Michael Omartian : « Travailler avec Steely Dan peut difficilement être considéré comme une expérience amusante »

Samedi 9 Juin 2012

Interview. Si l’on s’amuse à cumuler les ventes de tous les albums auxquels Michael Omartian a participé que ce soit en tant que producteur, arrangeur, musicien ou compositeur, on arrive au chiffre impressionnant de 350 millions d’exemplaires. Un chiffre qui en dit long sur le rôle qu’a joué ce musicien dans l’histoire de la musique américaine. Michael Omartian a eu la gentillesse de nous parler de sa carrière et d’évoquer son travail avec Steely Dan, Christopher Cross et Donna Summer.


Michael Omartian : « Travailler avec Steely Dan peut difficilement être considéré comme une expérience amusante »
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Quels sont vos premiers souvenirs musicaux ?

Je pense que mes premiers souvenirs musicaux, ce sont des enregistrements de big bands et les tout premiers rock’n’roll, principalement des morceaux de doo-wop des années 50. Je n’étais pas vraiment fan de cette musique là à l’époque, je semblais plus intéressé par les disques de swing et de jazz. Il faut rappeler que c’était l’époque où les singles tournaient en 33 tours 1/3. Autant dire que pour la plupart de vos lecteurs, c’était l’âge de pierre. On ne jouait pas beaucoup de musique autour de chez nous donc tout ce que j’entendais venait de la radio et des magasins de disques du coin. Chicago dans l’Illinois.

Vous souvenez-vous de ce qui vous a amené à la musique ? Et avez-vous reçu une formation classique ou jazz ?

Je me souviens que ma mère me racontait que j’étais toujours en train de chanter et de taper le rythme dans mes mains ou avec le premier bâton qui me passait sous la main. Pour cette raison, mes parents m’on inscrit à des cours de piano et d’accordéon dès l’âge de 4 ans.

Les premiers souvenirs que j’ai de ces cours, ce sont mes professeurs qui me réprimandaient parce que j’improvisais au lieu de suivre à la lettre la musique écrite sur les partitions. Comme mes parents n’avaient aucune instruction musicale, il leur était difficile de comprendre que ce n’était pas forcément une mauvaise chose. J’ai aussi commencé à jouer de la batterie vers l’âge de 6 ans. La musique a donc était un vrai plaisir dès mon plus jeune âge.

J’aimais la musique classique, et j’ai commencé à apprendre le piano en jouant cette musique, mais j’étais vraiment attiré par le jazz, surtout parce que c’était une musique qui s’improvisait. Puis tout a changé à la sortie du premier album des Beatles. La British Invasion m’a beaucoup plu et cela m’a conduit à m’intéresser à la musique pop.

Los Angeles était l’endroit incontournable pour un musicien dans les années 70-80. Vous souvenez-vous de votre vie là-bas à votre arrivée ?

Je me suis installé à Los Angeles en 1967. Je suis allé là-bas parce qu’à chaque fois que j’achetais le disque d’un artiste ou d’un groupe qui me plaisait, je découvrais qu’il avait été enregistré à Los Angeles. En tout cas dans au moins 75 % des cas. C’était un grand déménagement pour moi car je venais d’un quartier assez ethnique et là-bas, le simple fait de quitter sa famille ou son quartier était considéré comme vraiment inacceptable. J’ai un peu brisé le cœur de mes parents en agissant ainsi mais quelques années après, ils ont fini par l’accepter en voyant que leur fils donnait une bonne image de la famille et du quartier.

Quand je suis arrivé à Los Angeles, j’étais excité mais aussi écrasé par l’ampleur de la tâche qui m’attendait pour réussir dans l’industrie musicale. Au début, je crevais de faim et je faisais tout ce que je pouvais pour participer à des projets susceptibles d’attirer l’attention. Ça a duré trois ans. J’ai eu ma chance en 1971 lors d’une session d’enregistrement avec Hal Blaine, Joe Osborn et quelques autres musiciens de session de premier plan. Le producteur du projet ne voulait vraiment pas que je participe mais l’artiste pour qui il travaillait a insisté pour que je joue sur la chanson que j’avais co-écrite pour lui et le producteur a dû se faire une raison. Inutile de dire que j’étais pétrifié. J’étais convaincu que j’allais tout foirer. Mais bon, finalement je m’en suis bien tiré et, après la session, Hal Blaine et Joe Osborn ont pris mon numéro de téléphone. La semaine suivante, j’étais engagé pour sept sessions. Cela m’a pris beaucoup de temps et de persévérance mais j’ai finalement eu la chance d’avoir cette opportunité.

Vous avez collaboré avec Steely Dan sur plusieurs albums. Était-ce une bonne formation pour votre future carrière d’arrangeur et de producteur ? J’ai souvent lu qu’il était extrêmement pénible pour les musiciens de travailler avec ce groupe. Vous confirmez ?

Travailler avec Steely Dan peut difficilement être considéré comme une expérience amusante mais c’était enrichissant. Quand vous travaillez comme musicien de studio, vous avez l’occasion d’observer différents producteurs et artistes et de comprendre comment ils prennent leurs décisions et de quel degré de perfection ils ont besoin. J’ai travaillé avec toute sorte de gens de ce genre.

Quand vous travaillez avec Gary Katz, Donald Fagen et Walter Becker, vous devez vous attendre à de longues heures de travail et à peu de moments très valorisant. Quand ils étaient satisfaits, vous pouviez entendre quelque chose du style « C’est dans la boite » et rien de plus. Vous ne vous rendiez compte que vous aviez fait du bon boulot que quand vous receviez un appel pour venir travailler sur le morceau suivant. J’aimais leur humour caustique et on passait beaucoup de moments sympas avec de super musiciens. Je sais qu’ils appréciaient ce que les musiciens jouaient mais on ne se sentait pas en confiance au moment où nous enregistrions.

Donald m’a parfois demandé de passer chez lui pour assembler des pistes sur quelques chansons. J’ai donc tenu un rôle de co-arrangeur sur certains morceaux. Cette expérience plus mon travail à ABC Dunhill, où je m’occupais des nouveaux talents et participais à la production et aux arrangements, m’ont permis de me faire la main. Tout cela n’aurait pas été possible sans Steve Barri, un type bien à qui je dois beaucoup. Il a cru en moi et m’a fait entrer dans la maison de disque. Steve était à la tête du service Nouveaux talents et il avait derrière lui une immense carrière de producteur. On a passé de super moments à travailler sur de nombreux projets et c’est lui qui m’a offert la possibilité de devenir musicien, arrangeur et producteur.

Vous êtes le producteur du légendaire premier album de Christopher Cross. Pouvez-vous évoquer votre travail sur cet album ? Vous rendiez-vous compte que vous étiez en train d’enregistrer un si grand disque ?

Christopher Cross avait l’habitude d’envoyer des démos au service Nouveaux talents de Warner Brothers Records dans les années 70. Steve Barri avait quitté ABC Dunhill pour rejoindre Warner Brothers et il avait insisté pour que je le suive. C’est ainsi qu’à la fin des années 70, je me suis retrouvé au service Nouveaux talents avec des gars comme Lenny Waronker, Ted Templeman, Russ Titleman, Gary Katz, Michael Ostin et Steve Barri. Recherchez n’importe lequel de ces types sur Google et vous serez impressionné par ses références. Bref, pour en revenir à la question, lors de l’une de nos réunions du mercredi matin, Lenny Waronker a annoncé « Tiens, on a reçu une nouvelle démo de Christopher Cross ». Moi, c’était la première fois que j’entendais parler de lui. Ils ont passé la cassette qui comprenait les chansons « Sailing » et « Ride Like the Wind » et j’ai tout de suite réagi avec enthousiasme. Alors Lenny m’a regardé et a dit : « Si tu aimes ça, produis un album de Chris ».

Christopher Cross est venu en avion d’Austin, au Texas, pour me rencontrer dans mon bureau. Je sentais que notre rendez-vous ne l’enthousiasmait guère, ce qui me semblait dingue. En fait, Christopher Cross avait espéré travailler avec l’un des producteurs chevronnés du label et pas avec un petit nouveau qui ne saurait pas mettre en valeur son travail. Après notre réunion, il est allé voir Lenny dans son bureau et ils ont eu une discussion durant laquelle Lenny lui a parlé de mon travail pour Steely Dan. A partir de ce moment-là, Christopher Cross a insisté sur le fait que j’étais le seul a être capable de mettre en valeur son travail. Il s’était avéré que les disques préférés de Christopher Cross étaient, vous l’avez deviné, ceux de Steely Dan.

On est entré en studio avec son groupe et son ingénieur et nous avons travaillé pendant six mois sur ce disque. Steve Barri insistait pour que l’on ait une grande chanson sur laquelle travailler. Il disait que si l’on avait une grande chanson, le reste suivrait. Christopher travaillait depuis des années sur une petite sélection de chansons et je trouvais qu’elles étaient toutes géniales. La seul chose qui s’annonçait problématique, c’était que les radios ne passaient que du punk et du hard rock. Je me demandais si nous n’allions pas un peu trop à l’encontre de ce qui se faisait. Russ Thyret, qui était en charge de la publicité chez Warner Brothers, m’a appelé après avoir entendu l’album pour me dire qu’il avait décidé de repousser la sortie du disque pour une raison quelconque. J’étais tellement surpris que j’ai oublié la raison mais je savais qu’en fait il avait peur de dépenser de l’argent et de l’énergie pour un disque qui ne semblait pas être dans l’air du temps.

Six mois plus tard, ils sortaient avec une certaine réticence le single « Ride Like the Wind » et ça a décollé comme une fusée. En seulement une semaine, il passait sur à peu près toutes les stations pop/rock et la réaction était incroyable. Russ m’a rappelé quelques semaines après pour me demander de ne pas lui attribuer trop de mérite pour ce qui était arrivé. Il m’a dit que même s’il aimait le disque, il n’était pas convaincu qu’il contienne un hit potentiel. Au final, cinq singles issus de cet album se classèrent dans les dix premières places du Billboard (le hit-parade américain) dont deux atteignirent la première place. Vous ne pouvez jamais savoir ce qui va marcher.

Dans les années 90, vous avez quitté Los Angeles pour vous installer à Nashville. Était-ce la fin de la domination de Los Angeles dans le domaine de la musique et aussi la fin d’une époque ?

A la fin des années 80 et au début des années 90, la musique était en train de changer de manière drastique. Il y avait moins d’enregistrements avec des sections rythmiques et toute la spontanéité qui en découlait était reléguée aux oubliettes. Les ordinateurs, les instruments MIDI, les boites à rythmes et les lignes de basse Moog s’imposaient. Du coup, si les pianistes et les guitaristes n’avaient pas de problème pour trouver du boulot, ce n’était plus le cas des bassistes et des batteurs. Los Angeles était comme toujours à la pointe en matière de musique et la ville a donc accueilli avec enthousiasme ces nouvelles technologies et ces nouvelles méthodes.

Les problèmes d’encombrement et de circulation et le fait que de nombreux artistes quittaient la ville pour aller s’installer un peu partout dans le pays m’ont fait prendre conscience qu’il n’était peut-être plus très utile de rester à Los Angeles. A cette époque, je prenais l’avion deux à trois fois par an, avec mon ingénieur Terry Christian, pour aller à Nashville. Nous y produisions les disques d’Amy Grant et d’autres artistes qui résidaient là-bas. Ce que j’aimais à Nashville, c’est que la communauté musicale y était vraiment très importante. Vous entriez au studio comme au bon vieux temps avec quatre ou cinq musiciens et vous enregistriez les pistes rythmiques tous ensemble. J’appréciais aussi beaucoup le fait de pouvoir m’installer dans une ville ou une région où les trajets en voiture ne duraient pas plus d’un quart d’heure.

Je crois que Los Angeles était en train de vivre la fin d’une époque particulière. Mais je pense aussi que ça ne se limitait pas à L.A. Toute la musique changeait. Il a juste fallu un peu plus de temps pour remarquer ces changements ailleurs, et notamment à Nashville.

Vous avez enregistré plusieurs albums solo. Duquel de ces disques êtes-vous le plus fier ?

J’ai effectivement eu l’occasion d’enregistrer quelques albums solo. Mon préféré est le premier. Il s’intitule White Horse et l’enregistrer a été un vrai bonheur. Je me sentais comme un gosse dans une boutique de bonbons. Je l’ai enregistré au début des années 70 et je reçois toujours des lettres et des e-mails de gens qui tiennent à me dire combien ils l’aiment encore aujourd’hui. Cela me fait vraiment chaud au cœur.

Vous avez travaillé sur de nombreux projets avec la regrettée Donna Summer. Pouvez-vous me raconter votre rencontre et me parler d’elle ?

J’ai rencontré Donna Summer en 1980. Elle avait entendu l’album de Christopher Cross et avait très envie de travailler avec moi. Je suis allé la voir dans sa maison de Los Angeles. Nous nous sommes installés dans une grande pièce sans fenêtre avec du parquet au sol. Au milieu de cette pièce, il y avait un piano et elle m’a demandé de jouer une chanson sur laquelle elle puisse chanter. Je ne parviens plus à me souvenir de quelle chanson il s’agissait mais ce dont je me souviens c’est que j’ai failli tomber du tabouret sur lequel j’étais assis quand elle a commencé à chanter. Je connaissais ses morceaux de « reine du disco » mais je ne l’avais jamais entendue chanter comme ça.

Nos familles sont vite devenues amies. Sa fille Amanda et ma fille, qui s’appelle elle aussi Amanda, ont grandi ensemble. Donna et son mari Bruce, mon épouse Stormie et moi avions l’habitude de sortir et de dîner ensemble. Vous ne pouvez pas savoir comme elle me manque. J’étais au courant de son combat contre le cancer. J’avais appris que j’avais un cancer exactement le même jour qu’elle et nous recevions nos traitements chimiothérapiques en même temps. Nous avions donc l’habitude de parler de nos souffrances respectives.

Elle était toujours très positive et était toujours là pour vous encourager. Donna voyait sa carrière comme une petite partie de sa vie. Elle se dépensait sans compter dans des activités caritatives et s’inquiétait toujours plus pour vous que pour elle-même. Elle était exceptionnelle et artistiquement parlant, je ne suis pas sûr d’avoir fréquenté d’autres artistes aussi talentueux qu’elle. C’était une personne exemplaire. Elle avait toujours tellement d’idées pour des chansons et elle avait le don de transformer ses pensées en poésie. Elle peignait très bien aussi.

Y a-t-il une occasion manquée dans votre carrière qui vous hante particulièrement ?

Un après-midi, Clive Davis m’a demandé de passer le voir pour me faire découvrir une nouvelle artiste à qui il venait de faire signer un contrat. Il voulait que je produise son premier album. Je me souviens être allé dans la chambre de Clive au Beverly Hills Hotel où il m’a fait voir une vidéo et écouter un enregistrement vocal de sa nouvelle recrue. Je lui ai dit que j’étais trop occupé et que je n’étais pas disponible avant un bon moment. Cette débutante se nommait Whitney Houston. Mais je ne veux plus parler de ça !!!!!!


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Boris Plantier