Les secrets de la photo de rue

Vendredi 2 Octobre 2015

Interview. Le photographe Gildas Lepetit-Castel vient de publier le livre Les secrets de la photo de rue : approche, pratique, éditing, aux éditions Eyrolles. L'occasion de lui poser quelques questions sur ce genre photographique très en vogue.


De manière très concrète, Gildas Lepetit-Castel emmène le lecteur sur le terrain et explique comment aborder la rue de jour comme de nuit, dans les transports ou lors d’un voyage. Équipements, réglages, repérages, attitudes du photographe face au sujet, problématiques spécifiques à l’éditing, ce livre, véritable guide, fourmille de conseils et d’idées illustrés par de nombreux clichés. Il invite à progresser dans sa pratique de la photo de rue en s’entraînant avec des exercices proposés par l’auteur, mais aussi à construire et affirmer son regard de photographe.

Parlez-moi de votre découverte de la photo de rue en tant que spectateur ? De vos coups de cœur ?

Ils sont nombreux ! Je ne peux m’empêcher de flâner en librairie et de découvrir de nouveaux regards. J’ai toujours cité en trio de cœur : Robert Frank, Sergio Larrain et Bernard Plossu., mais il y en a tant d’autres ! Kenneth Gustavsson, Fred Herzog, Saul Leiter, Trent Parke, Ed Van der Elsken auxquels s’ajoutent des découvertes toutes récentes sur les réseaux sociaux comme Melissa Breyer… Bref, La liste est très longue et ne cesse de s’allonger.

Qu'est-ce que vous aimez dans la pratique de la photo de rue ?

Regarder la rue c’est observer le monde qui nous entoure et tenter d’appréhender notre place dans cet espace. La street photo me permet d’évoquer mon quotidien et les rencontres qui se présentent au fil des routes. Regarder le monde qui m’entoure et y déceler des moments simples mais plein d’émotions.

Mais au-delà de la pratique de la street photo, j’aime aussi assembler ces fragments de vie à travers les pages pour raconter d’autres choses. C’est donc également pour moi une matière inépuisable.

Faire des photos de rue, c'est aussi prendre des inconnus en photo, parfois en plan rapproché. Comment surmonter sa gêne voire même sa peur d'agresser les passants ou de passer pour quelqu'un de bizarre ?

Aujourd'hui on ne trouve plus bizarre de croiser quelqu'un parlant seul à son oreillette et joignant le geste à la parole. Par contre on passe pour un fou si on photographie un détail de trottoir. .. il y a encore quelques années ça aurait été l’inverse.

N’ayons pas peur de passer pour des êtres bizarres Si on se contentait de prendre des images à hauteur d’œil et à bonne distance elles auraient souvent peu de forces. Pour ce qui est de la peur, je pense que dès lors qu'on témoigne d’un instant de vie sans mettre en position « dégradante » le sujet il ne faut pas avoir peur. Après, il est vrai que tout dépend de sa discrétion ou de la tolérance du sujet. On ne peut jamais savoir à l’avance ce qui va se passer mais l’expérience est un bon indicateur. Et il faut aussi apprendre à ne pas prendre de risque inconsidéré.

Ce que j'ai aimé dans votre livre, c'est que vous montrez qu'il n'est pas nécessaire d'assister à une scène de rue intéressante pour faire de bonnes photos. Il suffit de jouer avec les différents effets d'optiques. On a l'impression que vous revenez toujours satisfait de vos expéditions photos. C'est le cas ?

Là encore la subjectivité tient une part non négligeable dans ce que l’on peut considérer ou non comme une situation intéressante. Robert Frank a dit : « aujourd’hui on peut TOUT photographier ». Certes le sujet compte, mais c'est avant tout le regard qu’on y porte qui va changer la donne. Il y a des jours avec et des jours sans. On n’est jamais certain de revenir avec des images. C’est un peu comme à la pêche avec des paramètres supplémentaires. Il est finalement assez simple de retenir une belle image. C’est plus compliqué d’en prendre une bonne. Le fond et la forme... toujours.

Sent-on tout de suite quand une photo est bonne ou quand elle est ratée ? A-t-on des surprises ? Plus souvent bonnes ou mauvaises ?

Ah les sensations. .. Elles sont tellement liées à l’état d’esprit du moment. Lorsque l’on regarde ses images, il faut avant tout apprendre à se détacher de l’émotion ressentie lorsque l'on a appuyé sur le bouton et savoir garder les images qui parleront aussi aux autres. Parfois une image est bougée, ou bien la mise au point est décalée… il y a tellement de paramètres qui font qu’elle peut perdre sa force.

Alors, les surprises sont-elles plus souvent bonnes ou mauvaises ? Ce qui est certain c'est qu’il y a des déclenchements que l’on sait fort et qui seront confirmés et d’autres que l’on découvre avec grand plaisir. Mais je dirai également qu’une image peut parfois changer de statut selon le projet auquel elle participera.

Les outils numériques facilitent le recadrage et la retouche de photos. La prise de vue et le cadrage n'ont-ils pas perdus de leur importance dans ces conditions ?

Je pense surtout que le plaisir n’est pas le même. Entre fabriquer une image via des logiciels ou chercher à exprimer directement une émotion, ce n’est pas la même démarche. Tout est question de sincérité.

Vous montrez dans ce livre que, quel que soit l'appareil utilisé, il est possible de produire un travail intéressant, même avec un smartphone. La photo de rue est-elle devenue un loisir à la portée de tous ?

La photo de rue est avant tout un état d’esprit, une philosophie. L’outil ne compte pas, trop de photographes se cachent derrière. Ce qui importe c’est l’émotion qui sera exprimée. Oui, tout le monde peut pratiquer la street photo, c’est un peu comme la musique, il faut d'abord faire ses gammes et ce n'est pas toujours simple de franchir cette étape.

Au-delà de la photo elle-même, vous insistez aussi sur l'aspect projet qu'il s'agisse d'un livre ou d'une exposition. Avez-vous un stock de photos que vous adorez et que vous ne pouvez pas montrer parce qu'elles ne s'inscrivent pas dans vos projets ?

J’ai des images que je garde de côté pour de possibles ouvrages. Je pense beaucoup en « livre » et parfois il faut attendre un petit moment avant de tomber sur une image qui dialoguera parfaitement avec une autre par exemple. Ou qui s’inscrira dans une série. Il faut savoir être patient et ne pas oublier les images que l’on a mises de côté.

Vous insistez aussi sur l'importance de s'imprégner du travail des autres photographes mais aussi d'artistes qui ne travaillent pas forcément sur l'image. Qu'est-ce que l’œuvre d'un musicien ou peut-être d'un écrivain peut apporter à votre travail ?

Il faut se poser la question à l'envers. Quelle est l’influence de la littérature ou de la musique dans le cinéma par exemple ? Il est important de puiser dans tous les champs d’expression pour développer et enrichir sa sensibilité. Photographier en pensant « cinéma » ou « musique », composer en pensant "peinture"… on ouvre alors les possibles ! Et puis moi qui aime les livres, la mise en page à beaucoup à voir avec la composition musicale.


Les secrets de la photo de rue : Approche, pratique, éditing, Gildas Lepetit-Castel, Eyrolles, 2015.


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Boris Plantier