Love Saves the Day: A History of American Dance Music Culture, 1970-1979

Vendredi 27 Novembre 2009

Ce livre présente une étude détaillée sur la naissance, le développement et la mort du disco aux États-Unis et principalement à New York. L’auteur qui a interrogé de nombreux pionniers de cette époque nous fait d’abord découvrir comment sont apparues les premières discothèques puis montre comment leur succès a entraîné la création du disco, un nouveau genre musical qui a fait perdre le nord à l’industrie musicale et à bon nombre de musiciens.


Love Saves the Day: A History of American Dance Music Culture, 1970-1979
Tout a débuté avec David Mancuso, le premier DJ, qui a eu la bonne idée d'organiser dans un loft des soirées privées underground, réservées à des abonnés. Le succès est rapidement au rendez-vous et d'autres lieux semblables ouvrent leurs portes avec d'autres DJs. Ces pionniers doivent tout inventer : la sono adéquate, les techniques de mixage et l'art d'enchaîner les disques, les tables de mixage, les éclairages et autres effets spéciaux puis ils doivent s'unir pour être plus forts en fondant le Record Pool, un syndicat de DJs permettant à chaque adhérant de recevoir gratuitement les nouvelles productions des maisons de disques. Toutes ces discothèques ont pour clientèle une élite gay blanche, venue faire la fête, consommer de la drogue, et trouver un partenaire sexuel.


L'émergence du disco
Progressivement les discothèques deviennent un phénomène de mode. Une clientèle hétéro apparaît. Les propriétaires de clubs, de bars ou de restaurants, flairant la bonne affaire, remplacent leurs coûteux musiciens par un simple DJ. Ceux-ci, on peut le voir sur les nombreuses playlists que donne l'auteur, piochent dans leur collection de disques très hétéroclite (R&B, rock, world music, jazz) pour faire danser leurs clients. De plus en plus influents, les DJ de discothèque deviennent des prescripteurs, dénichant bien avant les DJs de radio les hits futurs : « Soul Makossa » de Manu Dibango, « Love Theme » du Love Unlimited Orchestra de Barry White (un instrumental laissé de côté par l'artiste et son label et déniché par accident par un DJ), ou encore « Rock The Boat », « Rock You Baby », « Love Is The Message », « Kung Fu Fighting », « I Will Survive », « Fly Robin Fly » , « I Love To Love You Baby »… Et c'est à ce moment là que l'histoire devient passionnante. Les Djs et les discothèques ont pris une telle importance qu'ils vont bouleverser l'industrie du disque. Et là encore l'auteur enquête, recueille des témoignages et retrouve des interviews d'époque pour nous faire vivre ce changement qui s'opère à Philadelphie où Columbia créé un label R&B confié aux tandem Gamble & Huff qui vont créer ce que l'on appelle le Phillies Sound, un prolongement du son Motown en plus sophistiqué. Kenneth Gamble & Leon Huff multiplient les hits avec des groupes comme les O'Jays et créent la première hymne disco : « Love Is the Message ». Cet instrumental devient l'archétype du disco, un hit conçu pour les discothèques et interprété par un artiste inconnu : le groupe MSFB. En suivant cet exemple, de petits labels voient le jour et connaissent un succès éclair : Salsoul et surtout Casablanca qui popularise l'Eurodisco, une musique spécialement conçue pour les dancefloors, qui laisse de côté les beaux arrangements et les prouesses vocales des artistes du Phillies Sound pour se concentrer sur la mélodie et la basse. Ses représentants les plus fameux sont Giorgio Moroder et sa star Donna Summer mais aussi Village People et Cerrone.


L'Amérique devient disco
Hommes, femmes, blancs, noirs, gays, hétéros, tous se retrouvent sur les dancefloors. On créé un nouveau look vestimentaire, on invente des danses (le Hustle, le Walk, le L.A. Hustle), on créé un style musical et un nouveau support, le maxi 45 tours, et les discothèques se multiplient. Certaines sont réservées aux patineurs, d'autres sont des lieux très sélects, d'autres encore sont de véritables chaînes, inspirées par la réussite économique des fast-food McDonald. En 1977, les discothèques sont l'un des moteurs économiques des États-Unis, en devenant la deuxième industrie du spectacle derrière le sport mais devant le cinéma et la musique. De plus en plus de radios délaissent alors le rock pour passer au tout disco et le cinéma s'intéresse au phénomène en produisant le nanar à succès La Fièvre du samedi soir, absolument irréaliste si l'on en croit les témoignages recueillis. De leur côté les ventes de disques battent des records et le DJ de discothèque devient un personnage incontournable de l'industrie musicale. Il teste les disques sur le public, participe à la promotion des artistes et de leurs disques et va même jusqu'à intervenir sur la musique elle-même en remixant des enregistrements à la demande des maisons de disques. Bref il éclipse le DJ de radio qui perd son pouvoir de prescripteur et de faiseur de hits.


La chute du disco
Et pourtant l'impensable va se produire. « Disco » va devenir un mot tabou et cette industrie très rentable va s'effondrer. Et là encore l'auteur analyse soigneusement les raisons de cet échec spectaculaire. La faute à la crise économique qui frappe de plein fouet l'Amérique. La faute aux discothèques qui ont perdu de leur magie en passant entre les mains de businessmen qui ont tout formaté. La faute aussi au modèle économique erroné de l'industrie musicale car si les hits disco sont nombreux, les stars du disco sont inexistantes ou presque. Seuls Village People, Chic et Donna Summer sont capables d'enchaîner plus de trois hits et ce sont essentiellement les artistes pop/rock qui vendent des albums, remplissent des stades et donc encaissent les bénéfices. A ce problème s'ajoute celui de la surproduction. Le marché arrive à saturation et la qualité de la musique disco se détériore. Le retournement de l'opinion publique suit fort logiquement, emmené par le DJ de radio Steve Dahl qui fonde l'Insane Coho Lips, une association qui se consacre à l'éradication du disco. D'autres organisations voient le jour, le plus souvent dans l'Amérique profonde, qui organisent des destructions spectaculaires de disques disco. Puis la droite américaine, qui voit sa popularité augmenter avec l'échec économique du président Carter, porte l'estocade en faisant du disco le symbole de la dégénérescence de la société lors de sa campagne électorale.


Le disco est-il bien mort ?
Mais comme le note intelligemment l'auteur, même si le disco semble moribond à la fin des années 70, il semble avoir survécu. Les compagnies de disques se sont contentées de bannir le terme « disco » pour le remplacer par « dance music » et les artistes étiquetés disco ont tout fait (souvent en vain) pour se débarrasser de cette étiquette gênante. Beaucoup de discothèques ont fermé mais les plus grandes ont survécu, parfois au prix d'un changement de programmation, laissant tomber le disco pour le rock, redevenu dansant avec des artistes comme Blondie. Les radios se sont elles aussi recentrées sur le rock et la pop. L'hétéro blanc s'est réfugié dans le rock. L'hétéro noir dans le rap. La dance music est néanmoins parvenue à conserver ses fidèles, les gays, mais là aussi il y a eu séparation ethnique. Le gay noir se tourne vers la funk alors que le gay blanc poursuit son histoire d'amour avec l'Eurodisco qui prend de nouvelles formes et reçoit de nouvelles appellations : house music, dance music…


Toute cette fascinante histoire est contée avec talent par Tim Lawrence qui fait revivre des lieux mythiques (The Loft, Le Jardin, The Gallery, Infinity, The Continental Bath, The Ice Palace, TheTenth Floor, The Flamingo, The Sanctuary, The Tamburlaine, The Sandpiper, Studio 54, The Paradise Garage…) et donne la parole aux plus fameux DJs de l'époque (David Mancuso, Nicky Siano, Bobby DJ, Steve D'Acquisto, Michael Cappello, Richie Kaczor, Walter Gibbons, Vince Aletti, Larry Levan, Frankie Knuckles…). On pourra regretter qu'il se concentre presque exclusivement sur New York, ville où tout à commencé et où tout a été inventé selon lui et on est parfois un peu perdu devant ces successions de noms que l'on ne connaît pas mais on s'accroche car cette histoire est passionnante, comme le sont toutes les histoires de pionniers, et lorsque l'auteur s'intéresse à l'industrie du disque et aborde les conséquences du succès des discothèques sur la création musicale, on ne peut plus lâcher le livre. Le disco, c'était autre chose que le disco à papa et ses clichés ringards que les chaînes de télévision diffusent et rediffusent à chaque émission consacrée à ce sujet. Ce document est donc du plus haut intérêt pour qui s'intéresse à cette époque et à cette musique.


Love Saves the Day: A History of American Dance Music Culture, 1970-1979, de Tim Lawrence, Duke University Press, 2003.


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© Boris Plantier