Little River Band : « Nous ne pouvions poser des questions sur les Beatles qu’au moment du dîner »

Dimanche 19 Janvier 2014

Interview. Wayne Nelson, leader du groupe Little River Band confie son histoire à Yuzu Melodies : ses débuts dans le Los Angeles des années 70 entourés de musiciens tels que Kenny Loggins et Jim Messina, les moments forts de sa carrière au sein de Little River Band ou encore son travail avec le producteur George Martin qui produisit aussi les Beatles.


Quand êtes-vous arrivé à Los Angeles et comment était la vie là-bas à cette époque ?

J’ai déménagé à Los Angeles en 1978. L’industrie musicale était en plein boom à l’époque et vous pouviez le ressentir, c’était dans l’air. J’ai d’abord travaillé avec Eloise Laws, la sœur des célèbres jazzmen Hubert et Ronnie Laws. Le batteur était Andre Fischer, du groupe Rufus. Nous répétions dans un studio qui appartenait au groupe War. J’ai donc immédiatement était immergé dans la musique que je préfère… le R&B.

Los Angeles était le territoire d’une multitude de groupes et de musiciens. Sept soirs par semaine, vous pouviez vous rendre au Whiskey a Go Go ou au Troubadour pour voir des super groupes en vogue ou en devenir. Et vous pouviez en plus y voir Don Henley, Glenn Frey, Steve Lukather, Jackson Browne, Linda Ronstadt, Al Jarreau ou Kenny Loggins venus soutenir le groupe d’un copain. Ce n’était pas seulement excitant, c’était aussi magique. Et j’étais très heureux d’être là-bas pour poursuivre ma carrière musicale.

Vous avez tourné ou enregistré avec des musiciens tels que Kenny Loggins et Jim Messina. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?

Travailler avec des musiciens de ce calibre fut riche d’enseignement. Cela m’a permis d’apprendre des choses qui me sont toujours utiles aujourd’hui. Tous les deux étaient méticuleux dans leur approche des répétitions, ce qui leur permettait d’avoir des groupes soudés sur scène. Le fait que nous soyons soudés nous facilitait les choses. Cela nous permettait à tous de nous présenter face à ces foules de fans dans un état d’esprit créatif. Il y a une quantité de distractions quand vous montez sur scène… Du matériel à la météo en passant la sécurité et les réactions de la foule. Face à ces distractions, il est important d’avoir un groupe très soudé. Cela vous permet de faire face à ces distractions et de rester concentré sur la musique.

Une autre chose que j’ai apprise, c’est quand il est temps d’arrêter les répétitions et de monter sur scène. Il y a une frontière à peine perceptible entre le fait de vouloir être précis et celui d’être obsédé par la perfection. Lorsque vous jouez en public, la perfection n’est pas primordiale. L’important, c’est de jouer avec énergie afin de communiquer cette énergie au public.

En 1980, vous avez rejoint Little River Band. Comment est-ce arrivé ?

Le groupe de Jim Messina jouait en première partie de Little River Band durant deux semaines, tout en enregistrant l’album live Backstage Pass. Ils voulaient un seul groupe pour toute la tournée pour que tout se déroule chaque jour avec une régularité de métronome, sans surprise. Je savais que le bassiste de Little River Band n’était là que pour un intérim mais j’ignorais qu’il était déjà le 6e ou 7e gars qui avait tenu la basse dans ce groupe sur scène ou en studio.

Indépendamment de cela, certains membres de Little River Band regardaient chacun de nos concerts et ils m’ont fait passer une audition sans trop l’ébruiter. Ils voulaient un bassiste qui soit capable de chanter et donner un coup de main au moment des vocaux sur scène. Je me suis donc vraiment trouvé au bon endroit au bon moment. A la fin des deux semaines de tournée, ils m’ont intercepté dans l’escalier, là où nous donnions un concert à San Diego, et ils m’ont demandé si j’étais d’accord pour venir répéter avec eux et, si tout se passait bien, tourner en enregistrer avec eux. Et tout s’est parfaitement bien passé !

Vous avez enregistré l’album Time Exposure avec le légendaire producteur George Martin. Quels souvenirs conservez-vous de cette expérience ?

Il y en a tellement que je pourrais en faire un petit livre. Nous étions tous fans des Beatles et nous avions hâte de l’entendre nous raconter la vie du groupe en coulisses. Mais, très tôt, nous avons été obligés de passer un pacte… Nous ne pouvions poser des questions sur les Beatles qu’au moment du dîner. Ainsi nous n’étions jamais en retard à table pour le dîner !

J’aime beaucoup les souvenirs de notre collaboration avec George, les souvenirs de sa voix dans le micro quand il était en régie. Je me souviens notamment de deux moments marquants.

On l’avait supplié de jouer du clavier sur un morceau mais il se défilait toujours et demandait au pianiste qui était venu au studio Montserrat avec nous de jouer à sa place. Mais un jour, on entend une musique venue de nulle part, on regarde et on le voit. Il était venu s’asseoir au Wurlitzer parce qu’il venait d’avoir l’idée d’une petite partie de clavier qui irait bien avec la chanson. C’est très excitant d’enregistrer une chanson avec George Martin.

L’autre moment fort pour moi, s’est produit durant l’enregistrement de la chanson « Take It Easy on Me ». Il était prévu de l’enregistrer comme une chanson parmi d’autres de l’album. Nous comptions jusqu’à 4, jouions et nous arrêtions. Je pensais que la chanson avait plus de force que cela alors j’ai suggéré une idée d’arrangement. D’abord une introduction piano et voix, on avance comme ça jusqu’au premier refrain puis le groupe arrive en force au moment du second couplet. On l’a répété une fois ainsi et on a entendu la voix de George au micro depuis la régie qui disait « C’est comme ça qu’on va la faire… Prise 2 ». Et la prise 2 est celle que l’on retrouve sur le disque. Il s’agit de ma première contribution majeure pour le groupe. Le fait qu’elle ait été approuvée par George Martin fut un honneur que je ne suis pas près d’oublier.

Little River Band a vécu de nombreux changements de personnel. Comment êtes-vous parvenus à conserver l’esprit et le soin du groupe ?

Avec de bons chanteurs et de bons musiciens qui avaient pour préoccupation première de respecter l’histoire de Little River Band et ce que les chansons du groupe ont représenté pour son public au fil des années. J’ai joué sur scène et chanté avec les anciens membres du groupe. On insistait toujours sur les harmonies vocales et on s’assurait que les disques soient enregistrés comme s’il y avait plusieurs chanteurs principaux, de la même manière que lorsqu’on enregistre une section cuivre. Et nos chansons traitaient de la vie pas d’un truc à la mode. Les tournées sont dures et épuisent les gens. C’est pour cette raison que les musiciens vont et viennent depuis 39 ans. Mais quand nous devons remplacer quelqu’un, les critères principaux pour recruter un nouveau membre ont toujours été sa capacité à chanter et à jouer de la musique de manière sincère.

A l’origine, Little River Band était un groupe australien. Est-ce toujours le cas ?

Notre ambassadeur australien en tournée s’appelle Greg Hind. Il fait partie du groupe depuis 14 ans et a participé activement à l’écriture des chansons et au chant sur sept de nos CD. Mais tous les membres actuels du groupe vivent aux États-Unis, le pays où nous avons le plus de succès et où nous donnons l’essentiel de nos concerts. Little River Band aura toujours ses racines en Australie mais très tôt, le problème de la distance entre le pays de ses origines et son principal marché s’est posé pour le groupe.

Pouvez-vous me parler de la conception de l’album Cuts Like a Diamond ?

Nous avons été contactés par le label italien Frontiers Records pour créer un nouveau CD avec que des nouveaux morceaux, pas de reprises de nos anciennes chansons ou une compilation de hits. Nous avons été enthousiasmés par ce challenge et cette chance qui nous était donnée de sortir un nouveau disque sur le marché mondial pour la première fois depuis vingt ans. J’ai tout de même un peu hésité avant de m’attaquer à un projet comme ça. J’avais besoin du soutien total du label. Créer un CD qui finirait sur une étagère au bout de deux mois ne serait bon pour personne. J’ai donc contacté le président du label pour lui demander de décider de l’orientation qu’il souhaitait donner à l’album de manière à être sûr que le disque obtienne son approbation. Je voulais qu’il écoute et qu’il nous donne son avis sur une sélection de chansons du groupe de manière à lui proposer quelque chose qui corresponde à ce qu’il voulait pour son label. Little River Band a enregistré des chansons très différentes tout au long de son histoire de « Night Owls » à « Lonesome Loser » en passant par « Lady » et « Reminiscing ». J’avais vraiment besoin de savoir quel style de musique le label attendait de nous de manière à ce qu’il puisse bien le promouvoir et le vendre dans le monde entier.

Comme nous sommes basés à Nashville, nous sommes amis avec pas mal d’excellents compositeurs et cela nous donne un accès direct à leur travail. Nous les avons donc contactés pour qu’ils nous proposent des chansons et, de notre côté, nous avons nous-même composées 30. La répartition entre les compositions du groupe et celles des compositeurs extérieurs est de 50-50.

Le processus de décision est d’abord passé par moi. En tant que chanteur principal, j’avais besoin de me sentir à l’aise avec les chansons, et être sûr que, physiquement, je pourrais leur rendre justice. Ensuite, j’ai passé le relai à Frontiers afin qu’ils effectuent leur choix de chansons. Il y a eu un certain nombre d’allers et retours pour finalement établir une liste de 13 chansons. Puis finalement 11. Celles que l’on retrouve sur le CD. Traduire cet échange entre le label et moi, était très intéressant, non seulement au niveau de la langue mais aussi au niveau du goût.

Qui vient voir le groupe en concert ? Êtes-vous parvenu à rajeunir votre public ?

Oui, notre public a rajeuni et c’est le fait de différents facteurs. Nos concerts sont des moments intenses et on s’y amuse bien. Je les appelle des albums souvenirs interactifs parce qu’il y a tellement de souvenirs associés à nos chansons. Alors on laisse les gens chanter seuls, tous ensembles, sur les refrains.

Un autre facteur qui explique que notre public ait rajeuni est que des fans de plus en plus jeunes viennent nous voir pour revivre cette musique sur laquelle ils ont grandi parce que leurs parents l’écoutaient dans les années 70 et 80. Parfois, nous jouons devant quatre générations, lors de festivals en plein air. Un public plus jeune peut alors voir nos concerts. C’est très gratifiant de les voir apprécier la musique de Little River Band mais aussi de les voir réagir avec conviction à nos nouvelles chansons.

Y a-t-il une chance de vous voir en concert en Europe prochainement ?

Nous l’espérons. Cela fait beaucoup trop longtemps que nous ne sommes pas venus. Nous avons joué dans un festival aux Pays-Bas il y a quelques années et la réaction du public a été stupéfiante. Sur les douze groupes qui devaient jouer, nous étions les premiers à passer et je m’attendais à voir les gens se disperser à notre arrivée. Et bien pas du tout. Ils étaient 20 000 en place et prêts à faire la fête dès midi ! Alors on a très envie de revenir et de revoir tous nos amis et nos fans en Europe.

Quel est votre meilleur souvenir au sein de Little River Band ?

Là encore, je pourrais en remplir tout un petit livre. Je ne peux oublier mon premier concert avec le groupe. C’était le jour de mon anniversaire. Nous étions au stade olympique de Munich. Il y avait 130 000 personnes. C’était une misérable journée froide et pluvieuse. On partageait l’affiche avec Fleetwood Mac, Nina et Bob Marley. Je n’avais aucune idée de la façon dont le public allait réagir à notre musique avec de telles conditions météorologiques. Et puis, lorsque nous sommes entrés sur scène, les nuages se sont écartés et le soleil s’est mis à briller pour une bonne heure. C’était une fête très humide mais une énorme fête. Quand nous avons quitté la scène, les nuages sont revenus et il s’est remis à pleuvoir. Dans de telles conditions, difficile d’oublier mes débuts avec Little River Band.

Y a-t-il une occasion manquée dans votre carrière que vous regrettiez particulièrement ?

Non, pas d’occasion manquée qui soit lourde de conséquence. Il y a eu des déceptions tout au long de notre histoire parce que nous avions de grandes espérances et que nous savions que le groupe était bien meilleur et plus fort que ce que certaines personnes disaient. Mais aujourd’hui, en prenant du recul pour avoir une vue sur l’ensemble de ma notre carrière, je peux dire que nous nous débrouillons très bien à l’approche du quarantième anniversaire du groupe. On vient de sortir un bon CD, on a plein de concerts sur notre agenda chaque année, et j’attends à chaque fois avec grand plaisir le moment où je vais monter sur scène au sein d’un groupe aussi génial. Je ne suis pas sûr qu’il y ait d’autres situations aussi gratifiantes que celle-là.






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Boris Plantier