Geyster : "Je suis quasiment certain que si demain je me réveillais en 1977, je serais extrêmement déçu par la réalité"

Lundi 16 Mai 2011

Interview - Le nouvel album de Geyster, Radio Geyster 1977, revisite la musique west-coast qui ensoleillait les radios américaines des années 70 avec des groupes tels que Steely Dan ou Pages. Derrière le nom de Geyster, se cache Gael Benyamin, producteur, compositeur, chanteur et multi-instrumentiste. Il a eu la gentillesse de répondre à mes questions.


Geyster : "Je suis quasiment certain que si demain je me réveillais en 1977, je serais extrêmement déçu par la réalité"
Après "I Love 1984", "Radio Geyster 1977". Est-ce que Geyster est une machine à remonter le temps ?
Disons que j’ai beaucoup de mal à me sentir en harmonie avec la musique d’aujourd’hui. Il m’arrive bien sûr d’apprécier des artistes actuels mais cela reste très ponctuel et assez exceptionnel. Du coup je me plonge dans la musique qui me touche le plus et il s’avère que c’est la musique de la fin des années 60 jusqu’au début des années 80 qui s’impose à moi. A mon sens l’apogée technologique et inspirationnelle de la musique se situe dans ces années là, et ce, tous styles confondus. A vouloir toujours faire mieux d’un point de vue sonore et technologique, c’est exactement l’inverse qui s’est passé: le déclin. Pour moi tout ce qui est venu après 1985 est dans une dynamique de déclin plus ou moins rapide, même si, encore une fois il y a eu de bonnes choses de tous temps. Mais comme pour le vin, ces années là sont me semble-t-il, un meilleur “cru” que les autres décennies. Le problème c’est qu’aujourd’hui de façon générale, mis à part en France où c’est carrément le retour du bal musette et du ukulélé, c’est la production qui a pris le pas sur la composition. Bien souvent le “gros son” prime sur la bonne chanson, il n’y a qu’à voir le Top 10...

Tu avais quel âge en 1977 ?

J’avais 3 ans ! Donc pas vraiment de souvenirs. Mais mon père est un fou de musique et avait une grosse collection de vinyles. Du coup mon enfance a été largement bercée par la musique même si je suis bizarrement le seul musicien de ma famille

L’album "Radio Geyster 1977" se déroule le lendemain de la mort d’Elvis Presley. Pourquoi cette date symbolique ?

J’ai remarqué que les lendemains de deuil sont souvent euphoriques. Le deuil inspire la pro-création, la naissance, le sexe, l’amour... Je n’ai aucun souvenir du 16 ou 17 Août 1977, j’ai choisis cette date car c’est le lendemain de la mort d’un artiste et performer hors pair qui a révolutionné la musique plus que quiconque. J’adore Elvis Presley, sa voix, son look, ce qu’il dégage...

En 1977, Steely Dan sortait l’album "Aja", Fleetwood Mac "Rumours", c’était l’âge d’or de la musique west-coast… Tu aimerais te réveiller à Los Angeles à cette époque ?
Oui et non ! Je pense que le plaisir est justement dans le fantasme. La projection de soi et de son art dans une époque que l’on n’a pas vécue permet de la sublimer, de la fantasmer et de l’extrapoler à l’infini. Je suis quasiment certain que si demain je me réveillais en 1977 je serais extrêmement déçu par la réalité et peut être même que je ne serais même pas sensible à la musique de l’époque !

Imaginons-nous en 1977 à L.A. Quels musiciens recrutes-tu pour enregistrer "Radio Geyster 1977"
Steve Gadd à la batterie (ou Jeff Porcaro si Steve n’est pas dispo haha!), Chuck Rainey à la basse, Eumir Deodato aux claviers, Michael Brecker au sax, Jeff “Skunk” Baxter et Larry Carlton à la guitare, The Jones Girls aux choeurs, Roger Nichols derrière la console, et enfin Quincy Jones pour m’aider à superviser un peu tout ça !

La west-coast était une musique très ambitieuse, enregistrée avec les meilleurs musiciens de l’époque. Pourtant cette musique a eu et a toujours mauvaise presse, comment expliquer ce paradoxe ?
Car la perfection effraie ! C’est une musique hyper rigoureuse qui exige de s’entourer de musiciens très pointus et qui doit bénéficier d’un son impeccable pour vraiment décoller. Et un son trop propre, des mélodies trop bien ficelées, des arrangements trop sophistiqués peuvent rendre au premier abord cette musique très froide, lisse, et difficile d’accès. Je me rappelle la première fois que j’ai entendu Steely Dan je n’ai pas du tout aimé, je trouvais ça trop cérébral, trop intellectuel, trop froid et je ne retenais rien de leurs mélodies. Puis un jour je me baladais à New York et un type sur le trottoir vendait des cassettes pirates (des “chutes” de studio) d’artistes célèbres. Et dans le tas j’ai pris les “outtakes” de Steely Dan. J’ai mis la cassette dans mon walkman et là, en marchant sous le soleil écrasant de New York, le casque sur les oreilles, cela a été le choc musical ! Tout ce que je ne comprenais pas avant dans la musique de Steely Dan m’a semblé tout à coup d’une évidence absolue ! Comme une révélation suprême. Etait-ce justement la mauvaise qualité de l’enregistrement qui m’a aidé à apprécier une musique à laquelle je n’étais pas sensible ? C’est possible ! Quoiqu’il en soit j’avais 18 ans à l’époque et c’est à ce moment là que j’ai su définitivement vers quelle direction orienter mes compositions. La musique westcoast c’est un peu comme le jazz, elle s’apprivoise, il faut plusieurs écoutes pour comprendre la subtilité des mélodies, des arrangements. Il y a aussi dans cette musique un coté niais et très féminin que les gens (surtout les mecs!) n’osent pas assumer. Les violons, les mélodies sucrées et mielleuses, les voix claires, le coté kitch des claviers... Ca fait pas “cool” de dire à ses potes qu’on aime ça car ils nous prennent pour des gros ringards romantiques. Je suis sûr que beaucoup de gens aiment secrètement cette musique et qu’ils ne l’avoueront jamais !

1977, c’est aussi l’année du boom du disco en Amérique. Comment juges-tu ce phénomène ?
Pour moi cela va ensemble car je trouve la musique westcoast très proche du disco ! Les Bee Gees par exemple sont hyper westcoast à mon sens. Le disco porte la même positivité, la même “célébration de la vie” que la musique westcoast. On y retrouve d’ailleurs la même rigueur au niveau de la production et dans le choix des musiciens, ainsi que les mêmes sons utilisés dans la westcoast (Fender Rhodes, guitare funky, basses groovy...). La disco finalement c’est un peu de la westcoast accélérée avec une touche de funk un peu plus appuyée.

La musique de Geyster est souvent très dansante. Le groupe revendique-t-il une influence disco ?
Absolument ! je suis un grand amateur de Nile Rodgers & Chic. Et j’aime aussi beaucoup le son House du début des années 2000. J’ai eu le plaisir de rencontrer Nile Rodgers personnellement l’hiver dernier et il expliquait comment il composait ses chansons à l’époque de Chic. Il abordait la composition exactement comme un musicien de jazz en alignant des accords très riches harmoniquement et en chantant de belles mélodies dessus, comme s’il composait un thème de jazz. Ensuite il disait que tout est une affaire de mise en forme rythmique et de production. Il suffit de jouer les accords de manière syncopée et funky pour que tout à coup un morceau qui paraissait très doux et mélodieux donne envie de danser. Bref, je me suis tout à fait reconnu dans son approche de la musique, à mon niveau bien sûr !:) Finalement la House music, et plus particulièrement la Frenchtouch c’est juste la suite logique du disco, avec les outils et les instruments de notre époque. Mais le but est le même: faire danser les gens !

Geyster est parfois considéré comme un groupe de musique électronique, sans doute à cause de ces rythmiques dance. Est-ce que ça te dérange ?
Effectivement, les 2 premiers albums de Geyster sont orientés House/Dance. Mais si cela s’est fait un peu par hasard au début c’est quelque chose que j’ai volontairement cultivé par la suite ! Pour l’anecdote, en 1999 je revenais de Los Angeles avec Pernilla qui chante avec moi, et on voulait remonter un groupe...en vain ! Je ne trouvais pas les musiciens adéquates et surtout je n’arrivais pas vraiment à exprimer ce que j’attendais d’eux. Du coup je me suis acheté un ordinateur, quelques synthés et j’ai commencé à tout jouer tout seul au clavier. Et moi qui n’avais absolument aucune culture DJ ou électronique je me suis pris au jeu et je ne voulais surtout pas tomber dans le piège du gars qui essaie d’imiter de vrais instruments avec des synthés car cela sonne vite très “cheap”. Du coup j’ai joué la carte électronique à fond les ballons et je me suis rendu compte que j’arrivais finalement à transposer toutes mes compos dans un univers portés uniquement par des synthés. Puis il y a eu le tube “Bye Bye Superman” qui a gravé le groupe Geyster dans la catégorie House/Dance, et on s’est retrouvé dans des compilations Electro ou à faire des concerts dans des boites de nuit aux cotés d’artistes qui étaient à des années lumières de notre musique ou de notre culture. Plutôt absurde mais c’était assez marrant finalement ! J’assume complètement ma période House, et j’y reviendrai certainement. Je reproche d’ailleurs souvent aux amateurs de westcoast d’être trop puristes et de se fermer à des choses pourtant très westcoast dans l’esprit, uniquement à cause de la présence de batteries électroniques et de synthés, c’est dommage !

Tu as étudié dans une école de musique à Los Angeles. C’était juste pour le fun ou tu as appris des choses que tu n’aurais jamais pu apprendre en restant en France ?
Techniquement parlant l’enseignement est identique à celui qu’on retrouve en France. Avec quand même plus de professionnalisme et de méthode de la part des professeurs américains. En fait là-bas j’ai surtout appris ce qu’est la rigueur, le soucis du détail, chose que je constate très rarement en France. Et puis l’environnement pour un artiste est super important. Je suis parti aux USA j’avais 23 ans, c’était un peu la conquête de l’ouest pour moi, un moment très excitant, et aussi je me retrouvais à devoir vivre tout seul pour la première fois, et ce à 10 000 km de ma famille, ça fait drôle, c’est violent et rassurant à la fois de se retrouver seul dans une grande ville comme Los Angeles. C’est une ville très puissante qui vous aspire dans tous les sens du terme. Les européens n’aiment généralement pas cette ville car ils ne la comprennent pas et ne jurent que par New York lorsqu’il s’agit de citer une ville américaine. Los Angeles c’est un peu comme la musique westcoast, soit on adore, soit on déteste, il n’y a pas de juste milieu...

"Radio Geyster 1977" n’est-il pas un peu le 2e album de Nightshift ?
Non car Nightshift c’est Jérôme Beuret et moi-même, alors que Geyster je suis seul aux commandes, du moins dans les compositions. De plus dans Geyster il y a un élément soul/funk qu’il n’y a pas du tout dans Nightshift qui se veut plus rock finalement. Après je comprends ta question dans le sens où l’approche de la production est très similaire: le son vintage, les vrais instruments, l’orientation clairement westcoast, etc... Le nouveau Nightshift est en préparation avec quelques pré-maquettes en cours. J’attends surtout que Jérôme finisse son album solo (très westcoast pour changer hehe!) et on s’y mettra sérieusement.

Les artistes west-coast ne sont plus très prolifiques. Penses-tu que l’inspiration s’assèche après une ou deux décennies de créativité ?
Pour moi c’est avant tout une question de tempérament. Et je dirais que l’auto-satisfaction est l’ennemi numéro 1 de l’inspiration. Un musicien ou plus généralement un artiste qui n’a plus rien à prouver créera à coup sûr des choses moins intéressantes qu’un artiste qui a des choses à dire. Le doute et la remise en question sont les principaux moteurs de l’inspiration. Et même si un artiste a fait ses preuves il doit savoir se mettre en danger, provoquer le doute. Un type qui ne doute plus de son talent ou qui créé simplement pour remplir ses contrats et vendre des disques n’aura pas grand chose à exprimer et évidemment cela se ressent tout de suite dans son art. Pour le cas des artistes westcoast un grand nombre d’entre eux ont écrit de gros hits ! Ils doivent avoir autre chose à faire aujourd’hui...

Il y a peu d’années encore, l’industrie du disque était presque entièrement contrôlée par les majors. Désormais, les productions des labels indépendants attirent beaucoup plus l’attention qu’autrefois et impressionnent par leur qualité et leur créativité. Est-ce le signe d’un échec stratégique des majors ?
Tout à fait ! Les résultats économiques catastrophiques de l’industrie musicale forcent les majors aujourd’hui à ne plus signer que des artistes qui ont déjà leur public et qui vendent déjà des disques. Il n’y a plus aucun travail de développement d’artiste. Il ne s’agit plus pour eux de découvrir des talents mais plutôt des vendeurs de disques. Du coup, seuls les labels indépendants, qui bien souvent vivent avec d’autres sources de revenus que la vente de disques, peuvent se permettre de produire des artistes en misant sur leur talent. De plus, grâce aux technologies actuelles, les coûts de production d’un disque aujourd’hui sont quasiment à la portée de tout le monde. L’erreur principale des majors vient je pense du bras de fer perdu d’avance qu’ils ont livré contre Internet et le MP3 il y a 12 ans (et qu’ils continue de livrer!). Au lieu de réagir sur le moment et d’adapter leur système de vente en fonction des nouvelles technologies qui se profilaient à la fin des années 90, ils ont voulu combattre un phénomène totalement impalpable: le numérique ! Et ils ont attendu quasiment 10 ans pour comprendre qu’ils n’y arriveraient pas sans entreprendre des changements radicaux dans leur manière de fonctionner. Mais évidemment il était bien trop tard, le mal était fait et ils se retrouvent aujourd’hui en plein naufrage. D’ailleurs à ce sujet je constate qu’aujourd’hui c’est au tour des éditeurs littéraires de bloquer les droits numériques de leurs auteurs en pensant sauver le livre format papier qui est, nous le savons tous, voué à disparaitre ! L’histoire se répète à ce que je vois, c’est bien les mecs, continuez comme ça !

Certains artistes dont les derniers coups d’éclat remontent souvent à une ou deux décennies (Françoise Hardy en France, Stevie Nicks et John Mellencamp aux Etats-Unis) s’insurgent contre Internet qu’ils jugent responsable de la perte d’une partie de leurs revenus. Est-ce que cela signifie que les musiciens ne peuvent plus se reposer sur leur fonds de catalogue comme autrefois ?
Bien sûr que ces artistes subissent une perte de revenus ! Mais comme je l’explique plus haut, d’après moi ce n’est pas la faute des utilisateurs/auditeurs, mais plutôt celle des maisons de disques qui n’ont pas su réagir en temps et en heure au phénomène Internet.

Pourra-t-on entendre Radio Geyster 1977 sur scène ?
J’espère ! S’il y a bien une chose qui me frustre dans mon métier aujourd’hui c’est la scène ! Contrairement aux idées reçues, faire du live aujourd’hui est devenu beaucoup plus compliqué (surtout d’un point de vue financier) que d’enregistrer des albums ! De plus le phénomène DJ a tué les groupes, engager un DJ pour un directeur de salles ou pour un lieu branché est beaucoup plus rentable que d’engager un groupe de 5 musiciens ! Du coup je me suis dit que je referai des concerts lorsque la demande de voir Geyster en live sera plus forte et surtout qu’un vrai “tour support” sera mis en place pour que tout le monde s’y retrouve financièrement. Pour te donner une idée, mon dernier concert il y a un an a été un gros succès, la salle était pleine à craquer etc... mais j’ai perdu beaucoup d’argent après déduction de tous les frais (musiciens, répétitions, etc..), ça calme !



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Boris Plantier