Mathieu Larnaudie : « Frances Farmer a conduit toute la méditation sur l’image que je voulais mener »

Vendredi 9 Octobre 2015

Interview. En s'inspirant de la vie tragique de l'actrice France Farmer, star à Hollywood dans les années 30, Mathieu Larnaudie a écrit Notre désir est sans remède, une réflexion politique sur l’image et l’individu, parue chez Actes Sud.


Quand la jeune Frances est apparue dans des productions de la Paramount ou de la MGM, à la fin des années 1930, on a d’abord apprécié sa blondeur, ses pommettes hautes, son menton dédaigneux, sa raisonnable impertinence. On l’a dite tour à tour provocatrice, communiste, féministe, athée, amoureuse. Puis on l’a déclarée folle et les dispositions nécessaires ont été prises. Son indocilité affichée dérangeait Hollywood et la bonne société américaine, qui n’acceptaient pas qu’elle déborde le cadre auquel on voulait la cantonner.

En évoquant le destin de cette femme dont seul le corps aura été considéré – sublimé par les chefs op, admiré par les fans, contraint par la justice, brisé par la médecine –, Mathieu Larnaudie, qui attaque (comme on le dirait d’un acide) le réel par la fiction pour donner à penser le contemporain, livre une réflexion politique sur l’image et l’individu. De la lumière à l’ombre, des écrans de cinéma à la claustration puis à une forme plus insidieuse d’exposition, Notre désir est sans remède suggère que la célébrité est peut-être la manière la plus irrémédiable d’échapper à soi-même, ou de se perdre.


Qu’est-ce qui, dans ce destin, vous a donné envie d’écrire ce livre ?
 
Au risque de vous surprendre, l’une des impulsions qui m’ont lancé dans l’écriture de ce livre m’est venue en regardant un film d’un tout autre répertoire historique, géographique et esthétique que celui des productions hollywoodiennes des années 30. Il s’agit d’Andreï Roublev, d’Andreï Tarkovski. En retraçant la vie de ce grand peintre d’icônes du Moyen-Âge russe, qui va de monastère en monastère exercer son art pictural à travers des temps obscurs, tourmentés, c’est, comme on sait, toute une méditation métaphysique que déploie ce film.

Depuis longtemps, de façon d’abord abstraite, je voulais écrire sur l’image, ou plus exactement sur le pouvoir de l’image, le pouvoir iconique. J’avais écrit sur le pouvoir économique, le pouvoir politique, le pouvoir du langage aussi… Je voulais aborder cet autre volet : comment l’image affecte-t-elle les corps ? Non seulement ceux des spectateurs que nous sommes, mais aussi ceux des êtres qui s’y vouent, qui les fabriquent, qui y figurent ? Or le pouvoir de l’image tel que nous le connaissons si bien aujourd’hui, tel qu’il s’est imposé dans toute notre société au point de se confondre avec elle, quel en serait le moment le plus représentatif si ce n’est la fondation de Hollywood et, sur les ruines de la première guerre mondiale, cet âge particulier du capitalisme où le cinéma devient le vecteur de l’idéologie américaine et la propage à travers le pays, puis tous les continents ? Les cinémas étaient alors les nouvelles cathédrales de l’humanité et les studios des sanctuaires : comme Andreï Roublev, ils ont donné des visages aux croyances de leur temps.

Puis, en lisant des articles, des bouquins, en regardant des films, des documentaires, en glanant, en rêvassant, j’ai rencontré Frances Farmer. Elle apparaissait à droite, à gauche, son nom était lié au portrait d’une femme rebelle, sacrifiée par Hollywood par refus d’obtempérer, refus de se conformer à ce qu’on attendait d’elle. C’était fort intrigant. En me renseignant sur son cas, très vite c’est elle – le personnage qu’elle a été et celui qu’elle m’offrait pour mon roman – qui s’est mise à incarner ces réflexions dont je parlais. J’allais dire qu’elle a concentré en elle et, à partir de là, qu’elle a conduit toute la méditation sur l’image que je voulais mener.

Transformer en personnages de fiction des personnes ayant réellement existé et les mettre en scène, cela a-t-il présenté des difficultés ?
 
Des difficultés, non, si ce n’est que je ne voulais surtout pas renchérir complaisamment sur les épreuves terribles que Frances Farmer a traversées. Il y avait une sorte de pudeur à respecter – je n’ai pas de meilleur mot. Il existe d’elle des biographies assez mensongères, outrancières, qui appuyaient sur la part sordide mais aussi sur l’aspect pseudo psychologiques des choses, ses relations avec sa mère, les hommes, etc. J’ai évidemment pris le parti inverse : ce qui m’intéressait, c’était avant tout les conditions historiques et politiques que traversait ce corps de femme.

Ce roman est constitué de plusieurs épisodes de la vie de Frances Farmer. Certains semblent évidents, d’autres moins. Comment avez-vous choisi ces scènes clés ?

Précisément, parce qu’elles me semblent cristalliser des moments significatifs non seulement de la vie d’une femme mais aussi de ce récit qu’on appelle l’Amérique. Ce sont des points où l’histoire individuelle est intrinsèquement nouée à l’histoire collective – parfois de façon évidente, parce que les circonstances sont saillantes, parfois de façon plus oblique mais tout aussi forte. Car l’histoire se situe aussi dans la banalité, dans ce qui infuse et conditionne les vies de manières souterraine, imperceptible. Je voulais qu’il y ait des ellipses entre ces passages : on ne sait pas exactement ce qui se passe au cours des années qui ne sont pas évoquées, on peut en recomposer une partie grâce à des indices qu’offre le texte, mais le lecteur (ça vaut pour moi en tant qu’auteur également) est libre d’imaginer à sa guise les parts manquantes du récit.

Je me suis en outre posé, comme une sorte de contrainte oulipienne, presque impalpable pour le lecteur, de partir, pour chaque chapitre du livre, d’une image. J’éprouve un grand plaisir d’écriture dans ce qu’on appelle l’ekphrasis, la description d’images. Il y a une image décrite qui forme le cœur discret de chaque partie, parfois ténue, décalée. Certains choix ont été guidés par cette variété des représentations de Frances qui émaillent le texte, son apparition dans un film de Howard Hawks, par exemple, mais aussi la première photo d’elle parue dans le journal lorsqu’elle était lycéenne ou bien son reflet dans le miroir devant lequel sa mère la brandit, ou encore son visage sur une affiche de théâtre, etc., jusqu’à la télévision. C’est ce qui fait que le récit passe par des atmosphères diverses et variées tout en restant sous-tendu par cette méditation sur l’image qui se tisse tout au long du livre.

© Marc Melki
© Marc Melki
Frances Farmer a raconté son histoire dans son autobiographie. Il y a aussi eu un film célèbre avec Jessica Lange. Est-ce que vous avez utilisé ces matériaux et, d’une manière plus générale, est-ce que la documentation a joué un rôle important dans l’écriture de ce livre ?

J’ai vu le film, je n’ai pas lu l’autobiographie. Je l’ai tout de même regardée un peu, à la bibliothèque de la cinémathèque française, survolée disons. De même, j’ai évité les biographies dont je parlais tout à l’heure. Je craignais en effet d’avoir du mal à retrouver ma pleine liberté d’écriture si je m’attachais à des récits très ordonnés de la vie de Frances Farmer. J’ai préféré avoir recours à toute une documentation périphérique, qui tournait autour de Frances ou qui l’évoquait de biais, par fragments, presque accidentellement. Du coup ça a été une masse de lectures et de visionnages bien plus grande encore que si j’avais abordé « de front » les ressources biographiques la concernant ! Mais je pense avoir ainsi pu recomposer le personnage de façon plus complexe, en m’intéressant notamment aux à-côtés, aux êtres, aux lieux, aux idées qu’elle a côtoyées. Quelles étaient, par exemple, les pièces jouées à Broadway quand elle y était ? Quelles étaient les théories et les méthodes du jeu d’acteur en vigueur au théâtre dans ces années-là ? D’où venaient les grands producteurs qui ont fondé Hollywood ? Où se situe la maison d’enfance de Frances, et à quoi ressemble-t-elle (elle est toujours en place, inchangée, on peut la voir sur google earth) ? Qu’a-t-elle pu voir quand elle est allée en URSS dans les années 30 ? Quelles étaient les pratiques de la psychiatrie américaine quand Frances a été internée ? Ce genre de choses. Comme vous le voyez, c’est large ! Mais je dois confesser que ce travail de recherches, qui a essentiellement consisté à voir des films, lire des essais, des romans, des biographies, regarder des documentaires, ce travail a été fort agréable et passionnant. J’étais très bien au milieu de tout ça. Ces recherches ont vraiment contribué au plaisir de l’écriture.

Frances Farmer ne semblait pas trop à sa place à Hollywood. Ce n’était pas un monde fait pour elle ?

C’était une forte tête. Une femme qui débordait le cadre, qui ne voulait pas rester à la place qu’on lui assignait. Elle avait la mauvaise idée d’être féministe, anarchiste ou communiste selon les moments, athée, arrogante, passablement alcoolique, relativement ingérable. On dit « sage comme une image » : voilà, elle n’était pas assez sage pour n’être qu’une image. Les studios lui ont fait payer cette indocilité. Alors qu’elle avait tout pour faire une grande carrière, elle s’est retrouvée cantonnée sur des productions secondaires, des nanars, parce qu’on voulait la punir. Cette relégation a beaucoup contribué à hâter sa rupture avec Hollywood.

Il y a un personnage sur lequel vous ne vous attardez pas beaucoup mais que l’on sent important dans cette tragédie, c’est la mère de Frances. Quel rôle a-t-elle joué ?

Il semblerait qu’elle ait vécu, à travers Frances, une carrière d’actrice par procuration. Elle était fascinée par Hollywood, grande fan de Joan Crawford. Elle vivait son propre rêve par le biais de sa fille. C’est pourquoi elle n’a pas du tout compris que celle-ci n’aime pas Hollywood, ne s’y sente pas à sa place et refuse d’y retourner. Tout simplement, elle y a vu un signe avéré de folie : ma fille est folle, la preuve, elle rejette ce à quoi toutes les femmes normales aspirent. C’est terrible, car la mère de Frances a, du coup, joué un rôle essentiel dans son internement. Elle a demandé à ce qu’on la déclare folle.

Évidemment, l’internement de Frances en hôpital psychiatrique est la partie choc de ce livre. Ces médecins, ces infirmiers, ces gardiens avaient-ils vraiment l’objectif de l’aider et de la soigner ?

C’est une grande question. Là encore, tout est un problème de croyances et de représentations de ces croyances. Il s’agissait plus, dans le genre d’institutions que Frances a connu, de corriger les corps que de soigner les âmes. C’est pourquoi les méthodes auxquelles elle a été soumise s’apparentaient plus à de la torture qu’à des soins. Sans doute les tenants de cette psychiatrie expérimentale américaine étaient-ils au fond de bonne foi, et pensaient-il œuvrer pour le bien de la société. Peut-être aussi étaient-ils eux-mêmes embarrassés et incertains quant au statut des corps de leurs patients. Comme chacun sait, les normes de la folie se déplacent sans cesse, de même que les manières de la traiter – chez les présumés malades, mais aussi dans le corps social. C’est l’un des thèmes du livre : à partir de quand peut-on être considéré comme rétif à l’ordre social ? Doit-on être considéré comme fou pour autant ? Et de toutes façons, interné dans de telles conditions, n’importe qui deviendrait fou : on rend fous les fous, en quelque sorte. Je laisse la question en suspens mais vous aurez bien compris ce que j’en pense pour le cas de Frances.

La scène finale est une forme de happy ending. Vous laissez entendre que malgré tout ce qu’elle a subi, Frances Farmer n’a pas été totalement brisée. C’est une intuition ? Une certitude ? Un choix romanesque ?

J’ai une lecture différente de cette fin, je crois, plus mélancolique. C’est intéressant d’ailleurs qu’on puisse la percevoir de différentes façons. Frances est appelée à entonner l’inéluctable discours de la rédemption sur un plateau de télévision. C’est une sorte d’invariant scénaristique, très américain : la confession publique pour s’acheter une bonne conduite et regagner ses galons de bon petit citoyen américain. Mais y croit-elle ? A-t-elle abdiqué ? Son corps a-t-il été trop meurtri ? Joue-t-elle la comédie ? Garde-t-elle encore une flamme de vie et de fureur intacte en elle ?


Notre désir est sans remède, Mathieu Larnaudie, Actes Sud, 2015


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Boris Plantier