Low Down, jazz, came, et autres contes de la princesse Be-Bop

Samedi 29 Août 2015

Interview. Auteur d'un ouvrage choc sur sa relation avec son père, le musicien de jazz Joe Albany, Amy-Joe Albany revient pour nous sur l'écriture de Low Down, jazz, came, et autres contes de la princesse Be-Bop, publié aux éditions Le Nouvel Attila.


Dans Low Down, jazz, came, et autres contes de la princesse Be-Bop, Amy-Joe Albany raconte ses souvenirs d'enfance et d'adolescence avec son père, le célèbre pianiste de be-bop Joe Albany, ami et collaborateur de Charlie Parker. Une succession d’instantanés qui montrent la vie chaotique de ce couple père-fille dans l'ombre de la drogue et de personnages peu recommandables. Une belle histoire d'amour dans un environnement hostile et souvent sordide.


Votre livre n'est pas écrit sous forme de récit linéaire mais plutôt comme une succession d'anecdotes. Pourquoi avez-vous choisi de raconter cette histoire de cette façon là ?

J'avais le sentiment que c'était la façon la plus honnête d'honorer ces souvenirs, comme si on ouvrait un tiroir rempli d’instantanés. C'est comme ça qu'on se remémore sa vie ou en tout cas c'est comme ça que ça se passe pour moi. Et puis je me lasse facilement donc c'était la meilleure façon pour moi d'achever ce projet.

J'ai lu plein d'histoires sur ce qu'on pourrait appeler la vie de bohème mais j'ai du mal à imaginer que votre père et tant d'autres jazzmen célèbres aient pu vivre une vie si misérable. Ils ont donné des concerts, enregistrés des disques. Qu'ont-ils fait de leur argent ?

Je pense que mon père vous aurait dit qu'au moment où il jouait et créait de la musique, il se sentait l'homme le plus heureux et le plus chanceux du monde et je crois que c'était le cas pour la plupart des musiciens que j'ai connus.

La misère est une créature vivante. Je ne pense pas que nous puissions comprendre pourquoi elle choisie de faire son nid chez une personne ou une autre. En ce qui me concerne, j'ai l'impression qu'elle vient d'un sentiment de dégoût de moi-même ou en tout cas d'un sentiment de doute qui est né de différentes choses.

Quant à l'argent, et bien si mon père avait de l'argent en main, il disparaissait avant que vous ayez eu le temps de compter jusqu'à dix. Il aimait dépenser son argent pour s'offrir de beaux vêtements, des disques, des repas, des livres, les derniers gadgets à la mode, des femmes... Il n'avait pas besoin de portefeuille, l'argent passait directement de sa main au magasin ou à la fille ou ailleurs. C'était aussi un homme très généreux qui donnait de l'argent à ceux qui traversaient des moments difficiles. Et puis il y avait la drogue bien sûr, qui n'était pas donnée. Mais franchement, il n'a jamais gagné tant d'argent que ça. Les musiciens de jazz, à part s'ils sont membres de la famille Marsalis ou quelque chose comme ça, gagnent que dalle en comparaison de ce qu'ils offrent à travers leur musique, c'est à dire leur art et leur âme.

La drogue est au cœur de cette histoire. Pensez-vous qu'elle était la cause de cette vie misérable ?

Je n'ai pas le sentiment que la drogue est au centre de cette histoire. Peut-être est-elle au cœur du film, mais pas du livre. Je préfère penser que c'est l'amour qui est au cœur de ce livre. Pour revenir à votre question, je pense que c'est son salaud de père, un type violent, qui est à l'origine de la vie misérable de mon père. La drogue n'a été que la conséquence de cette situation dans laquelle il s'est retrouvé et elle l'a peut-être aidé à cacher sa dépression et son manque de confiance en lui. Il est certain qu'il était maniaco-dépressif comme je le suis moi-même mais personne ne savait ce que pouvait faire la drogue à cette époque-là. Et je pense que c'est toujours le cas. Les gens se droguent avec des médicaments de merde qui les déconnectent de ce qu'ils sont vraiment. Enfin voilà, il aimait se shooter.

Il semblerait que l'Europe est eu un effet positif sur le mode de vie de votre père. Pourquoi a-t-il réussi en Europe et pas aux États-Unis ?

Je ne sais pas. Les États-Unis ont cette mystérieuse faculté de créer des formes d'arts majeures puis de les rejeter, comme on abandonne un bébé à la porte d'une église. J'imagine que le jazz a commencé à bien marcher en Europe. Il adorait ça là-bas. Je suis triste qu'il soit revenu. Il avait un grand désir de réussir dans son pays origine.

Enfant, vous avez vécu avec votre père et, en vous lisant, on a l'impression que vous étiez une mère pour lui. Était-ce le cas ou est-ce qu'il s'agit d'une distorsion de la réalité due au fait que vous ayez écrit ce livre bien plus tard ?

Non, c'était exactement ça. Je m'inquiétais pour lui, un soir sur deux, je devais le coucher et lui mettre son pyjama et essayer de jauger quels étaient les pires crapules parmi ses soit-disant amis. C'était un bon entrainement pour ma future vie de mère. Ça me foutait vraiment en rogne parfois. Je me disais : “Qui veille sur moi ? Qui s'inquiète de savoir si j'ai besoin de manger”. Mais il a fallu oublier tout ça. Ça ne sert à rien de trainer des trucs comme ça dans sa vie d'adulte.

J'ai été surpris par le nombre incroyable de cinglés et de pervers que l'on croise dans ce livre. Vous étiez entourée de types comme ça ou avez vous avez choisi de vous concentrer sur ce type de personnages ?

J'ai toujours été stupéfaite par le grand nombre de pervers et de cinglés tapis dans ce milieu à Hollywood. Peut-être que j'ai raconté trop d'histoires sur ces types bizarres mais si vous vivez ce genre d'expériences, c'est dur de ne pas écrire là-dessus.

Vous donnez dans ce livre une image très sombre de l'Amérique. Avez-vous eu des retours de lecteurs à ce sujet ?

Ouah ! C'est la première fois que j'entends ça. Je me suis concentrée sur la description du quartier de Los Angeles dans lequel je vivais, c'est à dire Hollywood. Et j'adorais ce quartier, sans l'ombre d'un doute, je vous assure. Peut-être qu'on pourrait dire que les années 70 étaient une époque sombre. Il y avait la sécheresse, les pénuries d'essence, des trucs comme ça. Mais c'était aussi une super époque et je n'échangerais pas vingt ans de ma vie de vieille ridée contre ma vie à cette époque, surtout quand j'étais ado, parce que c'était un peu les jeunes qui régnaient sur Los Angeles à ce moment-là. Les adultes étaient, la plupart du temps, saouls et cloitrés dans leur appartement avec air conditionné.

Quand vous êtes-vous rendu compte que vous ne viviez pas une vie normale ?

Ma vie m'a toujours semblé assez normale. A l'école, la plupart des gosses que je connaissais avaient une vie compliquée à la maison, à des degrés divers. Je voyais le sitcom The Brady Bunch à la télé et je me disais  : «  Mais qui sont ces putains tarés  ? Est-ce que ce sont des Mormons ou un truc comme ça  ?  ». La normalité est très relative.

Comment avez-vous fait pour survivre à une enfance et à une adolescence comme celles que vous avez vécues  ? Et quels en ont été les effets positifs et négatifs  ?

Je n'ai jamais pensé qu'il fallait que je survive. Je l'ai juste fait instinctivement comme le font les chats sauvages.

Le bon côté de tout cela, c'est que ça a fait de moi une personne forte dans le sens où je ne m'inquiète pas des petits problèmes du quotidiens et qu'il en faut vraiment beaucoup pour me mettre en colère. J'espère aussi que ça a fait de moi une personne bienveillante, compréhensive et qui ne juge pas les autres. Et plus important encore, ça m'a donné envie de devenir une mère attentionnée et aimante.

Le revers de la médaille, c'est que je n'ai aucune confiance en moi, que je suis parano et que je ne fais confiance à personne. J'ai aussi des préjugés contre les gens riches et, c'est la seule exception à mon côté qui ne juge jamais les autres, j'ai tendance à juger les parents très sévèrement. Je pourrais lancer un fer à repasser sans sourciller sur des gens que je considère comme des parents minables. J'imagine que tout cela m'a rendu bien dégénérée mais ne le sommes nous pas tous  ?

Était-ce difficile d'écrire ce livre  ? Et est-ce que cela a eu un effet cathartique ?

Non, ce n'était pas du tout difficile parce que c'était le bon moment pour l'écrire. J'entendais les phrases entières se former dans ma tête et je n'avais qu'à les retranscrire. Pour être honnête, c'était aussi simple qu'une promenade au parc.

Et ce n'était pas cathartique non plus. J'ai fait du chemin entre ce bourbier plein d'épines qu'était mon enfance et le moment où j'ai écrit le livre. Ce livre, c'est une longue lettre d'amour à mon père et à sa musique, à ma grand-mère, à Hollywood, et aux enfants partout dans le monde qui doivent se débattre et qu'on n'entend pas.

Qu'avez-vous pensé du film qui a été tiré de votre livre ?

J'admire ce beau travail, les belles performances des comédiens et je tire mon chapeau à tous ceux qui ont participé à ce projet, mais c'est un film qui n'a pas grand chose à voir avec mon livre.

Je retiendrais surtout que cela m'a permis de me faire quelques amis très importants pour moi et ce n'est pas rien parce qu'une tarée paranoïaque comme moi ne se fait pas facilement des amis.


Low Down : jazz, came, et autres contes de la princesse Be-Bop, Amy-Joe Albany, Le Nouvel Attila, 2015.


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Boris Plantier