que je vais devoir trouver autre chose, mais je veux partager la musique que j’aime ». La guitare d’Hendrix compte beaucoup dans mon choix de faire de la radio.

En dehors de Jimi Hendrix, mes coups de cœur c’est tout le British Rock des années 70 avec Led Zeppelin, Status Quo, les Rolling Stones, les Pink Floyds et les Beatles naturellement. A cette époque, j’avais un copain dont le père occupait un poste important chez TWA, une compagnie aérienne américaine. Trois ou quatre fois par an, il allait avec ses parents aux États-Unis parce que le voyage ne leur coûtait rien. Ils allaient notamment en Californie et à chaque fois, ils rapportaient des disques. Les Eagles, Steely Dan, Boz Scaggs, Leo Sayer, Fleetwood Mac, les Doobies, tout ce qui passait à la radio aux USA. Ils rapportaient également des cassettes de radio enregistrées sur place, et quand j’ai écouté ça, j’ai pris la claque de ma vie ! Les mecs faisaient de la radio comme je n’avais jamais entendu. Un truc qui n’existait pas en France à cette époque-là. Et puis je prends aussi une claque au niveau de la musique !

Alors je vais creuser, explorer toute cette veine musicale dite « west coast », et je vais le faire pendant quelques années, y compris à la radio.. Mais dans cet abondant flux de musique, il y a un groupe qui, pour moi, est très largement au dessus de tous ; C’est Steely Dan. Pour moi, Steely Dan, c’est LE groupe qui rassemble toutes les émotions que cette musique me procure et de façon continue, parce que ça ne s’est jamais arrêté. Lorsque j’écoute des choses des années 70-80, je trouve que certaines ont mal vieilli, mais avec Steely Dan je ne suis jamais déçu.
Bon, dans mes coups de cœur il y a peut-être aussi la voix de Michael McDonald qui m’émeut, et un peu les Doobie Brothers et les Eagles, mais il n’y a qu’avec Steely Dan que je suis vraiment au top.

Pour toi le meilleur rock, on le fait en Angleterre ou aux États-Unis ?

Pour moi, il n’y a pas de meilleur rock. Il y a ceux qui l’inventent, et l’histoire est là pour désigner les Anglais, et puis il y a ceux qui le transforment, qui l’affinent, qui le métissent et ça, ce sont les Américains. Je ne sais pas s’il y en a un qui est meilleur que l’autre, Pour moi, il y a ceux qui extraient la matière première, et puis il y a ceux qui la travaillent. Je n’ai pas de préférence. Si j’ai envie de me faire quelque chose d’un peu brut de décoffrage, forcément, je vais écouter des groupes de rock anglais, et je vais en Angleterre parce qu’il y a des endroits magiques. Par exemple Camden à Londres, c’est l’endroit le plus rock de la Terre. Tu as beau aller à Memphis, à Nashville, ou où tu veux aux États-Unis, Camden ça respire le rock, ça respire le punk, ça respire plein de trucs très Rock n’ roll. En revanche, quand j’ai envie de me faire un petit coup de blues, et bien là il y a de quoi faire aux USA, même si en matière de blues, je fais quelques écarts en écoutant les groupes anglais des années 60 qui ont merveilleusement interprété le blues.

Tu as fait tes débuts à RFM en plein âge d’or de la musique west coast, quels souvenirs gardes-tu de cette époque ?

(Rires). Ah l’âge d’or de la musique west coast ! C’est vrai qu’à cette époque-là, c’était juste extraordinaire. Il faut resituer un peu .On est aux débuts des années 80, et le dollar vaut presque dix francs. On a tous un rêve américain mais il est inaccessible, en tout cas pour la plupart d’entre nous, parce qu’il faut beaucoup d’argent pour aller aux États-Unis. A cette époque, c’était réservé à une certaine élite. On ne traversait pas l’Atlantique comme ça. Il fallait avoir un peu de fric parce que c’était dix fois plus cher, et dès que tu arrivais aux États-Unis, tu étais déjà à poil. Pourtant, on avait ce rêve américain, ce rêve de découverte. Pour nous les USA, c’était le pays de la créativité, du Coca Cola, des grosses voitures, des ambiances de cinéma dont on a rêvé et rêvé encore, et surtout le pays de la radio, et de la musique que l’on aimait Et tout d’un coup, arrive en 1981 la possibilité de faire de la radio avec cette musique. Dans le début des années 80 en France, il n’y a que 4 ou 5 radios pas plus (RTL, Europe 1, France Inter, RMC…) et nous on on créée RFM. Là, on se dit « Qu’est-ce qu’on va faire ? On va faire ce dont on a toujours rêvé, on va faire une radio à l’américaine avec la musique que l’on aime. Oui mais on n’a pas les disques. Et bien on va les trouver. On va s’arranger pour que quelques-uns aillent aux États-Unis, et nous rapportent ce qu’il faut. Et puis on va explorer d’autres filières, et des filières, pour trouver des disques en France à cette époque-là, il y en a peu, mais il y en a. Par exemple, Il y a des gens qui achètent les disques au kilo et qui les revendent pratiquement au kilo, pour seulement quelques francs, surtout aux Puces de Saint Ouen, dans quelques adresses à Paris mais aussi dans quelques boutiques dans toute la France.

Pour me procurer tous ces disques, je ne vais pas que dans ces magasins. Je vais directement sur le port du Havre, parce que c’est là que les disques arrivent par bateaux. Je me mets bien avec deux ou trois personnes qui « ont les clés du camion » et je peux toucher les disques avant tout le monde. En plus, je m’arrange pour que toutes mes petites copines soient hôtesses de l’air, parce qu’à cette époque quand tu voulais savoir qui était « machin », il n’y avait pas Google et Wikipedia ! Il fallait que tu aies le bon bouquin ou le bon canard (le Billboard) et ça tu ne le trouvais pas dans les librairies en France. Il fallait que quelqu’un te les rapporte des États-Unis pour avoir un minimum de culture et parler des choses honnêtement, sans inventer. Parce que j’en connais qui regardaient les pochettes de disques et qui fabriquaient des histoires à dormir debout (rires). Sur RFM, on essayait d’avoir un minimum de sérieux et de crédibilité en racontant des choses vraies. On ne pouvait pas les vivre, forcément puisque ça se passait outre-Atlantique, et c’était compliqué de rencontrer ces artistes parce que rares étaient ceux qui venaient en France, alors il nous fallait de la documentation, du papier avec des infos, et pour ça il fallait que quelqu’un aille régulièrement nous le chercher.

Tu as été directeur des programmes de Kiss FM qui était une vraie radio pop/rock comme on rêve d’en avoir aujourd’hui. Pourquoi ça n’a pas fonctionné ? Et quels souvenirs gardes-tu de cette aventure ?

Je garde naturellement un excellent souvenir de cette radio. C’était une expérience unique. Il y avait une certaine liberté que l’on n’avait nulle part ailleurs. Et de surcroit, on avait les moyens ! Je crois que c’est la première radio FM qui a autant investi pour la diffusion, pour la promotion et surtout pour les salaires. J’avoue que c’était bien la première fois qu’on allait manger gras, parce qu’avant il y avait beaucoup de passion mais les frigidaires étaient vides (Rires).

Dans les animateurs de Kiss FM on trouvait Arthur, Les Nuls, Jérôme Bonaldi, Kriss Graffiti, Yolaine de Labigne, Antoine De Caunes, Laurent Boyer, Bernard Lenoir avec qui je présentais une émission qui s’appelait Caresses et Kiss à l’œil, Richard Bohringer avec qui je travaillais puisque j’ai créé et produit pendant quelques années C’est beau une ville la nuit. Il y avait tout un tas de talents comme ça, c’était génial !

Et ce qui était magique, c’est que l’on m’avait confié la soirée. On m’avait dit « On te donne les clés du camion à partir de 20h jusqu’à minuit et tu fais ce que tu veux ». Pendant deux saisons, je me suis payé le luxe de co-présenter une émission avec Bernard Lenoir que j’admirais. Et puis avec Richard Bohringer j’avais créé sur RFM C’est beau une ville la nuit. J’ai rappelé Richard et on l’a faite sur Kiss FM. Je programmais toutes ces émission, mais aussi de celles que je présentais seul, parce que ça c’est aussi un truc auquel je tiens énormément. Je ne peux pas présenter d’émissions musicales si ce n’est pas moi qui programme la musique. Dans chaque radio il y a des gens qui le font, et qui le font très bien. Il y a aussi des animateurs qui ne savent pas ou ont horreur de programmer, moi j’ai besoin de passer à la radio la musique que j’aime. Je préfère ne pas faire de radio plutôt que de présenter une émission avec un conducteur musical imposé par quelqu’un qui, très souvent, n’a même pas écouté les disques qu’il programme, n’a aucune notion des enchainements, et se consacre uniquement à faire tourner le logiciel de programmation. Pour moi, c’est clair, c’est non, et à cette époque-là c’était déjà non ! Donc on me confie le 20h-minuit avec une liberté totale de programmation et là, je m’éclate parce qu’avec Lenoir, je passe des trucs qui sont super rock, très anglais, très cold, parce que Bernard Lenoir, c’est ce genre de zic là, c’est d’ailleurs dommage qu’il ait arrêté la radio. Et puis avec Bohringer, je passe du blues parce que ça correspond complètement à l’ambiance du show, Il adore ça et je lui fais découvrir plein de trucs que je découvre aussi. Et quand je suis seul, je me fais de la west coast, tout ce que me fait plaisir, y compris des soirées jazz, jazz rock parce que j’aime aussi cette musique. Sur Kiss FM,ill y a avait un gars qui s’appelle Fred Charbaud,, une espèce de fan absolu de jazz qui présentait une émission, de jazz, sur Kiss FM et quand il était absent, il me faisait le plaisir et surtout l’honneur de me confier son émission et là c’est pareil, je m’éclate. Donc Kiss FM, ça a été pour moi une expérience extraordinaire. Il y en a eu d’autre mais celle–là, je la porte très haut dans mon cœur.

Alors la question, est de savoir pourquoi ça n’a pas marché. C’est vrai que quand je m’écoute, je me dis qu’il y avait tout pour réussir. Je pense que c’est totalement indépendant du positionnement, du format ou de la ligne éditoriale avec cette histoire de liberté de programmation ou de ton et d’émissions. Je crois que ça n’a pas marché parce que les actionnaires de Kiss FM n’étaient pas passionnés par cette radio, et par le fait de faire de la radio. Les actionnaires c’était Canal+ d’un côté, et l’histoire montre que Canal+ depuis n’a jamais essayé de refaire de la radio, et de l’autre des Suisses, Le journal La Suisse avec le groupe Jean-Claude Nicole, qui faisait beaucoup de presse papier en Suisse, qui connaissait un grand succès, et qui vendait même des bonbons puisqu’ils avaient des kiosques où ils vendaient des journaux et des bonbons ! Je crois qu’ils avaient comme dessein de prendre une petite participation dans la radio pour faire de la télématique. C’’est quand même relativement biscornu et très loin des objectifs de réussite d’une radio. Ils se sont dit « si on a une radio en France, peut-être qu’on pourra faire de la télématique » parce qu’ils savaient que les 36-15, c’était un business hyper juteux … Ils pensaient avec une radio ils y arriveraient plus vite. Très rapidement, ils se sont aperçus que la radio, c’est un métier. Canal+ qui voulait juste faire une tentative en radio les a un peu abandonnés, alors ils l’ont vendu. Peu importe à qui, mais le repreneur n’a pas souhaité continuer dans la voie de Kiss FM, parce que lui-même avait déjà une radio. Il a utilisé les fréquences pour sa radio et voilà pourquoi l’expérience Kiss FM n’a pas marché.

Je persiste à dire que la radio, c’est une passion. Si tu fabriques des petits pois, ce n’est pas la peine de venir en radio parce que quand on va t’expliquer des choses un peu abstraites, tu ne vas rien comprendre, et tu risques d’avoir quelques surprises. L’histoire a aussi montré que les grands groupes de radio sont dirigés par des gens qui font d’abord de la radio. La première radio de France, c’est RTL et ça fait près de 70 ans qu’ils font de la radio en priorité. Ensuite c’est NRJ. Jean-Paul Baudecroux, depuis toujours il fait d’abord de la radio. C’est un métier, et comme beaucoup d’autres pour que ça te rende heureux il faut que ce soit aussi une passion.

Comment prépares-tu ton émission ? Est-ce improvisé ?

Tout d’abord, Saturday Night By Lespaule, est une émission produite, ça veut dire qu’elle n’est pas faite en direct. Elle est réalisée en studio, et livrée prête à diffuser à Oüi FM. C’est CaliFusa notre société qui la produit. Dans cette émission, je n’improvise absolument rien et quand je dis rien, c’est vraiment rien. C’est beaucoup, beaucoup de travail d’écoute et de recherche de musique, de préparation, d’écriture, d’enregistrement et de Mix. C’est une programmation qui n’est pas faite au hasard parce que ce ne sont que des disques que j’aime. Je ne m’impose strictement rien, et Oüi FM le diffuseur me laisse une liberté totale. Depuis 5 ans,ils ne m’ont jamais dit « tu devrais, ou tu dois, ou peut-être qu’il faudrait que tu programmes ou que tu ne programmes pas tel ou tel artiste, ou tel disque ». Et heureusement, parce que c’est une relation de confiance entre une très belle radio, notre société de production et moi qui programme, réalise et présente l’émission, et qui engage mon nom, mon savoir-faire, mes émotions et mon cœur parce que je le fais beaucoup avec le cœur. Mais c’est énormément de travail. D’ailleurs Saturday Night by Lespaule durait trois heures pendant trois saisons et depuis la rentrée 2014 on a levé le pied, on ne fait plus que deux heures. A titre informatif, il nous faut à peu près 4h pour programmer une heure. Donc huit heures de travail juste pour deux heures de programmation musicale. Ensuite, il faut écrire les textes, il faut les enregistrer, il faut faire les mixes… Je me répète, c’est vraiment beaucoup de travail, mais c’est le prix de la qualité.

Concernant la programmation, on réalise des séquences mixées qui font entre 20 et 30 minutes, entrecoupées de messages publicitaires. On essai de conserver un tempo similaire dans une même séquence. On a aussi une spécificité, c’est de marier des styles musicaux qui ne sont à priori pas vraiment faits pour se côtoyer. Au final j’obtiens un mix global où j’ai fait le tour de tout ce que j’aime et que j’ai envie de partager. Et puis il faut recommencer la semaine suivante, se renouveler tous les samedis pour ne pas lasser. C’est une émission que j’adore parce qu’elle correspond exactement à l’idée que je me faisais d’une émission de radio. Chaque mot est pensé avant d’être écrit et diffusé, chaque titre n’est pas là par hasard. Je raconte une histoire pendant deux heures, une histoire avec de la musique, des instruments, beaucoup beaucoup de guitares, et j’ai la faiblesse de croire que ça plait à quelques-uns.

Mis à part sur Oüi FM et dans quelques rares émissions, la musique pop/rock a progressivement disparu des ondes FM et le nombre de titres diffusés s’est considérablement réduit. Comment l’expliques-tu ?

J’ai une petite idée, et j’ai peur que ce soit la vérité. J’ai l’impression que la France et les Français n’ont pas cette culture rock. Il faut se l’avouer. Ce n’est pas grave, mais c’est dommage de ne devoir la partager qu’entre nous, avec un petit nombre, on va dire une communauté

J’ai une anecdote pour justifier mes propos. Il y a quelques années, j’ai fait du conseil pour une radio belge en langue flamande à Bruxelles. C’était un format Rock Radio. Quand je suis arrivé dans les locaux, j’ai demandé, comme on le fait quand on conseille ce genre d’entreprise, qu’on me sorte les listings des titres en programmation. En les lisant, je me disais « mais ils sont fous, qui est-ce qui va écouter ça ? ». Les animateurs et les programmateurs avaient tout juste 20-25 ans, c’étaient des mômes, et quand je les ai interrogés pour savoir quels étaient leurs sentiments par rapport à cette musique, ils m’ont tous dit « ici, c’est la musique qu’on écoute depuis toujours. La radio a toujours diffusé des titres rock ». C’était dans leur culture et ils n’avaient aucun problème avec ça. En France, c’est un peu plus compliqué. Aujourd’hui, tu prends Led Zeppelin voire les Rolling Stones, tu choppes un môme de 20-25 ans dans la rue, tu lui fais écouter, il y a peu de chances pour qu’il sache qui c’est. Je ne dis pas qu’ils sont tous comme ça, je ne dis pas que c’est bien ou pas, je dis que c’est réservé à une certaine frange de la population donc à une communauté tout simplement. Ben on fait avec !

Et la télé ? Pourquoi la télé ne s’intéresse plus au rock ?

Alors pour la télé, je trouve que c’est encore pire parce que, non seulement elle ne s’occupe plus et ne s’intéresse plus à cette musique, mais en plus elle ne s’intéresse plus du tout à la musique en général. C’est terrible parce que l’on a tous vu l’industrie musicale se déliter petit à petit, à la télé, à une heure de grande écoute devant la France entière qui applaudissait des deux mains. Qu’est-ce qui s’est passé ? Pendant des années, la télé a utilisé la musique (du rock, de la variété, du Hip Hop…) pour faire des programmes, Il y a eu de très grandes heures avec Maritie et Gilbert Carpentier, avec Guy Lux, Antoine De Caunes, Patrice Blanc-Francard, et d’autres. Dans les années 70/80, il y avait de grosses émissions, et sur toutes les chaines. C’était génial, d’un côté on utilisait la musique pour faire du programme, de l’autre il y avait une bonne pression promotionnelle, la musique se vendait, la machine tournait bien.

Dans les années 90, les chaines de télé se sont dit « ce serait bien qu’on en croque aussi un peu ». Alors elles ont commencé monter des boites d’édition, et à mettre des sommes folles en publicité sur des artistes qu’elles coproduisaient.

Dans les années 2000, elles ont tué la bête en créant des programmes dans lesquels elles n’allaient plus utiliser des artistes pour faire de la télévision mais aire de la télévision pour faire des artistes et vendre des disques à leur compte. Il y a 15 ans, les plus importantes ventes étaient des albums d’artistes ou de chansons diffusés dans la Star Academy, ou dans ces programmes un peu bizarres qu’ils nous servaient à 20h50. Voilà comment, à mon avis, la télévision a tué le music business. Tout simplement parce qu’à un moment, la télé a voulu en croquer, et les maisons de disques ont lâché. S’il n’y a plus d’émissions de télévision consacrées à la musique en général, c’est tout simplement parce que ça ne rapporte plus rien aux chaines de tv, et que ça ne les intéresse plus. Ils sont passés à autre chose !

Quels sont pour toi les artistes, les instruments ou les technologies qui ont révolutionné la musique pop/rock ces vingt dernières années ?

Pour moi, ce qui a révolutionné la musique ces vingt dernières années, c’est incontestablement l’arrivée de l’informatique dans la création musicale, avec le home studio. Le fait de pouvoir enregistrer chez toi un album complet, voire plusieurs, avec pas grand-chose. Il faut savoir que dans les années 70, faire un album ça coûtait deux bras. C’était un truc où il fallait des financiers, des banques qui venaient mettre de l’argent sur la table, des centaines et des centaines de millions de francs. Ce n’était pas donné à tout le monde. Quand tu faisais un 45 tours, c’était quelque chose. Il y avait un mec qui avait pris le risque de te faire enregistrer deux titres avec des musiciens, et il avait payé tout le monde… Quand tu voulais un batteur il fallait un batteur, quand tu voulais des violons, il fallait que les mecs viennent avec des violons, ce n’était pas comme aujourd’hui.

Dans ces vingt dernières années, je dirais même ces trente dernières années, les choses ont considérablement changé avec l’informatique, la musique assistée par ordinateur. C’est génial. Aujourd’hui, si tu as besoin de quoi que ce soit, tu vas dans un magasin de musique, si t’habites Paris tu vas à Pigalle, tu choppes des CD-Rom de samples, tu mets ça dans ton ordinateur et tout d’un coup, tu as Jeff Porcaro ou Billy Cobham qui jouent de la batterie sur ta création. C’est juste extraordinaire. Mais attention, c’est peut-être ce qui a aussi contribué à tuer la musique parce que tout le monde s’est mis à faire de la musique. Tant mieux, c’est bon pour la création. Le seul problème, c’est que tu as à boire et à manger dans ce truc-là. Et puis pire encore, il y a quelques années, ça coûtait énormément d’argent pour faire un album et aujourd’hui ça ne coûte plus rien, donc on peut passer au low cost, et le low cost, ça a une limite. A force de vendre des choses pas chères, elles finissent par ne plus rien couter !


Vous avez aimé cette conversation ? Partagez-là avec vos amis : Bookmark and Share



Boris Plantier