David Bowie à l'avant-garde de la pop

Dimanche 21 Février 2016

Interview. David Bowie est mort le 10 janvier 2016. Retour sur la vie et la carrière de ce musicien unique avec Matthieu Thibault, auteur du livre "David Bowie, l'avant-garde pop" aux éditions Le Mot et le reste.


Quelle jeunesse et éducation a eu David Bowie ?

Grandissant dans un foyer modeste et classique au sud-est de Londres, l'enfance et l'adolescence de Bowie dénote uniquement par l'influence de son demi-frère aîné, Terry. Diagnostiqué quelques années plus tard schizophrène, celui-ci fait découvrir au jeune David des disques de jazz et des livres de la beat generation qui marqueront la personnalité et la musique de Bowie. À l'adolescence, après des études scolaires peu brillantes, ce dernier suit les cours artistiques de la Bromley Technical School qu'il abandonnera pour se concentrer sur ses premiers groupes de rock et ses premiers enregistrements solos au milieu des années soixante.

Quels sont ses albums incontournables ?

Les années soixante-dix constituent l'âge d'or artistique de Bowie pour plusieurs raisons. D'abord parce que l'artiste évolue à une vitesse exceptionnelle, produisant au moins un album par an, mais aussi parce que chacun d'entre eux établit une synthèse novatrice entre des genres parfois éloignées. Deux périodes clés se détachent néanmoins, la période glam de 1971 à 1973 et la période européenne de 1976 à 1977. La période glam fournit au catalogue de Bowie des succès pop immédiats, aux compositions riches et aux arrangements raffinés. Ziggy Stardust et Aladdin Sane illustrent à merveille cette pop sensuelle, théâtrale, aux refrains universels. Aux alter egos costumés et maquillés de cette période répondent Station To Station, Low et "Heroes", des albums avant-gardistes produits à partir de 1976, mêlant un groove funk à des paysages électroniques. Ces cinq disques résument l'étendue du style de Bowie avec une invention constante et une personnalité unique.

Il semble y avoir eu beaucoup de David Bowie différents. Quels sont les point communs de tous ces Bowie ? Comment définir son style ?

De nombreuses périodes se sont bousculées durant la carrière de Bowie. À chacune correspond une nouvelle esthétique musicale, de nouveaux collaborateurs et une nouvelle image médiatique. Toutes partagent néanmoins un esprit de synthèse propre à Bowie qui, tout au long de sa discographie, aura rassemblé des musiciens d'horizons différents (citons le guitar hero Mick Ronson, le guitariste funk Carlos Alomar, le producteur électronique Brian Eno ou, très récemment, le saxophoniste jazz Donny McCaslin) pour créer une musique hybride dépassant la somme de ses influences. Entre pop, rock, électro, soul, funk, jazz et même musiques du monde, le style Bowie se définit justement par son statut inclassable. Naturellement, sa voix inimitable, d'un pincé aigu aux vibratos graves de crooner, apporte une cohérence sonore, sans compter son écriture marquée, notamment, par des mélodies sinueuses et des suites d'accords inhabituelles. Enfin, Bowie s'est démarqué tout au long de sa carrière par une vision pluridisciplinaire de son art, intégrant costumes, mises en scènes théâtrales et textes inspirés, entre autres, des cinéastes Stanley Kubrick et Fritz Lang, du théâtre kabuki, des écrivains de la beat generation, de George Orwell, de la pratique du mime, d'Andy Warhol, bref, une constellation d'influences qui, mêlée à l'héritage musical du Velvet Underground, des Kinks et de Jacques Brel, rassemble les arts et rend la séparation entre cultures savante et populaire caduque. Il est le premier artiste pop à proposer un art aussi total, une notion qu'il ne quittera jamais durant toute sa carrière.

A la fin des années 70, il part pour Berlin. Pourquoi cet "exil" et pourquoi Berlin ?

La gloire des années glam finit par épuiser Bowie. Fatigué d'incarner son double scénique Ziggy Stardust en interview et sur scène, il part à Los Angeles pour un virage soul et funk sur l'album Young Americans en 1975. Cette période le voit s'isoler, se droguer et s'amaigrir dangereusement. Avec l'aide de son assistante Corinne Schwab, il décide de quitter cette vie d'excès accompagné de son ami Iggy Pop. Les deux artistes cherchent une certaine normalité et, pour cela, s'installent dans une ville qui leur permettra de vivre plus anonymement et loin des excès. La fascination de Bowie pour le cabaret berlinois, l’expressionnisme allemand, la musique locale de l'époque (le krautrock de Kraftwerk, Neu! et Can) et l'écrivain Christopher Isherwood le pousse à choisir Berlin. Débarrassé des costumes, du maquillage, de la drogue et de la couverture médiatique, il va se concentrer sur l'enregistrement studio d'albums plus avant-gardistes que par le passé, notamment Low et "Heroes".

En plus de son talent artistique, David Bowie avait la réputation d'être un homme d'affaires avisé et un stratège en marketing. C'était le cas ?

Durant les années soixante-dix, Bowie a délégué les responsabilités promotionnelles à son manager Tony DeFries. Même si le chanteur a cherché le succès à tout prix et a su joué de son image androgyne et de ses déclarations provocantes entre 1971 et 1975, l'escroquerie menée par DeFries - récoltant l'essentiel des recettes de Bowie durant cette décennie - prouve que l'artiste n'était pas encore le stratège qu'il est devenu à partir des années quatre-vingt. À la suite d'un procès et du succès de Let's Dance, il s'est investi plus profondément dans la gestion de sa carrière jusqu'à créer sa propre société d'édition au début des années deux-mille. Son usage du web comme outil promotionnel dès la fin des années quatre-vingt-dix a également annoncé la norme à venir durant la décennie suivante.

Quelle place aura son dernier album dans sa discographie ?

À partir des années quatre-vingt-dix, Bowie a montré qu'il était encore capable, après la déception artistique des années quatre-vingt, d'étonner, d'expérimenter et d'innover. Certains albums comme 1.Outside et Earthling l'ont vu embrasser des styles plus électroniques avec aisance. Blackstar conclut sa discographie avec un éclat exceptionnel tant il ranime cette soif d'expérimentation. Cette fois, en puisant dans des influences free jazz et électroniques, il crée des fresques épiques, mystérieuses et d'une rare intensité. Blackstar symbolise Bowie à son meilleur, un artiste sans compromis qui, dans un esprit de synthèse unique, rassemble des genres disparates pour produire une œuvre très personnelle. Bien entendu, les paroles évoquant la mort, l'héritage et la place de l'artiste dans le monde résonnent intensément avec sa mort survenue deux jours après la sortie de l'album, lui conférant une aura extra-musicale.


Partager cet article :Bookmark and Share


Boris Plantier