Louis Philippe : « Pet Sounds a changé ma vie »

Mercredi 16 Avril 2014

Interview. Du vendredi 18 au dimanche 20 avril 2014, le Centre International de Deauville accueillera le 11e Festival Livres et Musiques. L’occasion de parler avec l’un de ses invités, Louis Philippe, un musicien français plus connu au Japon, aux États-Unis et en Italie que dans son propre pays.


® Ken Brake
® Ken Brake
La première fois qu’on m’a parlé de vous, c’était au Japon. Comment expliquez-vous votre succès dans ce pays ?

Cela est en partie dû à un effet de mode, lorsque mes camarades du label él records et moi sommes allés faire une mini-tournée là-bas à l’automne 1987. Nous étions en synchronicité parfaite avec la ‘scène’ qui naissait à Tokyo, et qu’on a appellé le shibuya-ku. Sans le savoir, nos disques – mes disques, puisque j’étais un des chefs de file du label – avaient touché cette frange du public pop qui était en train de re-découvrir Burt Bacharach, Martin Denny, le easy-listening…exactement comme nous, qui étions en train d’inventer le ‘lounge’ sans le savoir. Après cela, c’est vrai, cet effet de mode est devenu autre chose. Ma sensibilité musicale est très proche de celle de gens comme Pizzicato 5 ou Cornelius. Nous sommes fascinés par les détails…et il y a ma voix qui, pour une raison ou pour une autre, est d’un style que les Japonais adorent. Cela dit, depuis, si j’ai toujours un public loyal là-bas, je crois que c’est plus aux USA et, curieusement, en Italie que le plus de gens suivent ma musique. Pas en France, hélas.

Dans certaines de vos chansons, on retrouve une ambiance qui rappelle le Brian Wilson de Pet Sounds. Est-ce votre modèle ? Et si oui qu’est-ce qui vous séduit dans ce disque ?

Pet Sounds a changé ma vie. Je l’ai découvert à un moment où j’étais très fragile, émotionnellement, s’entend. Ça a été un éclair. Musical, mais surtout émotionnel. C’est un disque dont je connais chaque note, chaque recoin. Je n’ai même plus besoin de le mettre sur les haut-parleurs. Mon oreille interne capte chaque partie, et la restitue fidèlement dans mon juke-box intérieur. Pet Sounds est donc un compagnon d’amour. C’est aussi le disque le plus abouti de l’histoire de la pop, indépassable, hors du temps. Ce ne peut pas être mon modèle, cela dit! Je ne me sous-estime pas, mais je ne pense pas avoir un "God Only Knows" ou un "Don’t Talk" au fond de moi. Il y a des choses que j’ai apprises de son écoute, oui, mais qui ont trait à la part artisanale du travail de compositeur, d’arrangeur et de producteur (l’utilisation des percussions, le doublage des parties de basse, etc), mais je pourrais dire cela de bien d’autres albums. Ce n’est pas ça qui compte le plus pour moi quand je pense à Pet Sounds.

L'une de vos chansons s’intitule Deauville. Que représente Deauville à vos yeux ? Avez-vous un attachement particulier pour elle ? Y avez-vous des souvenirs ?

Je suis originaire d’Yvetot, donc, Deauville…oui, je connais. Mais, dans cette chanson, que nous allons d’ailleurs jouer vendredi soir, Deauville est un mot de code pour ces plages normandes que j’adore, ces solitudes de sable à marée basse, particulièrement lorsque le ciel est couvert. Elles me rappellent que je suis un homme du Nord. Je suis très attaché à ma terre normande, surtout quand elle touche la mer du bout des doigts.

Pour le Festival Livres et Musiques, vous allez présenter une lecture musicale intitulée « Désaccords Parfaits » avec Jonathan Coe. De quoi s’agit-il exactement ?

D’une rencontre entre l’écriture de Jonathan, et la musique que mon partenaire de plus de 25 ans Danny Manners et moi-même avons écrite à son contact. Des affinités personnelles ont naturellement débouché sur une collaboration; j’écris des livres, Jonathan est un musicien de talent – nos chemins se croisent donc aussi là où on ne s’y attendrait pas. Plus qu’une ‘lecture’, ce que nous présentons est une mise en scène musicale de textes de Jonathan – dont plusieurs ont d’ailleurs été spécifiquement écrits à ma demande. Ce type de collaboration est, je l’avoue, plus qu’inhabituel, mais correspond parfaitement à nos caractères et à nos capacités.

Vous avez déjà travaillé avec Jonathan Coe. Dans quelle circonstance l’avez-vous rencontré et qu’est-ce qui vous a amené à travailler ensemble ?

Jonathan m’avait contacté il y aura bientôt…my god! Il souhaitait avoir l’autorisation d’utiliser les paroles d’une de mes chansons en épigraphe de l’un de ses romans. J’ai dit oui. Comment ce bref échange a débouché sur une amitié de vingt ans, je ne m’en souviens plus. Nous avons des goûts extraordinairement proches, et pas seulement en musique; et nous adorons – sans flagornerie – ce que l’autre fait dans son domaine. Nous sommes tombés en amitié, et là, ne pas travailler ensemble aurait été absurde.

En quoi consisteront vos deux rencontres musicales du 19 avril avec Jonathan Coe puis avec Michka Assayas ?


Il s’agit de deux choses totalement distinctes. Avec Jonathan (et Danny Manners, ne l’oubliez surtout pas – Il est absolument central dans ce projet), il s’agit d’explorer comment les mots et les notes peuvent faire bon ménage dans un contexte inattendu, qui n’est pas celui de l’opéra, de la comédie musicale, etc, qui sont des genres codifiés. Ce sera aussi l’occasion de parler de la musicalité de son écriture, à laquelle je suis extrêmement sensible. Son dernier roman, Expo 58, est extraordinaire à cet égard. Je ne parle pas seulement des rythmes et des assonances de telle ou telle phrase, mais de la structure même de ses œuvres. Il a un sens très fin des dynamiques (au sens musical de ce mot)…vous pourriez accompagner ses textes d’indications comparables à celles qu’on trouve sur une partition…rallentendo…crescendo…misterioso…Réfléchissez, et vous verrez que c’est une qualité rarissime.

Pour Michka, c’est la culmination de vingt ans de travail commun sur ce Dictionnaire du Rock, dont il est le maître d’œuvre, et dont j’ai été l’adjoint numéro 1 tout au long de cette période. Une entreprise monumentale…épuisante, je vous le garantis. Aucun projet de ce genre n’existe, dans quelque langue que ce soit. Mais ce que nous avons au bout est une œuvre dont nous sommes fiers, pas seulement à cause de l’incroyable travail de fourmis qu’il a fallu consentir, mais aussi parce qu’il s’agit d’un travail authentiquement littéraire, d’un narratif envoûtant…La question étant: « si nous pouvons parler du rock ainsi, cela signifie-t-il que le rock est mort? ». C’est ce que je pense; et je ne crois pas que le point de vue de Michka soit très éloigné du mien. Réponse samedi!


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Boris Plantier