L'itinéraire surprenant de Fleetwood Mac, du British blues au rock californien

Vendredi 13 Mars 2015

Interview. Jean-Sylvain Cabot, spécialiste du hard rock et ancien collaborateur de Rock&Folk, vient de publier un ouvrage sur Fleetwood Mac aux éditions Le mot et le reste. L'occasion était belle de parler avec lui de ce groupe mythique du rock britannique.


Racontez-moi votre découverte de Fleetwood Mac ?

J’ai découvert Fleetwood Mac par John Mayall avec l’album A Hard Road sur lequel joue Peter Green, en remplacement de Eric Clapton parti fonder Cream. J’avais auparavant flashé sur l’album de John Mayall avec Eric Clapton. J’étais un fan de John Mayall et de groupes comme Chicken Shack, Savoy Brown, Groundhogs et tout ce qui tournait autour du British Blues et du label Blue Horizon. Un label, rappelons-le, fondé au départ pour Fleetwood Mac, car Mike Vernon, étant averti du désir de Green de quitter Mayall pour créer son propre groupe, saisit là l’occasion de former son label.

Je me suis donc intéressé à ce que faisait Peter Green et cela m’a conduit aux premiers albums de Fleetwood Mac.

A la base de Fleetwood Mac, il y a Mick Fleetwood et John McVie, deux musiciens incapables de composer. Sont-ils considérés comme de bons musiciens ?

Je pourrais vous répondre avec humour comme au sujet de Ringo Starr. « Le meilleur batteur du monde? C'était même pas le meilleur batteur des Beatles ! » dira John Lennon en plaisantant. Mick Fleetwood, grand par la taille, n’est pas un grand batteur au sens technique. Il existe des dizaines de batteurs meilleurs que lui à l’époque. Lors de mes recherches, je suis tombé sur un classement des 100 meilleurs batteurs de rock, il arrive à la 59ème place, derrière Ringo Starr 47 ième, alors que je pense que Mick Fleetwood est un meilleur batteur que Ringo Starr mais là n’est pas la question. Comme Ringo, il assure et ce qu’il fait est très basique mais suffisant pour la musique de Fleetwood Mac qui n’est pas d’une grande complexité. Ce qui est intéressant, c’est que Mick Fleetwood est quelqu’un de passionné par les percussions et les instruments africains qu’il collectionne.

Quant à John Mc Vie, c’est un très bon bassiste, un excellent musicien à qui on ne la fait pas. Lindsey Buckingham s’y est frotté à son arrivée. Lui aussi, son style colle parfaitement à la musique du groupe.

Leur principal problème fut de ne pas composer et de savoir écrire des chansons. Ce qui explique la constante recherche de Mick Fleetwood pour des guitaristes-chanteurs et surtout compositeurs…

Le premier Fleetwood Mac était un groupe de jeunes garçons déconneurs. Que leur a-t-il manqué pour devenir un vrai grand groupe ?

Des garçons déconneurs, çà c’est un aspect, en effet, qu’on n’associe pas vraiment à Fleetwood Mac, et pourtant, c’est à l’époque une bande de joyeux drilles, de gais lurons.. Jeremy Spencer est le pitre du groupe et amuse tout le monde avec ses imitations.. Son imitation de John Mayall est hilarante.
N’oublions pas que sur scène, une bonne moitié des concerts est réservé à son show rock’n’roll, avec des reprises de rock et une imitation d’Elvis Presley.

Ce qui m’amuse dans votre question, c’ est l’adjectif vrai. Un vrai grand groupe ; Et qu’est-ce qu’un vrai grand groupe ? Pour ma part, je pense que Fleetwood Mac a été un vrai grand groupe en 1969. C’est l’époque où ils sont à leur zénith artistique et commercial, alignant plusieurs tubes d’affilée. Le single « Albatross » a été numéro un en Angleterre, « Man Of The World » numéro deux et « Oh Well » numéro deux. Sans oublier « Black Magic Woman » sorti l’année d’avant et qui va être un tube énorme pour Carlos Santana en 1970. C’est aussi l’année de Then Play On et de leur seconde tournée américaine où Peter Green et ses compagnons deviennent très appréciés du public américain et de la critique. Une compilation English Rose paraît en Amérique début 1969 pour les faire connaître.

Parallèlement, leur musique est par ailleurs en train d’évoluer. Elle devient plus électrique, plus heavy, et psychédélique, sur scène t les morceaux s’étirent en de longues jams, sous l’influence des groupes californiens. Les concerts de cette époque sont fabuleux. 1969 est une année décisive, l’année de leur consécration. Ce n’est pas pour rien que les lecteurs du Melody Maker les place dans leur référendum de fin d’année aux premières places. Peter Green est même sacré meilleur compositeur avant Lennon-McCartney et Jagger-Richards. Et on a du mal aujourd’hui à imaginer leur immense popularité.

En fait, 1970 aurait du être l’année de leur consécration internationale si le départ de Green n’avait tout remis en question. Mick Fleetwood pense qu’ils n’avaient rien à envier à Led Zeppelin et qu’ils auraient pu connaître le même genre de réussite. Il n’a pas foncièrement tort sauf que Peter Green, lui, n’a jamais eu pour ambition d’être une rock star, de jouer le jeu du show-bizness et de collectionner les disques d’or..

Il y a deux personnages loufoques qui transforment bien malgré eux l’histoire de ce premier Fleetwood Mac en comédie, ce sont Peter Green et Jeremy Spencer. Racontez-nous les conditions de leur départ ?

Bien avant Then Play On, juste après le succès d’ « Albatross », la richesse accumulée par le succès du groupe met Peter Green mal à l’aise. Il n’est pas à l’aise non plus avec l’industrie musicale, et le star système. Il ne supporte plus son statut de guitar-hero et de leader. Il veut aussi donner une nouvelle direction au groupe et jouer une autre musique, plus libre, moins formatée. Ce désir de changement coïncide aussi avec une sorte de phase mystique, une crise spirituelle. Peter Green devient un Jesus freak, change de look, arbore une longue barbe, des tuniques et porte des crucifix. Il ressemble à une sorte de moine pèlerin, d’illuminé.

L’expérimentation du LSD, découvert lors de la première tournée US fin 68 et de sa rencontre avec le Grateful Dead, y est aussi pour quelque chose. Sous l’influence des drogues, son équilibre mental se détériore, sa relation à l’argent commence à poser de sérieux problèmes aux autres. il veut donner tout l'argent du groupe aux œuvres de charité…

Les autres ne sont pas d'accord, forcément. Il veut quitter le groupe avant l’été 69 mais le manager Clifford Davis le persuade de rester encore pour le bien de tous. Mais les divergences humaines et musicales sont devenues telles, son équilibre mental est devenu tellement fragile qu’il quitte Fleetwood Mac fin mai 1970.

Pour Jeremy Spencer, l’histoire est tout à fait étrange.. Rappelons que Jeremy Spencer avait une double personnalité : extraverti, comique jusqu’à la vulgarité sur scène mais aussi calme et très religieux dans sa vie privée, il portait une Bible dans la doublure de son manteau.

En février 71, le groupe se retrouve en Californie pour une série de concerts à San Francisco et Los Angeles. Avant leur arrivée, dans l’avion, Jeremy Spencer montre des signes d’inquiétudes. Il semble perturbé, sent de mauvaises vibrations.. A leur arrivée à l’hôtel à San Francisco dans la matinée, le guitariste prétexte l’achat d’un magazine et quitte l’hôtel. A six heures du soir, n’étant toujours pas rentré, le groupe annule le concert et donne l’alerte. On le retrouvera après quatre jours d’enquête dans la secte locale des Enfants de Dieu, le crane rasé, vêtu de haillons et rebaptisé Jonathan. Il déclare avoir trouvé la lumière et vouloir se consacrer à la gloire de Dieu.

Le groupe est sous le choc et semble frappé d’une curieuse malédiction des guitaristes..

A partir des années 70, Fleetwood Mac s’installe aux États-Unis. Les membres britanniques du groupe sont-ils définitivement américanisés ou se considèrent-ils toujours comme britanniques ?

Je ne sais pas si je peux répondre à une telle question. C’est à eux qu’il faudrait la poser. Tout ce qu’on peux dire, c’est que c’est Christine McVie qui montrera le plus de réticences à quitter l’Angleterre pour s’installer en Amérique en 1974. Elle n’aime pas la Californie. Elle est très liée à ses parents et à sa sœur et revient souvent en Angleterre, y ayant acheté une maison. D’ailleurs, à son départ du groupe en 1990, après Behind the Mask, elle vend sa maison à L.A. et s’installe en Angleterre.
 
Comme vous l’avez écrit dans l’introduction du livre, personne ne connait le Fleetwood Mac de la première partie des années 70. Jugez-vous que les albums de cette période sont sous-estimés ? Et avez-vous le sentiment que ces albums sortiront un jour de l’ombre ?

Je pense que cette période où le groupe, paradoxalement est au creux de la vague mais reste très productif est injustement méconnue et c’est bien dommage. Rien qu’un disque comme Kiln House, le premier sans Peter Green est un petit bijou... Les deux albums suivants avec Bob Welch, Future Games (1971) et Bare Trees (1972) le dernier avec Danny Kirwan, sont tous les deux excellents, voire un peu plus. A l’époque, l’Angleterre les a oublié, le groupe tourne en Amérique, végétant dans une relatif semi-anonymat, essayant de se refaire un nom, en sortant un album par an.

Sous l’impulsion de Bob Welch et de Christine McVie, tous deux se partageant la composition des chansons, le groupe va produire des albums tout à fait estimables, chacun contenant trois ou quatre très bonnes chansons. Pour ma part, j’estime que Christine McVie, a écrit durant cette période, quelques unes de ses plus belles chansons.

Ces albums sont disponibles et ne coûtent presque rien. J’invite tous les amateurs de Fleetwood Mac de Rumours et post 1977 à montrer un peu de curiosité et à découvrir ces disques qui contiennent des petites merveilles…
 
On pourrait croire que pour enregistrer un bon album, il faut travailler dans de bonnes conditions et pourtant c’est tout le contraire avec Fleetwood Mac. Comment expliquer les réussites de Rumours puis de Tango in the Night, enregistrés dans des conditions désastreuses ?

Je ne sais pas. Regardez les Beatles, on sait que rien ne va plus entre eux à partir du Double album blanc en 1968 et voyez le résultat. Sans oublier Abbey Road, autre réussite, l’année suivante.

Les chemins de la création sont très mystérieux. Les artistes sont on le sait des personnes sensibles trouvent leur principale source d’inspiration dans leur émotions, dans leur vie personnelle. Certains ont besoins des difficultés, de l’adversité pour créer, d’autres non. Il y a sans doute l’idée sous-jacente que l’œuvre est plus importante que les personnalités et les querelles d’égo. Au final, c’est l’œuvre qui compte même si dans le cas de Rumours, son succès phénoménal m’a toujours laissé perplexe...

Dans le cas de Tango in the Night, je pense que le groupe à l’époque n’existe plus. Stevie Nicks est hors-jeu à cause de ses problèmes de drogue, les autres aussi sont dans le mur.. la situation est quasi désespérée. Ils n’ont rien fait depuis cinq ans et ils appellent à l’aide Lindsey Buckingham en lui laissant carte blanche, lequel s’exécute à contre-cœur car il a du renoncer à terminer son album solo mais surtout, les autres veulent qu’il donne ses chansons pour l’album de Fleetwood Mac.

Christine McVie, fraîchement remariée, donne deux tubes « Everywhere »  et « Little Lies ». Au vu des circonstances, Tango In the Night est un miracle qui sauve les apparences mais celles-ci restent fragiles. Car après la sortie du disque, de nouveaux problèmes se posent. Lindsey Buckingham ne voulant pas partir en tournée. Il quitte d’ailleurs le groupe quelques mois plus tard..

Tusk, l’album le plus ambitieux de Fleetwood Mac, a obtenu des ventes décevantes et a créé des tensions au sein du groupe. Le traumatisme Tusk a-t-il été surmonté ? Et que pensent les membres du groupe de ce disque a posteriori ?

Aux yeux du groupe et du label, malgré ses ventes confortables (4 millions d’exemplaires en 1981), Tusk est vu comme un échec par rapport au succès mondial de Rumours. L’album sera tout de même numéro quatre des charts US et numéro Un en Angleterre. Mais l’échec relatif de l’album provoque un mini-séisme, une sorte de traumatisme.

On reprocha à Tusk d’avoir coûté trop cher, les excentricités new-wave de Lindsey Buckingham qui perturbent le public habituel du groupe, une mauvaise pochette, une mauvaise promotion, son prix (15,99 dollars) pour un double album, prix jugé excessif à une époque où la crise du disque touche sévèrement l’industrie, de ne pas contenir un seul vrai tube même si « Sara », chanson de Stevie Nicks, atteint la septième place des charts US et le single « Tusk » qui deviendra numéro huit.

Tous les membres du groupe seront déçus et le feront comprendre à Lindsey Buckingham par une attitude d’hostilité ouverte. Celui- en souffrira longtemps, vivant cette accusation, comme une injustice et une blessure. Même en 1985, après le triomphe de Tango In the Night, l’échec de Tusk ne semble pas complètement digéré par tous et notamment par Lindsey Buckingham qui en veut toujours à ses camarades et ne veut pas repartir avec eux en tournée.

Pour en revenir à Tusk, c’est finalement Mike Fleetwood, lui aussi déçu à l’époque, qui aura je crois le meilleur jugement en disant qu’il serait très content si dans cinq ans, quelqu’un venait le féliciter pour Tusk en lui disant que c’est un super album. Le temps a donné raison à Mick Fleetwood et à Lindsey Buckingham. Tusk est perçu aujourd’hui comme l’œuvre la plus ambitieuse de cette formation, est devenu un véritable classique et un album de référence ayant influencé de jeunes groupes de rock indépendants. Et aujourd’hui, Mick Fleetwood déclare même que Tusk est son album préféré de Fleetwood Mac.

On a peu l’impression à vous lire que ce qui passionne Mick Fleetwood et peut-être John McVie aussi, c’est le blues rock de leurs débuts. La musique du Fleetwood Mac des années 70-80 les intéresse-elle vraiment ?

Le départ de Peter Green a été un vrai traumatisme. Ajoutons celui de Jeremy Spencer, puis de Danny Kirwan. C’est un groupe qui n’aura pas été épargné et qui aura du se reconstruire après de nombreuses épreuves. La musique a forcément évolué avec les nouveaux collaborateurs. Ils se sont adaptés. Qu’ils préfèrent le blues-rock de leurs débuts, je ne sais pas vraiment. Toujours est-il que Mick Fleetwood sera toujours heureux de jouer sur scène leurs anciens morceaux de l’époque Green, dont certains ne quitteront jamais le répertoire (« Rattlesnake Shake », « Oh Well », « Black Magic Woman »). En 1987 avec l’arrivée du guitariste Rick Vito, ancien guitariste de John Mayall, Mick Fleetwood est très heureux de voir le répertoire prendre une nouvelle couleur bluesy.
 
Le Fleetwood Mac de l’album Rumours est de nouveau au complet. Les musiciens affichent-ils une certaine unité ou s’agit-il d’une histoire de fric comme les Eagles ou les Beach Boys ?

J’ai déjà abordé ce sujet dans mon ouvrage précédent sur Deep Purple et sur ce phénomène du Classic rock... Dans le contexte de la célébration permanente de la culture Rock et de ses héros depuis une vingtaine d’années, il est difficile de voir dans ces reformations autre chose que des opportunités commerciales et financières. Dans le cas de Fleetwood Mac, le retour de Christine McVie en 2014 a été sur-médiatisé.

Tous les groupes de rock historiques, légendaires, comme Fleetwood Mac, deviennent une parodie d’eux-mêmes, jouant un répertoire archiconnu et convenu, basé essentiellement sur les tubes. Ils sont devenus leurs propres tribute bands même si l’original est toujours préférable à la copie. Alors ne soyons pas mauvaise langue, cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas heureux de se retrouver et de jouer ensemble mais ne soyons pas non plus naïfs. Il est difficile, étant donné les enjeux financiers énormes et les retombées commerciales consécutives d’y voir une entreprise guidée par des motifs purement artistiques et musicaux. Ritchie Blackmore avait été honnête sur ce point et l’avait déjà dit en 1984 au moment de la reformation de Deep Purple. Toutes ces reformations ne sont qu’un moyen, pour le management et le groupe, de faire de l’argent.



Boris Plantier