Creedence Clearwater Revival : 5 ans de succès, 40 ans de querelles

Vendredi 31 Juillet 2015

Interview. Steven Jezo-Vannier vient de sortir une biographie consacrée à Creedence Clearwater Revival aux éditions Le Mot et le Reste. L'occasion était belle de revenir avec lui sur l'histoire de ce groupe phare de la scène californienne des années 60.


Racontez-moi votre découverte de Creedence Clearwater Revival ?

La musique du groupe m'a toujours été familière, par la radio et les films, mais la découverte réelle du groupe, les premières écoutes attentives et passionnées ont suivi la découverte de Cosmo's Factory dans la discothèque du père d'un ami. On a écouté l'album en boucle... C'est d'ailleurs avec ce disque que j'ai commencé mon immersion profonde dans le rock et notamment le son de la West Coast et plus particulièrement de San Francisco, pour lequel j'ai un faible assumé.

D'où vient ce son si particulier de Creedence Clearwater Revival ?

D'un mélange unique : des racines rock'n'roll et rhythm'n'blues qui ont marqué les musiciens dans leur adolescence, comme à peu près toute cette génération d'artistes sixties, et surtout d'une attirance pour l'univers du blues et du bayou, qui imprime profondément le son et les paroles de John Fogerty. Mais ce décor, aussi sincère et authentique puisse-t-il paraître, n'est rien de plus qu'un habillage en carton, car Fogerty ne découvre la réalité du bayou et de la Louisiane que dans les années quatre-vingt-dix. Avant cela, il écrit à partir de souvenirs fantasmés et d'images de films. Le groupe est né dans un petit lycée de Californie, bien loin des méandres du Mississippi. Pourquoi leur son est si particulier ? Parce qu'ils ont une identité forte, marquée par le swamp rock, un style qu'ils ont inventé et qu'ils sont les seuls à jouer, et par la puissance et l'énergie de l'association guitare/rythmique soutenue par la voix de John.

Bien qu'apparu dans le San Francisco de la fin des 60s, Creedence Clearwater Revival n'est pas un groupe hippie ou psychédélique. En quoi était-il différent ?

Parce qu'ils avaient les yeux et l'imagination rivés sur la Louisiane quand tous les autres regardaient ailleurs... les uns ne juraient que par le blues de Chicago, d'autres se vouaient au style surf californien ou à la pop britannique. La contre-culture hippie, pour aller vite, regarde vers l'Ouest et San Francisco, comme l'ont fait les beatniks avant elle. Pas CCR. Quant au psychédélisme, comme son nom l'indique, il est alimenté par la drogue hallucinogène et les musiques de CCR sont propres. Ils sont un peu de la vieille école, il faut dire qu'ils ont débuté très tôt, à la fin des années cinquante ! Au lieu d'embarquer dans le trip sous acide et de se laisser prendre par le tourbillon psyché, ils restent les deux pieds ancrés sur la terre, restant fidèle à la culture populaire et ouvrière américaine. Pas question pour eux de s'adonner aux délires de la jeunesse blanche de la middle class.

Pendant un certain temps, le groupe vivote sous différentes appellations. Pourquoi a-t-il mis autant de temps à percer ?

Parce que CCR a un peu le parcours d'un groupe garage avant l'heure. Et l'impression de longueur est renforcée par le fait que le line-up définitif est fixé dès l'automne 1959 sous le nom de Tommy & the blue velvets ! Trois ados qui partagent les bancs du lycée : Stu Cook, Doug Clifford et John Fogerty, qui rejoint le frère aîné du dernier, Tom Fogerty. Ils se forment à domicile, dans les garages familiaux et le circuit des kermesses et fêtes étudiantes. Il faut du temps avant que le groupe soit repéré, mais il faut se souvenir que la scène musicale de la baie de San Francisco est encore loin d'exploser. Il y a peu de radios, uniquement de petits labels sans envergure... donc peu de chance de percer. Creedence réalise un premier label chez Orchestra Records mais c'est un flop. Il faut dire que le groupe n'est pas encore arrivé à maturité, et cette étape indispensable ajoute à la lenteur du processus. Enfin, lorsque le groupe signe chez Fantasy en 1964, les dirigeants déploient un plan marketing catastrophique, très loin de l'authenticité musicale revendiquée par John Fogerty. On les affuble de perruques afros blanches, de costumes coordonnés et d'un nom ridicule : The Golliwogs, qui est le nom d'une poupée représentant un Noir à l'image déformée par les clichés racistes. Les échecs se succèdent et il faudra finalement que le groupe attende le rachat du label par Saul Zaentz, qui va donner carte blanche à Fogerty. Le succès suit de peu le changement de nom et la sortie des nouveaux singles puis du premier album en 1968.

Creedence Clearwater Revival n'a pas duré très longtemps. Comment se fait-il qu'il compte toujours autant après ?

Tout d'abord grâce à sa singularité, on l'évoquait tout à l'heure. CCR a une identité fortement marquée et reconnaissable dès les premières secondes. Ensuite, il y a évidemment la force des chansons, des paroles autant que la musique, qui ont marqué au fer rouge la génération. Pourrait-on parler des années soixante sans évoquer « Proud Mary », la guerre du Vietnam sans « Fortunate Son » ? Il y a le succès, évidemment, que peu de groupes ont pu égaler. Enfin, il y a l'extraordinaire productivité, car Creedence c'est seulement cinq ans de carrière, mais sept albums publiés, dont cinq dans le top 5 des classements !

Au cœur de Creedence Clearwater Revival et donc de votre livre, il y a John Fogerty, un musicien qu'on trouve sympathique au début puis beaucoup moins par la suite. Comment le décririez-vous ?

Fogerty se définit avant tout par sa détermination et son autodiscipline. Dès l'adolescence, il voulait réussir en musique et s'est battu pour cela, il a ensuite voulu rivaliser avec les Beatles et gagner le sommet. Il s'est finalement illustré avec une productivité inédite dans l'histoire du rock, le tout en se tenant à l'écart des tentations qui entourent la vie de rock star, pas de drogue, d'alcool ou d'aventures extra-conjugales.

Comment expliquer le faible succès de John Fogerty en solo, lui qui portait Creedence Clearwater Revival à bout de bras ?

Il a cru que CCR se résumait à lui, que le succès du groupe était le sien, mais oubliait le rôle des autres dans cette aventure, oubliait l'importance de l'osmose qui a servi de moteur à cette bande de copains rencontrés sur les bancs du lycée. Son faible succès est également dû à l'époque, rares ont été les stars des années soixante-dix à survivre aux changements d'époques et à savoir d'adapter aux attentes du grand public tout en conservant leurs fans historiques. Enfin, la carrière en solo de JF est perturbée par les affaires judiciaires et les combats qu'a menés JF contre son label, Fantasy, contre ses anciens partenaires et même contre le répertoire de CCR, au point de se renier lui-même et son travail dans le même temps.

Querelles internes, escroqueries, disputes avec la maison de disque, la plupart des groupes de rock ont dû en passer par là et sont parvenus à surmonter ces problèmes. Pourquoi Creedence Clearwater Revival n'y est pas parvenu ?

C'est une question difficile. Je crois qu'il y a de la jalousie, notamment entre les frères Fogerty, John ayant remplacé Tom comme leader et totalement étouffé sa créativité. L'autorité de John n'a cessé de se renforcer jusqu'à transformer le reste du groupe en backing band, ce qu'ils n'ont pas supporté. Et lorsqu'ils ont manifesté leur mécontentement, John s'est braqué, y voyant une tentative de mutinerie. Au milieu de cela, il y a beaucoup d'incompréhension et un manque crucial de discussion entre les membres qui se sont peu à peu enfermés dans la rancœur.

Une reformation de Creedence Clearwater Revival vous semble-elle possible ?

À mon avis, l'idée d'une reformation doit être écartée. Cela fait trop longtemps que les musiciens s'opposent, même si la paix est à présent conclue entre eux. John a mis du temps, mais il conduit aujourd'hui une carrière en solo plutôt réussie, depuis qu'il a accepté de réintégrer les anciens titres de CCR ; quant à Cook et Clifford, ils rencontrent également un certain succès en live avec leur groupe CCRevisited. Toutefois, le temps passant, les anciens groupes reviennent à leur répertoire et leur groupe passés, le Grateful Dead vient par exemple de se reformer pour un dernier adieu, Led Zeppelin et Police en ont fait autant il y a quelques années. Depuis quelque temps, on voit d'ailleurs poindre dans l'œuvre de Fogerty la peur de l'oubli et la volonté de rappeler à tous, et surtout à la jeune génération, qu'il a marqué l'histoire du rock. Il rejoue Creedence, il écrit des chansons sur son passé, partage un album et ses chansons avec des groupes actuels, ses clips sont construits comme un passage de relais à la jeunesse. Il n'est donc pas impossible qu'une éphémère reformation se fasse, le temps d'un concert ou d'une tournée. Ce serait l'occasion de remplir à nouveau les stades, car la ferveur du public pour CCR est encore bien présente.


Partager cette conversation:Bookmark and Share


Boris Plantier