Marvin Gaye : un talent évident, un destin tragique

Dimanche 7 Décembre 2014

Interview. Auteur d’une biographie de Marvin Gaye, parue aux éditions Castor Astral, Frédéric Adrian nous raconte l’histoire de ce chanteur mythique qui nous émeut et nous fascine encore, trente ans après sa mort.


Racontez-moi votre découverte de Marvin Gaye.

Marvin Gaye, c’est venu comme une découverte parmi tout le paysage de la musique afro-américaine. La façon dont je me suis intéressé à la musique afro-américaine, c’est, comme pas mal de monde, d’abord par le rock, par les Stones. Un copain m’a fait découvrir les Stones avec un best of des années 60. Ensuite je me suis intéressé à leurs influences donc d’abord le blues, les disques de Chess, Muddy Waters, John Lee Hooker, toutes ces choses très classiques.

Puis ensuite je me suis intéressé à la partie soul également par rapport aux Stones donc à Marvin Gaye car ils l’ont copieusement repris, sachant que Marvin Gaye, c’est quelqu’un qui a été actif jusqu’aux années 80, au contraire des Muddy Waters, John Lee Hooker… qui étaient des gens dont on ne pouvait pas entendre parler dans les grands médias. Marvin Gaye, ses chansons passaient sur les radios de tubes. « What’s Going On » et toutes ces chansons-là, on les entendait. J’avais 10 ans en 84 et je pouvais donc entendre ses nouvelles chansons. J’ai le souvenir d’avoir vu le clip de « Sexual Healing » dans les années 80, probablement après qu’il soit mort mais quand même. Donc ça a aussi été une présence constante. Mais la vraie prise de conscience de l’importance de Marvin Gaye, c’est à partir des Stones.

Le jeune Marvin Gaye est quelqu’un qui en veut. On voit dans votre livre qu’il traverse plein de galères avant de parvenir au succès. D’où tire-t-il cette force ?

Je pense qu’il tire sa force de la conviction très forte qu’il est talentueux. Il sait très vite qu’il est à part, qu’il a vocation à être à part, peut-être à cause d’une éducation et d’une enfance un peu particulière, qui l’ont habitué à être un peu en dehors du lot quelque part.

Ensuite je pense qu’il a très tôt et très vite la conviction qu’il va y arriver, qu’il est fait pour être une star, qu’il a le talent, la personnalité, le charme. Il compte quand même beaucoup sur son physique et le fait qu’il soit un petit peu prêt à tout pour y arriver, cela a fait partie des éléments qui l’ont convaincu de s’accrocher dans les différentes galères, sachant aussi que les galères, elles ne sont pas si nombreuses que ça. C'est-à-dire qu’il a fait le parcours classique de chanter localement dans des petits groupes, dans des petits concerts, des concours de chant… et ensuite il a été très vite découvert et il participe à des tournées quand il rejoint le groupe d’Harvey Fuqua. Et plus tard, à Motown, il fait très vite carrière.

Marvin Gaye a souvent était très critique à l’égard de la Motown. C’est une histoire d’amour qui tourne mal entre le chanteur et sa maison de disque ou cela n’a jamais vraiment marché entre eux ?

Je pense que là aussi, c’est un élément du caractère de Marvin Gaye, cette espèce d’insatisfaction. C’est quelqu’un qui n’aime pas l’autorité. Il a eu beaucoup de difficulté dans son enfance dans ses relations très compliquées avec son père, qui sont racontées dans le bouquin. On connait assez bien l’histoire.

Ensuite, la Motown, c’était une famille de substitution. Berry Gordy c’était un père de substitution avec qui, en plus, il a des relations familiales parce qu’il est à la fois son patron et son beau-frère. C’est quand même quelque chose d’un petit peu compliqué. Donc Marvin n’aime pas beaucoup l’autorité et la Motown est une maison très carrée avec des hiérarchies très claires, des responsabilités très établies entre les différentes personnes. Cela se traduit dans le goût de Marvin pour le défi voire pour la provocation par rapport aux gens avec qui il travaille.

Faut-il voir dans ces relations tendues avec sa maison de disque, la cause de la carrière chaotique de Marvin Gaye ?

Chaotique, c’est probablement beaucoup dire. Par contre, très clairement, les désaccords avec sa maison de disque Motown, expliquent les longs trous sans enregistrements dans sa carrière. C’est à dire qu’à certains moments, il a des choses précises en tête, par exemple avec « What’s Going On » , et les gens de chez Motown, et Berry Gordy en particulier, lui disent de ne pas le faire. Donc pendant ce temps-là, comme il n’est pas du genre à écouter les instructions qui ne lui plaisent pas, et bien il ne travaille pas tout simplement. Il n’enregistre pas tant qu’il n’y est pas obligé.

Par ailleurs, il faut quand même dire qu’il a eu une vie personnelle très compliquée. Durant toute la fin des années 60, à partir du décès de Tammi Terrell, il est très perturbé. C’est visible dans ce qu’il raconte et dans les témoignages de l’époque. Il n’a plus envie de travailler. Cela explique aussi les trous dans sa carrière et la présence de disques qui ne sont pas toujours de très bonne qualité parce que Motown était obligé d’aller chercher des fonds de tiroirs avant de le remotiver. Les moments les plus créatifs dans sa carrière sont les moments dans lesquels il a des collaborateurs avec lesquels il a envie de travailler : la période avec Norman Whitfield, le disque avec Leon Ware. Les moments où il n’a personne pour l’inspirer, pour l’accompagner, pour l’encourager sont des moments où il ne travaille pas beaucoup et, à la fin de sa carrière, ses deux derniers disques, le dernier pour Motown et le premier pour Columbia, sont des moments où, visiblement, sa musique ne l’intéresse plus beaucoup, ce qui explique sans doute que ce sont des disques plus légers que les autres enregistrements qu’il ait fait.

Marvin Gaye a enregistré beaucoup d’albums en duo avec des chanteuses de la Motown (Kim Weston, Tammi Terrell, Diana Ross). Ces duos laissaient imaginer des romances mais ce n’était pas le cas ?

Marvin est un des grands chanteurs de duos de la soul. Je ne pense pas qu’il y ait grand monde qui ait été aussi talentueux dans l’échange. Des romances, pas que je sache. En effet il y a beaucoup de choses qui ont été racontées, en particulier autour de Tammi Terrell, mais moi, je n’ai rien vu qui me laisse à penser que c’était vrai. Avec les autres, la question ne se pose pas. Avec Diana Ross, par exemple, c’était une pure collaboration de professionnels même s’ils sont devenus amis, plutôt ensuite. Mais ce qui ne faut pas oublier, c’est que ces duos, ce sont des coups commerciaux. Ce n’est pas une idée à lui de faire des duos. C’est Motown qui lui propose de faire des duos, qui lui propose des partenaires pour faire les duos. Par exemple l’album avec Diana Ross, c’est très clairement un coup fait pour établir la carrière solo de Diana Ross et pour relancer celle de Marvin.

Et puis, il ne faut pas oublier, par exemple dans le cas des duos avec Tammi Terrell qui sont ceux qui paraissent les plus intenses, sur lesquels on peut le plus avoir l’impression que les partenaires parlent de la réalité, qu’une chanson comme « Ain’t No Moutain High Enough », c’est un duo mais qui a été enregistré séparément. Ils n’étaient pas en même temps en studio. Chacun enregistrait sa partie et ensuite c’était une merveille de mixage pour en faire une seule chanson. Donc la complicité qu’on ressent sur ces duos-là, et particulièrement sur cette chanson-là, qui est je pense le plus beau duo qu’ils aient enregistré ensemble, en fait c’est bidon, c’est artificiel, c’est quelque chose qui a été travaillé en studio. C’est la preuve du talent d’interprète de Marvin Gaye et de Tammi Terrell, qui était une chanteuse très sous-estimée, que de réussir à transmettre cette intensité dans la relation alors qu’ils ne sont même pas dans la même pièce quand ils enregistrent.

Avec What’s Going On, Marvin Gaye devient une superstar et vend des milliers d’albums aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. En France, seuls 250 personnes achètent le disque. Comment expliquer ce désintérêt des Français ?

Alors tout simplement parce que le son soul de Motown et tous les sons soul un peu sophistiqués ne correspondaient pas aux goûts de l’époque en France. Ce qui marchait en France en musique afro-américaine, à quelques exceptions près (Diana Ross, Stevie Wonder avec le premier titre « Fingertips »), c’est le son Stax, le son de Memphis, la soul sudiste on va dire. Et tout ce qui est plus pop, plus sophistiqué, que ce soit le son de New York ou le son de Detroit et de la Motown, ce n’est pas ce qui est populaire à cette époque-là. Il y a quelques tournées qui ne se passent pas toujours super bien, Stevie Wonder passe à l’Olympia à la toute fin de 1963 au milieu d’un programme avec, je crois, Pierre Perret et ce genre d’artistes. Ce sont des choses qui ne marchent pas spécialement commercialement ni même auprès des critiques. Ce que les critiques, en France, ont toujours aimé, c’est la soul plus brute, moins élaborée, et aujourd’hui encore les artistes Motown qui remplissent n’importe quelle salle en Angleterre, et bien, en France, ils ne passent même pas.

Marvin Gaye s’est exilé à plusieurs reprises à Hawaï puis à Londres et en Belgique et on a l’impression, à lire votre livre, que ces exils lui ont fait le plus grand bien. Pourquoi ces exils ? Que fuyait-il ?

Alors d’abord c’est un seul exil puisqu’il ne retourne pas vraiment aux Etats-Unis pendant cette période-là. Il s’installe d’abord à Hawaï, ensuite il part pour la tournée en Europe et il décide de rester à Londres puis il part en Belgique dans la foulée donc, pour moi, c’est une seule et même longue période d’exil.

Ce qu’il fuit c’est un peu ses responsabilités, ses contrats, le fait de devoir continuer à faire des disques alors qu’il n’en a pas envie, ses problèmes personnels avec l’échec de son deuxième mariage. Mais c’est surtout les responsabilités, le fait que les gens comptent sur lui, que les gens soient dépendants de lui pour travailler, les gens de chez Motown ou les gens de sa famille qui dépendent de son argent pour leur vie quotidienne. Quand il s’en va, il part vraiment très loin. Il va en Belgique à une époque où ce n’est quand même pas si simple que ça de prendre l’avion pour faire ce genre de trajet. Partir en Belgique, c’est vraiment aller le plus loin possible des gens qu’il fréquente jusqu’ici, de sa famille, de ses amis et de ses responsabilités.

Marvin Gaye tente de faire une carrière dans le football américain alors que c’est un sport qu’il n’a jamais pratiqué, il gagne des sommes folles mais s’endette. Comment expliquer ce côté inconscient et irraisonnable ?

Ça, à mon avis, c’est un peu le côté enfant gâté de Marvin. A partir du moment où il est devenu une vedette, il s’est rendu compte qu’il adorait ça, être une vedette, et il adorait être totalement sans responsabilité, avoir le droit d’essayer un peu tout. Ça se traduit sur les drogues, sur sa vie personnelle. Il a confiance en lui, en ses talents musicaux à juste titre, mais cette confiance se traduit aussi dans le fait qu’il va essayer de faire l’acteur, il va essayer cette histoire de football qui est quand même très ridicule puisqu’il est déjà assez âgé, il n’a jamais fait de sport de sa vie et il décide qu’il pourrait devenir sportif professionnel. Alors je pense qu’il a toujours eu cette espèce de fantasme lié au sport car quand il était gamin, il n’avait pas le droit d’en faire. Dans sa famille, on ne faisait pas ce genre d’activités. D’ailleurs ensuite, il s’intéresse beaucoup aux boxeurs, il traîne un peu autour de Mohamed Ali pendant un certain temps. Je pense que c’est le fantasme de quelqu’un qui pense que tout lui est permis et qui considère que l’intendance suivra toujours quelle que soit son envie.

Il est probablement, comme beaucoup d’artistes, entourés de « yes men », de gens qui lui disent « oui » à chaque fois qu’il demande quelque chose, et il a du mal à comprendre que parfois la réalité est un peu différente de ça.

Et puis la Motown, c’est une maison qui est très protectrice et les quelques fois où il a eu des ennuis un petit peu sérieux, notamment quand il s’est fait arrêter pour des histoires de drogues lorsqu’il vivait à Los Angeles, les gens de chez Motown se sont précipités pour régler les choses de façon discrètes. Même chose pour les histoires de violences conjugales à la toute fin de sa vie. Certes ça apparaît un tout petit peu dans la presse mais c’est réglé de façon extrêmement discrète grâce à l’intervention des gens de chez Motown.

La vie de Marvin Gaye s’achève tragiquement le 1er avril 1984 lorsqu’il est abattu par son propre père. Vrai meurtre ou faux suicide ?

C’est difficile à dire puisque les témoignages sont peu nombreux. Il y avait peu de personnes qui étaient là. Il y a le témoignage de la mère de Marvin Gaye qui a pas mal parlé à la presse juste après le décès, donc il y a quelques articles et quelques entretiens avec elle à cette époque-là, et puis il y a ce que raconte Frankie Gaye, le frère, qui a recueilli ses dernières paroles juste avant qu’il soit emporté par les secours et juste avant qu’il meure.

C’est difficile d’analyser la situation. Très clairement, Marvin Gaye va très très mal dans les dernières années de sa vie, en particulier dans les tout derniers mois où il passe son temps à la maison, où il est visiblement entré dans une forme de paranoïa extrêmement poussée, entretenu par ses problèmes de toxicologie. Étrangement il continue à se produire sur scène très longtemps, ce qui laisse à penser qu’il est à peu près encore en état, mais les derniers concerts de sa tournée de 83 ne sont pas terribles. Il a de grands problème à se maîtriser sur scène donc ça n’a pas l’air d’aller très bien. Il retourne vivre avec ses parents, avec son père avec qui les relations ont toujours été très difficiles. Encore une fois, c’est vraiment quelque chose qui est compliqué à analyser. Très clairement, Marvin a créé les conditions de son assassinat : il a donné une arme à son propre père sachant la difficulté relationnelle, il l’a provoqué en quelque sorte ou, en tout cas, il a agi d’une façon qui était susceptible de conduire à ce que son père réagisse de façon très très vive. Est-ce que c’est un suicide ? C’est difficile à savoir. Il y a toutes sortes de petites allusions dans les souvenirs de sa famille à des choses qui ressemblent très fortement à des tentatives de suicide quelques semaines et même quelques jours avant son décès. Moi, j’ai tendance à penser qu’il allait très très mal et que ce qui s’est passé correspondait plus ou moins à ce qu’il voulait qu’il se passe. Mais c’est vraiment une analyse personnelle et ce n’est pas facile de savoir ce qui se passait vraiment dans sa tête à cette époque-là.

Marvin Gaye a passé beaucoup de temps en studio pour beaucoup de projets avortés. Certains sont sortis après la mort du chanteur et ont déçu. Peut-on espérer de nouveaux enregistrements inédits ?

De façon certaine, il reste des choses du tout début de sa carrière, des années 60, puisque Motown enregistrait énormément de choses, faisait enregistrer les mêmes chansons par différents artistes, donc très probablement qu’il y a encore des choses qui existent. D’ailleurs, très récemment encore, Motown a publié des chansons des années 62-63 puisque, au fur et à mesure, ils publient des archives inédites. Est-ce qu’il y a encore des choses majeures de cette période-là ? Honnêtement j’en doute. Il y a quand même déjà eu beaucoup d’inédits qui sont sortis.

Et sur la période majeure, sur les années suivantes de What’s Going On à I Want You et Here My Dear, il y a eu de très belles éditions qui ont été faites qui reprennent beaucoup de morceaux travaillés en studio. Ce sont des doubles CD avec l’album original et des titres inédits. Je serais surpris qu’il y ait encore beaucoup de choses majeures parce que les archives ont été bien explorées. Autant sur d’autres artistes, par exemple quelqu’un comme Stevie Wonder, les éditions qui ont été faites de ses albums d’époque ne sont vraiment pas extraordinaires, il y a eu très peu d’efforts de la part de Motown et aussi d’ailleurs de Wonder qui est propriétaire de ses archives, autant sur Marvin Gaye, ça a été fait par des gens qui savent et ça a été bien travaillé.

Par contre, il reste de belles choses. Par exemple des concerts enregistrés parce qu’il n’y en a pas tant que ça qui ont été diffusés sur la période des années 70. Moi, j’aimerais bien que l’INA nous permette de revoir le concert de Marvin Gaye à Paris en 1976 parce que ça a été filmé et diffusé à la télé. Je suis sûr que ça existe mais je ne l’ai pas trouvé même chez les collectionneurs. Donc il y a encore quelques belles choses mais je ne pense pas qu’il faille s’attendre à des choses extraordinaires en tout cas pas à des révélations sur des choses complètement inédites.


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Boris Plantier