Maurice Tourneur, réalisateur sans frontières

Samedi 16 Janvier 2016

Interview. On a un peu oublié Maurice Tourneur. Il fut pourtant l'un des plus fameux réalisateurs français de l'avant-guerre. Christine Leteux vient de publier "Maurice Tourneur, réalisateur sans frontières" aux éditions La Tour Verte. Elle a eu la gentillesse de répondre à mes questions sur le cinéaste.


Maurice Tourneur a-t-il été une vraie star de cinéma ?

Maurice n’a jamais été une star de l’écran, mais par contre il a été une star de la mise en scène. En 1918, aux États-Unis, il était considéré l’égal d’un Cecil B. DeMille ou d’un D. W. Griffith.

Qu'est-ce qui caractérise le style de Maurice Tourneur ?

Kevin Brownlow le définit comme le cinéaste de l’atmosphère. Maurice avait été peintre et régisseur de théâtre pendant de longues années avant de venir au cinéma en 1912. Ces années d’apprentissages lui ont donné un bagage artistique sans égal pour la composition picturale de ses images, la direction d’acteurs et le choix des décors. En 1918, il invente l’expressionnisme avant les Allemands en utilisant des décors stylisés pour suggérer l’angoisse ou la terreur dans The Blue Bird (L’Oiseau bleu). Il construit toutes ses images avec le soin d’un peintre pour leur donner une profondeur comme celle d’une œuvre de Rembrandt.

Aimait-il le cinéma plus jeune ou y est-il venu faute d'une carrière théâtrale épanouissante ?

Maurice a d’abord été un homme de théâtre. J’ignore s’il s’est intéressé au cinéma jeune homme. Il a été acteur dans de petites troupes avant de devenir régisseur. Le passage au cinéma a été progressif. En 1910, il travaillait au Théâtre de la Renaissance comme régisseur général où il côtoyait des acteurs comme Léonce Perret et Emile Chautard qui avaient déjà commencé à travailler au cinéma comme metteurs en scène. Maurice a d’abord fait de la figuration chez Pathé et Eclair pour mettre du beurre dans les épinards. C’est finalement Emile Chautard qui l’a embauché comme assistant réalisateur vers 1912. Il y a pris visiblement goût puisque dès l’année suivante il est devenu metteur en scène de cinéma. Cependant, son véritable épanouissement ne viendra qu’en 1914 avec son arrivée aux États-Unis.

Aux États-Unis, il tournait plus d'un film par mois. C'est très impressionnant. Était-ce un rythme normal à l'époque ?

Durant la période 1914-1918, Maurice a tourné en moyenne un film toutes les six semaines. C’est effectivement un record. Il avait une équipe très soudée autour de lui qui lui permet ce rythme. Il avait le français Ben Carré comme décorateur, John van den Broek comme opérateur et plusieurs assistants, en particulier Clarence Brown qui se chargeait du montage. Dès qu’un tournage était terminé, Clarence montait le film et Maurice commençait le suivant. Plus tard, Brown se chargeait même de tourner certaines scènes en extérieurs pendant que Maurice tournait en studios. Les équipes de tournage étaient légères en comparaison de maintenant. Comme Maurice le disait lui-même : « A cette époque-là, le metteur en scène était maître chez lui. Il conduisait le bateau où il voulait. Ça ne coûtait pas cher. Il pouvait se permettre des petites incursions dans les petites rivières attenantes, ça allait tout seul. »

Beaucoup de ses films semblent avoir été perdus. En reste-t-il beaucoup ? Peut-on encore espérer en redécouvrir ?

Parmi les 54 films tournés en Amérique, seuls 24 ont survécus (en partie ou en totalité), ce qui fait un pourcentage d’environ 40%. Il ne faut jamais désespérer. Il n’est pas du tout impossible que certains films soient redécouverts ou identifiés dans des archives de films à travers le monde dans les années à venir.

A vous lire, il semblait très froid et blasé. Prenait-il vraiment du plaisir à diriger des films ?

Il est évident que Maurice adorait le cinéma. Quand on le voit sur un plateau de tournage, il semble comme un poisson dans l’eau. Certes, il était autoritaire et son caractère entier lui a joué des tours. C’était un homme très introverti qui avait beaucoup de mal à exprimer ses sentiments profonds. Cependant, ses collaborateurs lui sont restés fidèles durant de longues années, aussi bien au muet qu’au parlant, ce qui montre qu’ils prenaient plaisir à travailler avec lui. En outre, il avait acheté une caméra Kodak 16 mm pour faire des films amateurs à la maison. Il ne fait aucun doute qu’il adorait la caméra !

Le manque de patriotisme de Maurice Tourneur a-t-il été un frein à sa carrière ?

Durant sa période aux États-Unis, son manque de patriotisme a donné – au contraire – une impulsion à sa carrière. Il arrive en 1914 au moment crucial où le cinéma américain va dépasser le cinéma français, jusqu’alors dominant, en innovation et en quantité. Au lieu de rentrer en France se battre, il décide de rester en Amérique et grimpe les échelons de la célébrité extrêmement rapidement. Lors de son retour en France en 1926, il est évident que son passé d’insoumis lui a causé du tort. Cependant, son talent était universellement reconnu et il a pu surmonter cette crise après un exil de dix-huit mois en Allemagne.

La critique française lui a mené la vie dure. Cela a-t-il changé après sa mort ? Comment son œuvre a-t-elle été jugée par les Cahiers du cinéma par exemple ?

Si Maurice a été critiqué en France à certaines périodes de sa carrière, ce sont pour des raisons extérieures à son talent de metteur en scène. Et même lorsque certains l’accusaient de s’être enrichi pendant que ses compatriotes mourraient au combat, Louis Delluc prenait sa défense. Il en est de même lors de la campagne de presse contre lui en 1928. Certains journaux considèrent que son talent est plus important que ces mesquines attaques personnelles. Durant les années 30, Maurice n’est plus considéré comme un grand artiste, mais comme un bon artisan, ce qu’il revendique lui-même. Le critique d’extrême-droite Lucien Rebatet a écrit beaucoup de méchancetés sur lui et cela montre qu’il ne connaissait pas du tout la carrière américaine de Maurice.

Tourneur a réalisé son dernier film en 1948 avant la création des Cahiers. J’ignore totalement comment il était perçu par les jeunes Turcs de la Nouvelle Vague, mais je peux imaginer qu’ils le mettaient dans la case « qualité française ». Les nécrologies françaises lors de son décès montrent que les Français avaient la mémoire courte. Ils ne se rappelaient plus que Maurice avait été un de principaux innovateurs du cinéma des années 1910. Par contre, les Américains s’en sont souvenus et de nos jours, quatre de ses films sont inscrits au National Film Registry qui recense les films américains qu’il faut sauvegarder en priorité. Son fils Jacques n’a que deux films sur cette liste.

Sa relation avec son fils Jacques Tourneur semble avoir été difficile. Comment Jacques Tourneur parlait-il de son père et existe-t-il des similitudes stylistiques entre les deux cinéastes ?

La relation du père et du fils a connu des hauts et des bas. C’est dans un premier temps une relation père-fils fusionnelle et chaleureuse. Jacques est le fils unique de Maurice. Son père lui apprend son métier dans tous ses aspects en faisant de lui d’abord un script-boy, puis son assistant et ensuite son monteur. Il travaillent également ensemble sur les découpages techniques des films. Jacques réalise son premier film en 1931 et va sortir rapidement de l’ombre de Maurice par une transgression ultime : il prend la petite amie de son père et l’épouse. Lorsque Jacques a été interrogé à propos de Maurice dans les années 1960, il raconte parfois des choses fausses. Il faut dire qu’il doit être agacé d’être interviewé à propos de son père alors qu’il est lui-même metteur en scène ! De nos jours, évidemment, c’est Jacques qui est le plus célèbre des deux.

Les films de Jacques les plus célèbres comme Cat People (La Féline, 1942) ou Out of the Past (La Griffe du passé, 1944) montrent qu’il a totalement compris la leçon de son père pour l’utilisation du décor, des ombres et des lumières et le sens du cadrage. La terreur est suggérée comme elle l’était dans The Blue Bird (L’Oiseau bleu, 1918). En outre, Maurice était extrêmement fier de la réussite de son fils et il lisait avec délice les louanges sur celui-ci dans le journal Variety après-guerre.


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Boris Plantier