Corrosion, un polar noir et violent signé Jon Bassoff

Dimanche 14 Février 2016

Interview. Le romancier américain Jon Bassoff vient de sortir Corrosion, aux éditions Gallmeister. Un polar sombre et violent, à la fois classique et contemporain. Il a eu la gentillesse de répondre à mes questions.


Le roman débute avec un étranger qui rencontre une femme fatale dans une petite ville au milieu de nulle part. Est-ce que ce genre d'endroits existent vraiment ?

Les États-Unis sont pleins de villes comme celle-là, en particulier dans l'Ouest. J'ai vécu la plus grande partie de ma vie dans le Colorado. A l'Ouest de l’État se trouvent les Rocky Mountains et à l'Est, il n'y a que la poussière et le néant à perte de vue, et de temps à autres, une petite ville avec un motel, un resto, un bar et pas grand chose d'autre. Stratton est une ville comme ça, composée à partir de dizaines de villes de ce genre que j'ai traversé en voiture ou dans lesquelles j'ai été obligé de m'arrêter et de passer quelques jours, bloqué dans un hôtel moribond. Et je suis certain qu'un tas de femmes fatales ont séjourné dans des chambres près de la mienne, au moins dans mon imagination.


Vous avez écrit cette histoire à la première personne. C'était un choix évident pour vous dès le départ ?

Oui. Depuis que j'ai lu Le Démon dans la peau de Jim Thompson, j'ai toujours été fasciné par les histoires racontées à la première personne qui adoptent le point de vue d'un narrateur violent et souvent peu fiable. Pour moi, raconter une histoire à la première personne est la meilleure façon de montrer la folie qui devient de plus en plus présente au fur et à mesure que l'histoire avance. Les fantômes ne m'ont jamais fait peu mais la folie si. Et puis, quand une histoire est racontée à la première personne, le lecteur soutient le narrateur même si celui-ci fait des choses horribles. Ça devient plus facile de le manipuler, et d'une certaine manière, c'est important pour un auteur.

L'enfer est pavé de bonnes intentions. Cette phrase ne pourrait-elle pas résumer le livre ?

Je pense que cette phrase résume la plupart des romans noirs même si je ne suis pas certain que l'on puisse dire que les intentions de mon narrateur soient bonnes. Désespérées peut-être. Je pense que l'un des thèmes majeurs de ce roman c'est que vous aurez beau tout faire pour changer et pour laisser votre passé derrière vous, vous serez toujours la même personne et vous répéterez les mêmes erreurs encore et encore.

J'ai tout de même le sentiment qu'il ne manquerait pas grand chose à votre personnage pour qu'il revienne dans le droit chemin. Vous le considérez comme un monstre ou comme une victime du monde ?

Nous sommes tous des victimes de ce monde et je ne pense pas que mon personnage soit différent. Tout ce qu'il fait, il le fait en réponse à quelque chose qu'on lui a fait. Son comportement est une tentative désespérée pour se rapprocher des autres. Je pense que mon protagoniste se sent seul sans aucun être humain à qui s'accrocher et quand ça arrive, tout peut arriver.

La religion et la science paraissent inquiétantes et même dangereuses entre les mains de vos personnages. Est-ce quelque chose qui vous inquiète ?

Et bien, j'écris sur l’extrémisme et n'importe quel genre d’extrémisme est dangereux. Mais en effet l'extrémisme religieux est l'une de mes préoccupation et de mes obsessions majeures et je pense qu'il s'agit d'un concept littéraire fascinant. Doit-on suivre sa foi même si cela signifie qu'il faille se livrer à la destruction ? En Amérique, je sens qu'on utilise la religion pour effrayer les gens autant que pour les réconforter. Mes personnages sont extrémistes et cela les conduit à la terreur.

A chaque fois que votre personnage se retrouve dans une impasse, il refait surface sous une nouvelle identité. D'où vous est venue cette idée ?

Je pense que nous avons tous en nous un tas d'identités que nous utilisons selon la situation dans laquelle nous nous trouvons ou selon l'objectif que nous cherchons à atteindre. Dans le cas de mon protagoniste, se créer une nouvelle personnalité ou une nouvelle identité est une nécessité pour sa survie. Mais il découvre qu'il aura beau changer d'identité aussi souvent qu'il veut, il sera incapable d'échapper à lui-même.

Dans le roman de Hammet Le Faucon maltais, il y a un épisode connu sous le nom de la "parabole de Flitcraft". C’est l'histoire d'un type qui s'appelle Flitcraft et qui mène une vie banale mais confortable. Il a une femme, des enfants, de bons revenus... Et puis un jour, alors qu'il va déjeuner, Flitcraft échappe de peu à la mort lorsqu'une poutre tombe d'un immeuble en construction et s'écrase près de lui. Il a mené une vie ordonnée et responsable et il se rend compte que rien de tout cela n'a d'importance et que la vie peut s'achever à n'importe quel moment. Sachant cela, il décide de vivre autrement. Quand le détective le retrouve cinq ans plus tard, Flitcraft vit sous le nom de Charles Pierce. Mais rien n'a changé. Il mène une vie confortable et prospère, il a un nouveau boulot, une nouvelle femme et un nouvel enfant. En seulement quelques années, Flitcraft est revenu à la vie qu'il menait avant mais dans une autre ville, avec un autre boulot et une autre famille. D'une certaine façon, Corrosion (mais aussi tout ce que j'ai écrit d'autre) suit cette idée. Le pouvoir de la répétition. Le pouvoir de la structure. Nous savons tous à quel point nos habitudes sont fortes. Elles sont comme de vieux amis. Et même si nous savons qu'elles nous causent du tort, nous continuons à faire la même chose encore et encore.

Vous avez créé les éditions New Pulp Press. Qu'est ce qui vous a donné envie de créer votre propre maison d'édition ?

La frustration engendrée par le monde de l'édition aux Etats-Unis. Tout ces trucs que j'aimais lire, ce que les gens appelle la littérature psycho-noire n'était pas publiée par la presse grand public. Alors, sur un coup de tête, j'ai décidé d'essayer. Je ne connaissais rien au métier d'éditeur mais j'ai reçu l'aide de personnes qui s'y connaissaient et on s'est lancé. Ce fut une expérience positive que je ne regrette pas et on a sorti un paquet de bons livres qui n'auraient jamais vu le jour autrement. Mais au bout du compte, j'ai décidé que ma vraie passion était l'écriture et que je n'avais pas le temps de me consacrer à ces deux activités. J'ai abandonné l'édition et honnêtement, ça ne me manque pas. Ecrire ces histoires de folie, c'est ce qui me tient à cœur et il y a encore plein de folies sur lesquelles je dois écrire.


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Boris Plantier