Macadam ou l'art de la nouvelle

Lundi 14 Septembre 2015

Interview de Jean-Paul Didierlaurent à l'occasion de la sortie de Macadam aux éditions Au Diable Vauvert. Dans ce recueil, l'auteur du Liseur du 6h27 a rassemblé onze de ses meilleures nouvelles. L'occasion de parler avec lui de ce livre mais aussi, d'une manière plus générale, de l'art de la nouvelle.


Un prêtre qui joue à Tetris pendant les confessions de ses ouailles, un moustique écrasé sur une partition qui sabote une corrida, un vieux graphologue qui fait les poubelles à la recherche du moindre mot écrit, une femme qui trouve l'amour aux caisses d'un péage... voici le sujet de quelques unes des nouvelles les plus surprenantes de Macadam, le recueil d'un nouvelliste maintes fois primé.


Comment avez-vous choisi les nouvelles qui composent ce recueil ?

Je souhaitais construire un patchwork coloré et contrasté. Il n'a pas été simple de choisir onze textes parmi toutes les nouvelles mais il me tenait vraiment à cœur de voir certaines d'entre elles figurer dans le recueil tant elles ont revêtu une grande importance pour moi, comme Le jardin des étoiles qui est le tout premier texte que j'ai écrit. A côté de cela, je voulais offrir aux lecteurs onze voyages, onze destinations inconnues, onze histoires à savourer comme autant de carrés de chocolat tous différents, amers ou tendres, forts ou doux, noirs ou clairs. Des histoires à piocher du bout des yeux, sans modération...

Les sujets des concours de nouvelles sont parfois peu inspirants. Y a t-il des nouvelles que vous avez écrites à partir de sujets qui ne vous inspiraient pas du tout au premier abord ?

Avec l'expérience, je dirais que tous les sujets sont inspirants. Ils vous obligent à chaque fois à focaliser toute votre imagination sur un point précis, jusqu'à ce que l'idée jaillisse. Et plus le thème peut sembler éloigné de vous, plus cela est jubilatoire car s'il est bien un privilège que l'on ne pourra jamais retirer à un auteur, c'est bien celui de pouvoir écrire sur des choses qu'il n'a pas nécessairement connues ou vécues. Pas besoin d'être aller sur la lune pour pouvoir écrire une histoire la concernant.

Lorsque vous écrivez une nouvelle, vous partez plutôt d'un personnage ou d'une histoire ? Ou pour poser la question autrement, est-ce l'histoire qui nait du personnage ou le personnage qui nait de l'histoire ?

Difficile de répondre à cette question tant tout est intimement lié, entre le personnage et la situation ou le milieu dans lequel je le plonge. Trouver l'idée maîtresse d'une nouvelle est le déclencheur, et cette idée peut être le personnage ou l'histoire. Ils se nourrissent l'un l'autre au fil des mots, jusqu'à ne faire plus qu'un dans ma tête.

On parle souvent de l'importance de la chute dans les nouvelles. Est-ce important pour vous ? Est-ce que vous connaissez toujours la chute avant de commencer à écrire une nouvelle ?

A mes débuts, je ne pouvais concevoir une nouvelle sans chute. On ressent une réelle délectation à saisir le lecteur à la toute fin, dans la dernière phrase, voire dans l'ultime mot. Et je construis souvent mes nouvelles en ayant une idée très précise de cette fin. Il m'arrive d'écrire cette phrase de fin avant même de rédiger le reste de la nouvelle. La chute est alors la cible vers laquelle je vais tendre toute mon histoire. Avec le temps, j'ai quelque peu changer d'opinion et une nouvelle peut très bien être un simple instantanée d'une atmosphère ou un fragment de vie. La chute n'est pas la condition obligatoire pour l'élaboration d'une nouvelle, même si cela reste ma préférence en tant que faiseur d'histoire, car c'est toujours une grande satisfaction d'emporter en quelques pages le lecteur vers un mur qu'il ne soupçonne à aucun moment.

L'univers de la tauromachie est présent dans trois nouvelles. Êtes-vous un aficionado ?

J'ai découvert ce prix par hasard et ne connaissais absolument rien sur la tauromachie. C'était un challenge, un défi à relever que d'écrire un texte sur cet univers à des années lumières de mon environnement. Et je me répète mais c'est bien le privilège de tout auteur que de pouvoir aborder des sujets qu'il ne connaît pas. Après avoir remporté le prix en 2010, je me suis retrouvé sur les gradins des arènes de Nîmes, avec l'impression étrange de fouler une lune que j'avais décrite sans jamais supposer un jour y poser les pieds. J'ai découvert un monde dont je ne savais rien mais qui m'a fasciné. Le bruit, les couleurs, les odeurs, la foule, la chaleur, tout cela au milieu d'un écrin de pierres blanches et de sable clair m'a ébloui. Aficionado, oui, j'ose assumer le mot, même si je ne pourrai jamais justifier la mort d'un animal quel qu'il soit mais la tauromachie m'a enrichi de tellement de choses que je ne peux que lui en être reconnaissant.

Macadam ou l'art de la nouvelle
Vos personnages sont des gens modestes et solitaires. Qu'est-ce qui vous inspire dans ce genre de personnages ?

Les gens comme les choses ne sont jamais aussi lisses qu'ils y paressent. Et c'est ce qui m'intéresse dans ce choix de personnages a priori ordinaires en révélant des aspérités insoupçonnées ou en glissant le grain de sable qui va tout changer dans leur destinée.

On considère souvent la nouvelle comme une première étape dans la carrière d'un écrivain. Est-ce que ces nouvelles primées vous ont permis de faire vos gammes de romancier et de vous faire connaitre auprès des éditeurs ?

Je ne considère pas la nouvelle comme une étape. C'est pour moi un art à part entière et en rien mineur par rapport au roman. Gagner des concours est une chose, se faire éditer en est une autre. En ce qui me concerne, il est vrai que c'est par le prix Hemingway, remporté deux fois, que j'ai rencontré mon éditrice.

Dans un roman, il est difficile pour un auteur de se cacher. Est-ce que, de part sa brièveté, la nouvelle autorise l'auteur à cacher ses obsessions ou ses angoisses ?

Je n'ai pas le sentiment de chercher à cacher quoique ce soit lorsque j'écris. Je me glisse dans la peau d'un Dieu tout puissant qui joue avec ses créatures, les manipule à souhait, les fait vivre ou mourir au gré de ses envies. Bien sûr, cela peut être considéré comme une sorte de thérapie, d’exutoire. Mais c'est surtout une grande jouissance. Ce qui me plaît dans la brièveté de la nouvelle, dans sa concision, c'est ce côté slogan publicitaire où chaque mot se doit d'être pesé afin d'atteindre la perfection. La nouvelle parfaite est celle où aucun mot ne peut être retiré ou ajouté. C'est ce vers quoi je tends lorsque je compose une nouvelle.

Votre roman Le Liseur du 6h27 est en cours d'adaptation pour le cinéma. Que pouvez-vous me dire de ce projet ? Et est-ce que vous éprouvez des craintes à l'idée que votre œuvre soit trahie ou que les personnages du film ne ressemblent pas à ceux que vous aviez imaginés en écrivant le livre ?

Les droits pour le cinéma ont été cédés mais je ne sais pas où en est l'état d'avancement à l'heure actuelle. Je devrais en savoir un peu plus d'ici quelque temps. Concernant l'adaptation, je suis partagé entre crainte et curiosité. Le cinéaste s'approprie l'histoire et lui donne l'éclairage qu'il considère convenir. Cet éclairage peut être très différent du mien. Il en va de même pour les lecteurs qui se seront fait leur propre casting à la lecture du livre. Avec le cinéma, il n'y a plus ce travail de suggestion qu'offrent les mots. Le film impose l'image, impose les personnages, restreint la liberté du spectateur. Mais un même film peut aussi le magnifier, par sa lumière, sa musique. Et dans tous les cas, je me dis que c'est un grand privilège que de voir ses mots habillés en images.


Partager cette conversation :Bookmark and Share


Boris Plantier