Moonshoes : « La première fois que j’ai entendu Steely Dan, j’avais trouvé ça sans intérêt »

Jeudi 30 Mai 2013

Interview. Un an après la sortie du néo-disco « Boogieland », Gilles Paulet alias Moonshoes sort son premier album, lui aussi intitulé Boogieland. Il évoque pour Yuzu Melodies la façon dont il a conçu et enregistré le disque.


Moonshoes : « La première fois que j’ai entendu Steely Dan, j’avais trouvé ça sans intérêt »
Quel est votre parcours musical ?

J’ai appris la musique en autodidacte, joué de la guitare et chanté dans diverses formations dont je vous épargnerai la liste, avec son lot de concerts et maquettes. j’ai commencé après à travailler seul et sorti un album pop sous le nom de Parades «Ode to Eddy Brown». J’ai depuis monté mon label et studio.

Votre album Boogieland est conçu comme la bande-son d’un film imaginaire. Pouvez-vous nous présenter ce film ?

C’était la question à ne pas poser. Tant pis pour vous !

Disons que la présentation de ce disque méritait un sous-titre avant d’être entendu car il y a des chansons, des instrumentaux et c’est très dense. Etant donné que les musiques qui parsèment celui-ci ont une couleur Blaxploitation, il m’a semblé judicieux de présenter le projet comme la B.O. d’un film imaginaire, pour que l’approche en soit plus simple et balisée. Or il n’en est rien, cela serait plutôt une «Soul Symphony» avec mise en abîme. Il y a plusieurs niveaux d’écoute dans ce concept album (pour ceux que ça amuserait).

Il n’y a pas d’histoire raconté au sens habituel du terme, mais une histoire musicale jouée par les instruments et thèmes, un peu comme «Pierre et le loup», si vous voulez. Les personnages sont les instruments qui reviennent à intervalle régulier. Sax, flûtes, boite à rythme, vocodeur, guitares wah wah, synthés, chœurs... Tout est enchaîné, entrelacé de telle façon que cela fasse un tout qui n’en finit jamais vraiment ; une impression de long morceau qui dure sur la totalité de l’album. Puisque un son, thème, instrument, effet... ne part jamais vraiment, il revient à intervalle régulier dans l’album, avec des citations et des rappels.

Pour donner une petite idée, Il y a 2 thèmes principaux qui reviennent tout au long de l’album et des thèmes secondaire repris à l’intérieur de chaque titre. Les morceaux se répondent en effet miroir : «In» correspond à «Out», «Monkey» à «If You Want to Do It» (le thème au clavinet), « Sundance » à « Sunny Dream », « Misses Moonday » à « Iceland », « A Thousand Kisses » à « Bahia »... Je m’arrête là car Il en est de même pour les textes... Bref, pour être clair, j’aurais dû faire un schéma sur la pochette avec plein de flèches, de couleurs qui expliquent les rappels et correspondances mais ça aurait eu un effet «pensum» repoussoir. Ce qui n’est tout de même pas le projet, quand on écoute un disque, hein ?!

Mais j’aime l’idée que cette musique, d’un abord pop/soul mélodique, puisse avoir plusieurs strates et degrés d’écoute.
Le plus compliqué a été, en fait, de rendre ça simple.

Le disque semble dater des années 70. Étiez-vous dans une démarche de reconstitution historique ? Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées pour produire ce son d’une autre époque ?

Ça va paraître un peu bizarre, mais je n’aime pas du tout l’idée de reconstitution avec les faux craquements de disque, les attitudes, le style faussement vieilli, exagérément chaud, pour faire «comme». Ce n’était pas ma démarche et je n’ai pas du tout cette approche du temps. Lorsque l’on écoute un disque, c’est le présent, même si ce disque date d’une autre époque. Les influences pour ce disque datent de cette décennie donc tout naturellement je l’ai produit ainsi mais avec un son final plus actuel, qui ne tombe pas dans la parodie. Et ce n’est pas en employant le dernier son à la mode que le résultat va être plus personnel. Au contraire.

J’ai bien conscience que, par contre, cela sera faussement perçu comme une reconstitution car je joue avec les codes d’un genre du passé mais, c’est juste que pour moi, c’est la musique de mon présent. La meilleure analogie que je pourrais trouver pour parler de mon travail de production est celle d’un cinéaste. On accepte et comprend qu’un réalisateur de film fasse un western puis un film de science fiction, par exemple. On ne mettra pas en doute son approche personnelle dans un genre. Malgré le fait qu’il utilise les codes, voir les clichés de celui-ci. Il imprime sa patte en dépit du genre abordé. Pour moi, c’est la même chose en musique, la Soul de cette époque est dorénavant devenu un style classique, avec ses codes. J’utilise donc ces codes en y apportant mon style personnel.

Avec les outils actuels, il n’y a plus aucune difficulté pour avoir le son que l’on souhaite, donc c’est juste une question de choix. Et le fait que cela sonne 70’s est en grande partie une question de mix. En production, ce qui caractérise surtout le son d’une époque, c’est celui de la grosse caisse et de la caisse claire et de leur place dans le mix. Si on part des années 50 jusqu’à maintenant, on n’a pas arrêté de les monter en niveau dans le mix. Dans les 70’s, elles arrivent à la même hauteur que les autres instruments. Cela me parait le bon équilibre. Le problème arrive dans les années 80 et la place démesuré que ça a pris. Donc il suffit de mixer la batterie plus dans la musique pour sonner 70’s, tout simplement. Ce n’est pas tout, bien sûr, mais en tout cas le plus important. Si j’avais mixé avec les drums plus en avant, il y aurait eu une coloration plus actuelle voir house sur un titre comme « Boogieland », par exemple.

Dans quelles conditions avez-vous enregistré l’album ? On y entend beaucoup d’instruments différents, de percussions. Avez-vous eu recours à des samples ?

J’ai mon propre studio donc, là encore, c’est une autre approche du temps. Il n’y a pas d’urgence, j’ai pu peaufiner, choisir, chercher les sonorités de tel instrument plutôt qu’un autre pour donner une couleur spécifique et originale à l’album. Laisser les morceaux reposer dans un coin, les réécouter à froid plus tard. Retoucher. Un travail d’artisan.

Je joue de tous les instruments excepté le sax et la flute pour lesquels j’ai fais appel à un autre musicien. Il y a juste quelques riffs samplés, mais c’est anecdotique. Le reste est joué ou programmé. Mais la frontière est mince maintenant entre, par exemple, une batterie joué ou programmé car les sons que l’on utilise pour ce faire sur son clavier ont été enregistrés dans un studio avec un batteur avec parfois une trentaine de couche de vélocité pour une caisse claire. La différence se fera juste, donc, sur le jeu de la personne qui joue avec ces sons et non sur le son lui même. Il suffit d’être un bon batteur avec ses doigts à la place des mains.


Ce son sans aspérité et ce côté clinquant du disco et de la blue-eyed soul que l’on retrouve sur votre album, n’a pas toujours eu bonne presse. Une injustice ?

Totalement, j’ai même fait partie de ces gens là ! La première fois que j’ai entendu Steely Dan, j’avais trouvé ça sans intérêt, aseptisé, trop produit. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert toute la finesse et l’ambition de cette musique joué par les meilleurs. C’est d’ailleurs la même chose avec Jobim que certains qualifie de musique d’ascenseur. C’est un paradoxe que cette musique sophistiquée apparaisse comme banale. Cela vient du fait que les accords utilisés sont souvent des accords ouverts, des harmonies riches. ça laisse à l’auditeur une infinité de possibles. Tout le monde n’est pas sensible à ça ou alors ils ne l’entendent tout simplement pas. Là encore il y a plusieurs niveaux d’écoute sous des dehors accessible et anodins. Ce n’est pas pour rien que l’on dit que c’est une musique pour musicien. C’est juste subtil.

En plus, comble du mauvais goût, c’est une musique qui dégage un sentiment de bien être, ce qui est le contraire de l’idée que l’on se fait d’une vraie oeuvre qui est sensée être plus profonde car sombre et torturé. Là encore on peut faire le rapprochement avec le cinéma, si vous voulez recevoir un oscar, il vaut mieux faire pleurer. Ce sentiment de bonheur béat californien de fin de journée ensoleillée et l’imagerie qui se dégage de cette blue-eyed soul finit de la faire passer pour de la soupe pour décérébrés bronzés, sans autre procès.

Pour le disco, c’est encore pire, le genre a été tellement galvaudé, une grosse partie de la production était sans intérêt, voir mauvaise. C’est presque un gros mot.

A quels artistes avez-vous pensé lorsque vous avez conçu l’album ?

Etant un grand amateur de musique de genres différents : Rock, pop, soul, jazz, classique, Brésil... Le concept était de se cantonner dans un genre précis pour ce projet Moonshoes : la soul des 70‘s mais au sens large. Cela englobe donc la pop à la Stevie Wonder, le jazz fusion à la George Duke, la blaxploitation à la Isaac Hayes, le disco à la Bee Gees... J’ai délibérément choisi quelques albums «Totem» pour me faire un carcan : I Want You et Trouble Man de Marvin Gaye et le I Am d’Earth wind & Fire. Ce qui est drôle, mais en fait normal, c’est que le résultat sonne finalement plus blue-eyed soul».

Moonshoes se produira-t-il sur scène ?

Pas dans l’immédiat. Je préfère me consacrer à mes autres projets studio dont le nouvel album de mon autre projet pop/rock «Parades» pour le début de l’année prochaine. De toute façon, si je tournais avec cet album, j’aimerais que ce soit avec un gros barnum, section de cuivres et cie. Donc gros moyens... un peu prématuré pour l’instant.

Boogieland a-t-il attiré l’attention du public dans d’autres pays que la France ?

C’est plutôt le contraire, l’album est sortie sur un label au Japon et le single a été plus remarqué aux Etats-Unis qu’ici, grâce notamment à la vidéo avec «Soul Train» qui a maintenant dans les 650 000 vues sur le net. Le seul hic est que pas mal de gens ont pensé que « Boogieland » était une chanson qui datait de cette époque et non une nouveauté.


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Boris Plantier