Ned Doheny : "Je n’ai jamais pensé que j'appartenais à ce son californien, j’ai toujours été plus sensible au son de la côte Est"

Lundi 9 Mai 2011

Interview - Ned Doheny a commencé sa carrière au début des années 70 sur le label Asylum, aux côtés des Eagles et de Jackson Browne. Il avait le talent pour devenir l'égal de ces artistes mais les choses ne se passent pas toujours comme elles le devraient. Ned Doheny a eu la gentillesse de répondre à mes questions et d'évoquer sa carrière alors que son prochain album, intitulé Darkness Beyond the Fire, devrait sortir très prochainement.


Ned Doheny : "Je n’ai jamais pensé que j'appartenais à ce son californien, j’ai toujours été plus sensible au son de la côte Est"
Dans le livre "Hotel California : les années folk-rock (1965-1980)" (*), Barney Hoskyns a écrit que ta famille était très riche. A quoi ressemblait ta jeunesse ?
Je pense que les enfants, partout dans le monde, ont l’impression que leur vie est normale quelque soit l’environnement dans lequel ils grandissent. Ma vie ne faisait pas exception. Je suis allé dans de bonnes écoles, j’ai appris à monter à cheval, à tirer avec des armes à feu et à faire du surf. Mon père m’a appris à aimer la nature, et plus particulièrement l’océan, et cet amour est vraiment ancré en moi.

Justement, en parlant de surf, sur la pochette de l'album "Life After Romance", tu ressembles à un Beach Boy (on le voit en chemise hawaïenne sur une plage, une planche de surf à la main). Es-tu un surfer ?
Oui, je surfe depuis la sixième.

Quand as-tu commencé à apprendre la musique ?
J’ai commencé à jouer de la guitare alors que j’étais encore à l’école primaire, je devais être en CE2. Je ne me souviens pas avoir réclamé une guitare mais je l’ai trouvée sous le sapin pour Noël. Et très vite, elle m’a permis de me distinguer des autres. J’étais le garçon qui jouait de la guitare. Le premier morceau que j’ai interprété était “Adelita” lorsque j’étais en CM1.

Adolescent, quel genre de musique écoutais-tu ?
Ce qui passait à la radio était fantastique en ce temps là. J’écoutais les artistes que tout le monde écoutait : Elvis, Chuck Berry, Jimmy Rogers, Bobby Darin, les groupes de doo-wop, les productions de Stax, Atlantic, Motown et Sun.

Pourrais-tu évoquer la vie à Los Angeles à la fin des années 60 et au début des années 70 ? C’était le Sodome et Gomorrhe du XXe siècle ou simplement un endroit plein de jeunes gens qui aimaient la vie et voulaient s’amuser ?
Dans les années 60 et 70, nous vivions la fin de notre adolescence et nos vingt ans. Nous avions grandi dans les années 50 avec la menace d’un anéantissement nucléaire, de fines cravates, des revers de veste étroits, les cheveux courts, des chansons puériles et un sens de la fierté nationale qui tenait presque du chauvinisme. Nous étions prêts à tout envoyer balader. Honnêtement Boris, je pense que tu as raison : il s’agissait de gosses qui profitaient de la vie, voulaient s’amuser et c’était aussi Sodome et Gomorrhe. Dans l’industrie musicale, les choses étaient un peu plus extrêmes mais même les gens ordinaires exploraient leur penchant pour l’excès. C’était dans l’ordre des choses à cette époque.

Tu as fait tes débuts à Los Angeles avec de jeunes artistes tels que Jackson Browne, Linda Ronstadt, Don Henley, Glenn Frey... Sentiez-vous que le succès allait forcément finir par arriver ou était-ce une période de doute et d’angoisse ?
Nous étions tous très excités de passer de l’autre côté de la radio, d’être payés pour faire ce que nous aimions. Les artistes d’Asylum étaient en compétition mais tout cela était très sain. D’un point de vue personnel, la situation a été un peu cruelle mais cela m'a permis de créer de la très bonne musique. Je ne peux pas témoigner de ce que ressentaient les autres, mais en ce qui me concerne, j’étais rongé par le doute. J’étais très tourmenté à propos de l’authenticité de mon travail. Les géants qui nous servaient de modèles avaient mis la barre très haut.

Tu as enregistré votre premier album pour Asylum, le label de David Geffen. Comment était l’industrie du disque à cette époque ? Est-ce vrai que les dirigeants étaient malhonnêtes et parfois même dangereux ?
L’industrie de la musique a toujours été un abattoir : les malins exploitent ceux qui ne prennent pas garde. Geffen ne faisait pas exception bien que, pendant un temps, je pense qu’il ait réellement aimé la musique.

J’ai été très surpris la première fois que j’ai écouté ton premier album parce qu’il ne sonnait pas du tout country alors que tu semblais entouré de musiciens qui jouaient de la country à l’époque. Cette musique ne t'intéressait pas?
Je n’ai jamais pensé que j'appartenais à ce “son californien”, j’ai toujours été plus sensible au son de la côte Est. J’éprouvais le même amour que mon père pour le jazz et j’étais fasciné par le rhythm & blues. J’aimais aussi les chansons d’Irving Berlin, de Cole Porter, du tandem Burt Bacharach et Hal David. La country n’était pas assez rythmée pour moi mais les histoires que ces chansons racontaient étaient formidables.

Ce premier album me rappelle la musique de Carole King ou de Todd Rundgren. T'ont-ils inspiré lorsque tu as enregistré ce disque ?
J’ai toujours aimé Todd Rundgren. C’est un mec talentueux. Et concernant Carole King, je préférais les chansons qu’elle avait écrites avec son mari, Gerry Goffin. Mais non, ces artistes ne m’ont pas vraiment influencé.

Les albums "Hard Candy" et "Prone" ont été produits par Steve Cropper. Comment l’as-tu rencontré et comment était-ce de travailler avec lui ?
Steve voulait travailler avec moi après avoir entendu la chanson “A Love of You Own”. C’était l’un de mes héros et ce fut un vrai plaisir de travailler avec lui.

Ces deux albums sont très influencés par le rhythm and blues. Était-ce ton choix ou faut-il y voir la patte de Steve Cropper ?
C’était ce que je voulais.

Certaines chansons (« To Prove my love », « Each Time You Pray », « Sing to Me ») sur ces deux disques sonnent très disco. Aimais-tu cette musique et t'a-t-elle influencé ?
Je n’étais pas un grand fan de disco. Et je trouve que les 80s étaient bien pâles musicalement mais Nile Rodgers avait un excellent sens du rythme et fondamentalement, j’adore le rythme. Je pense que ce qui me gênait le plus avec les chansons disco, c’était l’absence de bonnes paroles.

Tu as dédié l’album “Prone” à la mémoire de John Barrick. Qui était-ce ?
John Barrick était l’un de nos copains de l’époque où nous fréquentions le Troubadour et Dan Tana’s (deux clubs de Los Angeles). Nous avions l’habitude de partir camper dans le désert ensemble. C’était quelqu’un de vraiment très bien.

Tes trois premiers albums sont formidables et semblaient avoir un gros potentiel commercial mais ils ne se sont pas si bien vendus que cela, notamment aux États-Unis. Quelles sont les raisons de cet échec commercial ?
Qui sait ? Je ne la jouais pas très collectif à l’époque. J’aurais peut-être pu être plus serviable. Je n’ai jamais été très à l’aise avec l’auto-promotion aussi. Il y a bien longtemps, ma famille avait souffert d’avoir été très en vue et m’avait découragé d’exposer nos secrets. Ou peut-être que ce n’était tout simplement pas mon heure.

La fin des années 70 à Los Angeles semble avoir été une période assez triste, en particulier dans l’industrie musicale, avec beaucoup d’overdoses. Même si de nombreux artistes ont vu leur rêve s’exaucer, ils ne semblaient pas heureux et cela s’entend sur les disques de cette époque. Que s’est-il passé ?
On pense tous que tout ira mieux avec le succès. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Quelque soit la somme que vous gagniez, cela ne sera jamais assez pour que vous vous aimiez.

J’ai lu que tu avais présenté une émission de radio qui s’appelait "Poscards from Hollywood" au Japon. Comment cela s’est-il produit et quelle genre de musique y passais-tu ?
J’enregistrais un disque pour Polystar Records à cette époque et l’émission de radio était le prolongement de ce disque. Je n’écoute pas tant de musique que ça. Je suis un peu snob. C’était dur de trouver assez de chansons pour boucler la playlist de l’émission. Mais, je me suis bien amusé.

Tu as enregistré tes albums des années 80 et 90 pour le marché japonais. Était-ce le pays où tu rencontrais le plus de succès ?
En fait, c’est aux États-Unis que j’ai vendu le plus de disques mais durant un certain temps, j’étais plus connu au Japon.

Et as-tu vécu là-bas ?
Je n’ai jamais vécu au Japon, néanmoins j’y ai passé le mois de mars cette année. J’étais à Tokyo au moment du tremblement de terre. Le Japon est mon deuxième pays.

Ton nouvel album s’intitule The Darkness Beyond the Fire. C’est un titre un peu sombre. A quoi ressemblera ce disque ?
Il n’est pas sombre du tout. Il est composé de chansons que j’avais vraiment besoin d’écrire. En fait, j’ai un peu l’impression qu’il s’agit de mon quatrième album américain. Je suis très fier de ce disque.

Que penses-tu de la pop music actuelle. Quels sont les artistes contemporains que tu apprécies ?
Je trouve que la plupart des chansons pop actuelles sont répétitives et prévisibles. Aucun nom d’artiste ne me vient à l’esprit.

Tu aimes donner des concerts ? Y-a-t-il une chance que l’on te voit sur scène en Europe ?
Oui, j’aime vraiment donner des concerts et j’adorerais jouer en Europe.

(*) Hotel California : les années folk-rock (1965-1980)



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© Boris Plantier