Le contrat Salinger, un thriller sur le monde de l'édition signé Adam Langer

Vendredi 30 Octobre 2015

Interview du romancier américain Adam Langer à l'occasion de la sortie du roman Le contrat Salinger aux éditions Super 8. L'occasion de parler du livre mais aussi de J.D. Salinger, du monde de l'édition, du microcosme des universités américaines et de la vie d'écrivain.


© Andreas Von Lintel
© Andreas Von Lintel
J'imagine que la vie quotidienne d'un écrivain est calme et monotone. Était-ce un challenge de créer une histoire à suspense autour d'un écrivain ?

Et bien, oui en effet, écrire un roman peut sembler monotone et calme, même si ça l'est peut-être moins quand on écrit dans des cafés, à la maison avec la musique à fond ou dans les transports publics à New York ou à Chicago. C'est la raison pour laquelle je ne passe pas tout ma journée à écrire des romans. Environ deux à trois heures de calme et de monotonie quotidienne me suffisent.

Je pense que c'est un challenge d'écrire un roman à suspense à propos de n'importe quelle profession. Si j'avais une expérience de détective privé ou de chasseur de primes, j'écrirais là-dessus mais je suis un écrivain alors c'est de cette expérience que je m'inspire.

Les livres peuvent influencer la vie ou les actes des lecteurs. Tel est le thème central de ce roman. C'est un thème qui vous fascine ? Et vous sentez-vous responsables du comportement de vos lecteurs ?

Dire qu'elle était tragique serait exagéré mais j'ai écrit ce livre dans une période de ma vie un peu particulière durant laquelle je me sentais isolé. Une période qui était aussi particulière pour la société américaine dans son ensemble. Je vivais avec ma famille, pour ainsi dire en exil, dans une ville universitaire dans le sud ouest de l'Indiana alors que l'économie américaine semblait en chute libre et que les secteurs des technologies, de l'immobilier et de la littérature étaient en train de s'effondrer en même temps. C'était l'époque des scandales bancaires et de la montée en flèche du chômage, quand toutes mes connaissances semblaient souffrir d'un grand sentiment d'insécurité. Et, même si j'éprouvais cette tension, comme j'habitais dans une petite ville au milieu des États-Unis, je ressentais tout cela avec beaucoup de distance. Qu'avais-je d'autre à faire que me plonger dans les livres ?

En ce qui concerne l'effet que produisent les livres sur les lecteurs, je crois qu'il est généralement assez indirect. Je pense que la raison pour laquelle je suis qui je suis et que je pense comme je pense, est due pour beaucoup à la musique que j'ai écoutée, aux films et aux pièces de théâtre que j'ai vus et aux livres que j'ai lus. Si je n'avais pas lu, par exemple, Virginia Woolf, Graham Greene, José Saramago, Alain Robbe-Grillet, Tom Stoppard et Simon Gray, je serais quelqu'un de très différent. Mais aucune de leurs œuvres ne m'a fait commettre un acte particulier.

Mais ce qui m'intéressait au sujet de J.D. Salinger et la raison pour laquelle j'ai écrit sur lui, c'est qu'un nombre d'individus clairement condamnables ont tenté d'imputer la responsabilité de leurs actes au livre qu'il a écrit. Que se passerait-il, me suis-je demandé, si on lisait un livre qui produirait réellement un tel effet ? Et quelle sorte de responsabilité éprouverait l'auteur qui aurait influencé un lecteur de cette manière-là ? Je ne sais pas vraiment l'effet que produit Le Contrat Salinger sur les gens qui le lisent. S'ils ont de la chance, ce livre les convaincra de lire plus et de se tenir à distance des universités du sud et du centre de l'Indiana.

Vous dressez un portait au vitriol des universités américaines. Est-ce que ça ressemble vraiment à ça ?

Il y a une plaisanterie aux États-Unis qui dit : « La raison pour laquelle les querelles universitaires sont si âpres est que les enjeux sont très faibles ». Je pense que c'est à peu près vrai. J'ai quelques bons amis qui ont la chance de pouvoir mener une existence confortable grâce aux universités. Mais, dans l'ensemble, je trouve le monde des universités américaines, en particulier dans le domaine des sciences humaines et sociales, répugnant, borné, et bourré de mesquinerie et d'auto-encensement. A l'époque où nous vivions dans l'Indiana, un crétin de politologue m'a demandé ce que ça me faisait de vivre là-bas. Il m'a dit « Ça doit s'apparenter à une lente torture pour vous » et je lui ai répondu « Non, ça a tout de suite été une torture ».

J.D. Salinger est omniprésent dans ce roman. Est-ce un hommage ?

Non. Je n'ai jamais été très fan de son travail, pour être honnête. J'aime L'attrape-cœurs. J'aime certaines nouvelles du recueil Nine Stories. Mais il m'a toujours mis mal à l'aise. Je m'intéresse au culte qui est apparu autour de lui mais je n'ai jamais voulu y participer. A l'époque où les autres gosses lisaient Salinger au lycée, je lisais Kerouac, même si, pour être honnête, son travail me met aussi un peu mal à l'aise ces derniers temps.

Il y a quelques mois, je suis allé à Cornish dans le New Hampshire parce que l'ancienne maison de Salinger y était à vendre. J'y suis allé en me demandant si cela m'intéresserait de l'acheter. J'ai trouvé l'endroit mignon mais assez isolé et propice à la claustrophobie. Ça ressemblait à la maison d'un paranoïaque. Aller là-bas, m'a permis de mieux comprendre l'homme mais ça n'a pas accru mon intérêt pour l'écrivain.

A l'arrière plan de ce roman, il y a le déclin du nombre de lecteurs et la crise de l'édition. Quelle est la situation aux États-Unis ?

Le roman est toujours sur le point de mourir, n'est ce pas ? André Gide a prédit sa mort il y a près de cent ans. Je crois que la seule chose qui se soit produite aux États-Unis, même si c'était il y a une décennie voir même un peu plus, c'est la formation d'une bulle spéculative dans le secteur de l'édition au même moment que la bulle immobilière. Pendant quelques temps, les gens voyaient les livres comme un moyen viable de devenir riche de la même manière qu'ils pensaient pouvoir s'enrichir avec des immeubles. Pour reprendre ce qu'a dit Jonathan Franzen, il y a eu une correction des marchés et c'est devenu compliqué pour un certain nombre d'entre nous qui réussissaient exagérément bien dans ce qui a toujours été un marché de niche plutôt qu'un marché grand public. Mais c'est aussi devenu compliqué pour ceux qui pensaient que la valeur de leurs appartements continuerait à doubler chaque année. Et c'est devenu encore plus compliqué (et ça l'est toujours) pour les musiciens qui ont vu les ventes de leur musique chuter parce que désormais tout le monde se procure de la musique gratuitement. Au moins, il reste quelques personnes qui achètent encore des livres.

Une collection de manuscrits inédits écrits par les plus grands romanciers, pensez-vous que ça puisse se produire un jour ?

C'est amusant d'y penser. Mais si de tels manuscrits existaient, je n'aimerais pas qu'ils soient publiés. Il y a quelque chose de trop attrayant dans ces grands romans qui n'ont jamais vu le jour ou ces chefs d’œuvres du cinéma que personne n'a jamais pu voir. A chaque fois que de telles œuvres font surface, elles déçoivent invariablement parce que la réalité ne peut jamais égaler l’œuvre que nous avions imaginée. C'est la raison pour laquelle je n'ai toujours pas lu Va et poste une sentinelle de Harper Lee. Et c'est aussi pour cette raison que ne ne suis pas sûr d'avoir envie de voir The Other Side of the Wind d'Orson Welles si quelqu'un l'achève un jour.

Pourriez-vous écrire un livre pour un lecteur unique ?

Je pense que c'est ce que je fais à chaque fois sauf que le lecteur, c'est moi. Je regarde les étagères de ma bibliothèque et j'essaye de penser à ce qu'il y manque. Quel est le livre qui n'a pas encore été écrit et que j'ai envie de lire ? Et comment puis-je m'y prendre pour combler ce vide ? J'ai des goûts très variés en matière de littérature et j'espère que si j'écris un livre que j'aurais envie de lire, alors d'autres personnes auront envie de le lire aussi.

Dans ce livre, néanmoins, il est question d'un individu très riche et abominable qui a fait signer des contrats à des auteurs pour qu'ils écrivent des livres que personne d'autre que lui n'a le droit de lire. Si j'avais signé un tel contrat avec lui, je serais obligé de garder le secret. Alors pourrais-je écrire un livre pour un lecteur unique ? Je pense que la réponse à cette question est : Qu'est-ce qui vous dit que je ne l'ai pas fait ? 

C'est aussi un roman sur le métier d'écrivain. Où puisez-vous votre inspiration ?

L'inspiration est partout. Elle est dans les conversations que je capte dans la rue et dans le métro, elle est dans ce que je vois par la fenêtre, elle est dans ce qui se passe quand je dépose les enfants à l'école. Elle est aussi dans les livres de Paul Beatty, de Willy Vlautin et de T. Geronimo Johnson que j'ai lus récemment. Elle est dans la musique de Courtney Barnett et de Paul Kelly. Elle est dans les histoires que mes filles me racontent. L'inspiration vient facilement. Ce qui est difficile, c'est de trouver le temps de coucher tout ça sur du papier.

Est-ce que le Contrat Salinger sera adapté à l'écran ? Et si vous pouviez choisir, quels acteurs verriez vous pour en interpréter les principaux personnages ?

J'ai eu beaucoup de discussions au sujet de l'adaptation cinématographique du Contrat Salinger mais ça ne s'est pas encore concrétisé. Si quelqu'un me donnait un paquet d'argent, la première chose que je ferais serait de tenir James Franco à l’écart du projet. Ensuite, je choisirais Romain Duris et lui ferait travailler son accent américain pour qu'il puisse interpréter mon propre rôle. Je choisirais Jeremy Irons dans le rôle de Dex Dunford et Bruno Ganz dans celui de Pavel. J'achèterais une machine à remonter le temps et retournerais environ trente ans en arrière pour qu'Helen Mirren puisse jouer le rôle de Margot Hetley. Et enfin, je prendrais Joachim Trier ou Olivier Assayas pour diriger tout ça. Pensez-vous que ce soit faisable ?


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Boris Plantier