New York, hip hop, faits divers : 50 ans d'histoire américaine vus à travers l'œuvre de Spike Lee

Jeudi 9 Juillet 2015

Interview. Karim Madani vient de publier le livre Spike Lee : American Urban Story, chez Don Quichotte éditions, une ballade cinéphile dans l’œuvre de Spike Lee avec en toile de fond les quartiers populaires de New York et la culture hip-hop. Une façon de revisiter l'histoire contemporaine américaine des années 70 à nos jours. Karim Madani nous parle de Spike Lee et de son livre.


© Sophie Daret
© Sophie Daret
Votre livre n'est pas une biographie de Spike Lee. Comment peut-on le présenter ?

Un essai gonzo parano mais plus New York que Vegas. Une lecture originale et originelle de l’œuvre de Spike Lee à travers 50 années d'histoire des ghettos urbains américains.

Il est beaucoup question de rap dans votre livre. Le rap, c'est la bande-son des films de Spike Lee ou est-ce Spike Lee qui a mis le rap en images ?

Spike Lee a mis l'esthétique rap ou plutôt hip hop en image. Les bandes sons de ces films sont très orientées black music: funk soul blues, jazz et rap of course. Le cinéma, la grammaire cinématographique de Spike Lee obéit aux mêmes logiques échantillonnage de sampling, de cuts, de cut up, fold in (littérairement inventé par Le Roi Jones et William Burroughs) que le rap.

Il y a un nom qui revient souvent dans votre livre, c'est Martin Scorsese. Est-ce un cinéaste que Spike Lee apprécie ? Et sait-on quels sont les cinéastes qu'il apprécie ou qu'il n'apprécie pas et ceux qui l'ont inspiré ?

Scorsese est évidemment une référence pour Spike Lee. C'est lui qui devait à l'origine réaliser Clockers. Spike Lee a été inspiré par la nouvelle vague française et par les auteurs afro américains comme Charles Burnett ou encore Melvin Van Peebles. Il ne supporte évidemment ni Tarantino ni Eastwood...

Comme vous l'avez écrit, Spike Lee a créé une esthétique du ghetto. Le New York que l'on voit dans les films de Spike Lee est-il réaliste ?

Ultra réaliste pour qui a voyagé dans Brooklyn entre 89 et 99. Avec une grosse dose de poésie aussi. Giuliani et sa politique de tolérance zéro ont tué le Manhattan populaire des 80's jusqu'à 94... La gentrification a pacifié certains quartiers de Brooklyn et de Queens mais en s'aventurant toujours plus loin dans le hood, on tombe toujours sur des endroits très authentiques "rough", rugueux, que les hipsters n'habiteront jamais...

Vous abordez deux évènements majeurs pour les ghettos de New York: la panne d'électricité de 1977 et le crack. Vu de France, cela semble anecdotique. En quoi cela a-t-il marqué les New-yorkais ?

Le crack est une anecdote qui a fait tuer et incarcérer des milliers d'afro américains. Une anecdote pour les habitants du 18e, 19e, 20e à Paris? Il faudrait en parler aux rescapés de cette came, à leurs familles... Le monde est globalisé: ce qui a dévasté toute une génération ne peut qu'interroger, choquer notre société française... Nous avons eu nous aussi une génération de jeunes de cités bousillés par l’héroïne dans les années 80/90. Ça ne peut jamais être anecdotique, pour personne.

Pour ce qui est de la grande panne, certes, l'évènement, vu d'ici, pouvait sembler anecdotique. Mais aujourd'hui, quel kid français n'a jamais écouté un disque de rap de sa vie, ne porte pas de casquette ou de sneakers, quel pan de la culture (langage, mode, design, musique, art, cinéma) n'a pas été influencé par la culture hip hop? Aucun.

Il faut aussi parler des faits divers. Ils sont au cœur de plusieurs films de Spike Lee mais aussi de textes de rappeurs. On a l'impression que l'Amérique des ghettos accorde beaucoup d'importance aux faits divers comme si ces histoires anecdotiques faisaient partie de la grande histoire. Pourquoi ?

Parce qu'il n'y a jamais de grande histoire, il y a toujours une constellation d'histoires, des mosaïques qui composent la grande toile expressionniste de l'Amérique urbaine... Les faits divers sont aussi les symptômes de maladies sociales, une éruption cutanée sur la face de l'Amérique corporate ou pire, la formation d'une tumeur maligne dans l'intestin grêle des grands centres urbains...

L’œuvre de Spike Lee, c'est un travail d'historien ou la construction d'une mythologie urbaine ?

les deux...

Spike Lee semble ne pas apprécier les idées intégrationnistes. Que leur reproche-t-il ?

Non, il est au-delà de cela... Spike Lee est un artiste mainstream. Il fait du cinéma pour les blancs qui comprennent les noirs et aussi l'inverse. Ces détracteurs lui reprochent d'être raciste ou antisémite mais leurs arguments sont au mieux spécieux au pire... pathétiques.

On s'entretue pour des paires de baskets, pour de la musique jouée trop fort, on se détruit en consommant du crack. La communauté noire semble s'autodétruire comme si elle était son pire ennemi. C'est ça la théorie des films de Spike Lee ?

Le black on black crime, c'est une réalité que Spike dénonce, dissèque... Il y a tellement de paramètres qui font qu'il est plus facile pour un jeune noir d'aller en prison que d'aller à la fac, s'acheter un flingue que de trouver un job... On ne peut évidemment pas exclure les responsabilités individuelles mais il est facile d'élaborer des théories complexes quand on ne vit pas dans la zone, à devoir survivre au quotidien dans des environnements délétères...

Récemment Spike Lee a filmé New Orleans, on parle d'un projet à Chicago, est-ce que cette ouverture sur le reste du pays marque une nouvelle étape dans la carrière du cinéaste ?

Oui. Le projet de Chicago s'appelle Chiraq, contraction de Chicago et d'Iraq. La ville a connu des pics de mortalité caniculaire (500 homicides/an) à cause de la guerre des gangs, ce qui laisse un body count, comptage de cadavres, plus élevé que celui des GI américains combattant en Irak...


Spike Lee : American Urban Story, Karim Madani, Don Quichotte éditions, 2015.


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Boris Plantier