« Led Zeppelin n’était sans doute pas plus débauché que les Stones, les Beatles ou les Who, mais ses débordements ont été davantage médiatisés »

Lundi 21 Novembre 2011

Interview. Jean-Michel Oullion évoque avec nous sa passion pour Led Zeppelin et commente l’histoire riche et sulfureuse de ce groupe mythique qui inventa le hard rock. Il est l’auteur du passionnant Led Zeppelin : Même les dragons ont une fin, publié en 2011 aux éditions Les Carnets de l’info.


« Led Zeppelin n’était sans doute pas plus débauché que les Stones, les Beatles ou les Who, mais ses débordements ont été davantage médiatisés »
Vous souvenez-vous de la première fois que vous avez entendu Led Zeppelin ?

Comme beaucoup de quadragénaires, je n’ai vraiment découvert Led Zeppelin qu’après sa dissolution. En 1981, en classe de seconde, certains de mes camarades, déjà initiés grâce à leurs grands frères, m’ont fait découvrir une pléiade de groupes de rock des années 70 parmi lesquels Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath, Pink Floyd, etc. Pour moi qui n’écoutais jusqu’alors que Scorpions, AC/DC, Madness et Dire Straits et un peu de musique électronique allemande, ce fut un choc dont je ne me suis jamais remis !

Comme beaucoup, j’ai dû entrer dans l’univers de Led Zeppelin via leur quatrième album, dont la variété des compositions m’a immédiatement fascinée : comment pouvait-on composer des titres lourds et accrocheurs comme « Black Dog » ou « When The Levee Breaks » et en même temps, des mélodies aussi séduisantes que « Stairway To Heaven » ou « The Battle of Evermore » (dont les vocalises m’ont longtemps laissé pantois) ?
J’ignorais à cette époque que ce qui me plaisait chez Led Zeppelin, c’était justement ce qu’avait recherché Jimmy Page dès le début : « le mariage du blues, du hard rock et de la musique acoustique, agrémentés de chorus heavy, beaucoup de clair-obscur dans la musique ».

Le rock de Led Zeppelin était assez original à l’époque. Quelle était la réaction du grand public confronté à la musique de Led Zeppelin ?

La puissance électrique du groupe a désarçonné plus d’un auditeur. Jusque là, on avait rarement joué aussi fort et pour le grand public dans sa globalité, la musique de Led Zeppelin était épouvantablement bruyante… Mais les kids, toujours avides de nouveautés transgressives, en redemandaient… Led Zeppelin, avec d’autres, posaient les jalons de ce que l’on allait appeler le hard rock.

Comme vous le rappelez bien dans votre livre, Led Zeppelin a allégrement pillé le répertoire blues. Comment les bluesmen jugeaient la musique de Led Zeppelin ?

Pour autant que je sache, l’attitude des bluesmen envers Led Zeppelin, pour une très large majorité d’entre eux, n’a été qu’indifférence, de la même façon qu’ils n’ont pas commenté le succès phénoménal d’Elvis Presley en son temps. Il est quand même arrivé que certains d’entre eux réagissent au fait que Led Zeppelin (plus Robert Plant pour les paroles d’ailleurs que Jimmy Page pour la musique) gagne des fortunes en « empruntant » allègrement leurs créations.

C’est le cas de Willie Dixon qui fit remarquer à Page dans les années 80 qu’il y a avait de fortes similitudes entre son « You Need Love » et « Whole Lotta Love ». Page n’ayant rien voulu savoir, Dixon poursuivit le groupe en justice en 1985 et, au terme d’un règlement à l’amiable, obtint le droit de figurer co-auteur du titre, et donc de toucher de confortables royalties.

Les fêtes sulfureuses qui se tenaient dans les coulisses des concerts de Led Zeppelin sont légendaires. Les membres de Led Zeppelin étaient-ils plus débauchés que leurs collègues ?

Led Zeppelin n’est pas le premier groupe de rock à commettre des excès durant les tournées. Depuis les débuts du rock, on ne compte pas les concerts qui se sont terminés en combats de rue. Et les scandales abondent : Jerry Lee Lewis épousant sa cousine âgée de treize ans, Jim Morrison accusé d’exhibitionnisme sexuel en Floride, les Stones à Altamont…

Mais dans le cas de Led Zeppelin, les excès somme toute « classiques » (sexe, drogues et rock’n’roll) prennent une ampleur insoupçonnée d’un part parce qu’ils font l’objet de récits parfois mal documentés, racontés par des personnes qui souvent n’étaient pas présentes ou qui écrivaient à charge et d’autre part parce que ces rumeurs en forme de témoignages laissent la porte ouverte à toutes les exagérations. Au point pour certains d’entre elles de devenir mythiques comme l’épisode du « requin » au Edgewater Inn, en 1969 ou la destruction d’une chambre d’hôtel de Tokyo au sabre de samouraï, en septembre 1971…
Page et ses compères n’étaient sans doute pas plus débauchés que les Stones, les Beatles ou les Who (qui n’étaient pas des enfants de chœur), mais leurs débordements ont été davantage médiatisés. Voyez Ellen Sander, journaliste de Life, qui écoeurée par ce qu’elle a vu en 1969, refuse de publier son article pour ne pas faire de publicité au groupe…

En vous lisant, on a un peu l’impression que seul Jimmy Page s’épanouissait vraiment au sein de Led Zeppelin et dans cette vie de rock star avec ces gigantesques tournées…

Il faut distinguer les tournées des périodes plus calmes, passées en studio ou en famille. Les quatre Led Zep ont chacun trouvé un équilibre au sein du groupe mais il est vrai que c’est sans doute Jimmy Page, et à un degré moindre, Robert Plant qui ont le mieux vécu ces interminables vagues de concert en Amérique du Nord et sur le continent européen. Il ne faut pas masquer le fait que celles-ci ont été des occasions de se « libérer » du carcan imposé par la société anglaise, de toutes les manières possibles (alcool, drogue, groupies…) mais également de combler un vide. Si John Bonham commet les pires excès lors des tournées, c’est en grande partie par désoeuvrement et mal du pays. Quant à John Paul Jones, qui vit à l’écart de ses trois collègues, il ne s’oppose pas aux tournées mais ne participe pas, ou très peu, aux extravagances de ses collègues.

Vous évoquez beaucoup le goût de Jimmy Page pour les sciences occultes et les rumeurs de pacte avec le diable qui ont contribué à la légende de Led Zeppelin. Jimmy Page a-t-il beaucoup abordé ce sujet dans ses interviews ?

L'intérêt de Jimmy Page pour la magie et l'ésotérisme est incontestable. C'est probablement son rachat, en 1971, de la Boleskin House, l'ancienne demeure d'Aleister Crowley, qui attire l'attention de la presse vers cette étrange passion. Une passion sur laquelle il se livre volontiers au départ. Ainsi, dans une interview de 1972, le guitariste se dit fasciné par la "magie sexuelle" de Crowley et affirme que "la magie est quelque chose de très important si les gens arrivent à l'accepter". Mais voyant l'interprétation "sensationnaliste" qui est faite de ses déclarations ici et là, Page se montre ensuite très réticent, éludant systématiquement les questions des journalistes sur le sujet. Il est le seul au sein de Led Zeppelin à s'intéresser à l'occulte et il ne cherchera jamais à convaincre ses acolytes.

La carrière post-Zeppelin de Jimmy Page est bien décevante alors que c’est un musicien surdoué. Comment expliquez-vous cet échec ?

J’y vois plusieurs raisons. D’abord, au contraire de Robert Plant qui a su repartir rapidement sur de nouvelles bases, Jimmy Page n’a pas su rebondir après la dissolution de Led Zeppelin. La faute à des projets peu consistants qui l’ont accaparé trop longtemps en l’éloignant des fans (bandes originales de film), la faute aussi à son addiction prolongée à l’héroïne dont il n’est parvenu à se défaire vraiment qu’à la fin des années 80.
Ensuite, il y eut les retrouvailles avec Robert Plant qui l’occupèrent de 1993 à 1999, puis la brève collaboration avec les Black Crowes. Il ne faut pas oublier non plus que Jimmy Page, durant l’existence de Led Zeppelin, fut tout autant musicien que producteur. Devenu malgré lui le dépositaire de l’héritage de SON groupe, il a passé beaucoup de temps lors des deux dernières décennies à peaufiner les rééditions des albums (les « Remasters » de 1990, le colossal « How The West Was Won » et le miraculeux DVD de 2003 sans oublier « Mothership » en 2007).

Beaucoup de groupes de hard rock des années 70-80 ressemblent à des petits clones de Led Zeppelin. Comment Page et Plant jugent-ils leurs héritiers ?

Dans les multiples interviews que j'ai pu lire, je n'ai pas trouvé d'hommage appuyé de l'un ou de l'autre à l'égard de tel ou tel groupe de rock. Il est vrai qu’après eux, une légion de formations ont été proclamées, voire se sont autoproclamé "héritières" du Dirigeable. Sans qu'aucune ne parvienne à faire regretter l'original.
À la limite, Nirvana, plus que les Guns'n'Roses ou Soundgarden (entre autres), aurait pu faire figure de petit cousin de Led Zep dans les années 90. Plus près de nous, les formations qui me semblent les plus proches dans l'esprit sont les groupes de Jack White (White Stripes, Raconteurs...) et les Foo Fighters (avec qui Page et Jones ont joué, d'ailleurs).

Vous montrez dans votre livre que les critiques rock ont longtemps étaient très réservées à l’égard de Led Zeppelin. Que reprochaient-ils au groupe ?

La presse spécialisée n’a pris la mesure du phénomène qu’en ordre dispersé. Si certains ont senti très tôt arriver le souffle de la tempête, notamment des petits journaux dont les journalistes passaient leur temps dans les concerts, la presse musicale plus établie renâcle, reprochant au jeune groupe soit de jouer trop fort (« Globalement, il faudrait que Led Zeppelin baisse un peu le volume », écrit le Melody Maker en décembre 1968), soit de massacrer les standards du blues. Et puis, il y a cette forme de mépris teinté de jalousie inavouée envers ces petits jeunes qui décrochent très vite un succès phénoménal aux Etats-Unis. Ils ne sont qu’une mode… Le magazine le plus réticent de tous, Rolling Stone, mettra des années avant d’admettre la valeur du groupe.

On voit et on entend assez peu Led Zeppelin à la télévision et à la radio. Comment se fait-il que le groupe suscite toujours autant d’intérêt ?

Si Led Zeppelin est peu présent à la télévision, c’est en grande partie parce que les images du groupe en action sont rares, par rapport à d’autres formations de la même envergure (Beatles, Stones…). Mais il ne me semble pas qu’aujourd’hui à la radio on entende moins Led Zeppelin que d’autres groupes des années 70 comme les Doors ou Genesis. C’est plus dû au fait que le rock, de manière générale, est devenu en France le genre oublié des programmations radio à large audience au profit de la pop, de la dance et du rap. Led Zeppelin est un groupe encore très présent sur les ondes américaines.

Pour autant, la transmission intergénérationnelle, la curiosité d’un grand nombre de jeunes pour ce groupe légendaire aux titres mythiques expliquent en grande partie cet engouement qui ne semble pas vouloir décliner. Il faut aussi, une fois encore, saluer le travail de remastérisation de Jimmy Page qui, en tant que producteur, a largement contribué à la survie de son groupe dans la mémoire collective. Led Zeppelin, comme les grands vins, vieillit bien !


Lire la chronique du livre Led Zeppelin : Même les dragons ont une fin sur Yuzu Melodies


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Boris Plantier