Comment faire un enfant bilingue : Comprendre et accompagner l’enfance bilingue

Mardi 2 Février 2016

Interview. Les enfants bilingues sont-ils plus doués pour les langues ? Y a-t-il un âge limite pour devenir bilingue ? Quelles sont les circonstances d'accès au bilinguisme les plus favorables ? Quelles sont les difficultés rencontrées par un enfant bilingues ? Le Docteur Franck Scola, médecin médiateur interculturel certifié, diplômé en psychiatrie transculturelle, vient de publier "Comprendre et accompagner l’enfance bilingue. A l’intention des parents, des enseignants et des soignants". Il a eu la gentillesse de répondre à mes questions sur l'apprentissage des langues et le bilinguisme.


Vous montrez dans votre livre qu'il existe différents types de bilinguisme. L'enfant qui parle une langue à la maison et une autre à l'extérieur est-il celui qui se trouve dans la meilleure situation de réussite ?

En effet, parmi les diverses circonstances d’accès au bilinguisme, certaines font que dans chaque environnement que l’enfant côtoie, il y emploie l’une de ses langues parlées. C’est notamment le cas des enfants de parents expatriées de même nationalité qui choisissent de conserver leur langue d’origine au foyer. Dans ce cas, la langue de la scolarité est celle du pays de résidence, et c’est aussi celle du jeu à l’extérieur de la maison. Cette situation se présente aussi chez les enfants de couples mixtes, dont au moins un des deux parents est étranger, et qui optent pour la conservation de la langue familiale. Plus rarement, on l’observe dans des territoires où une langue régionale, différente de la langue officielle du pays, est choisie comme celle du foyer. En catalogne (Espagne) et en Kabylie (Algérie), il arrive que le premier contact avec la langue nationale n’ait lieu qu’au moment de l’entrée en collectivité (crèche ou école).

Cette méthode est la seule possible dans le premier des trois cas car chaque langue répond au besoin vital de communiquer dans chacun des deux contextes, la maison et l’extérieur (école, voisinage, club de sport…). Dans les deux autres cas, elle est plutôt optionnelle et répond plutôt à un désir convenu des parents.

Cette méthode, dite de Grammont, est plus familièrement nommée « une langue/une personne » ou « un lieu/une personne ». Elle consiste à cloisonner deux environnements linguistiques distincts. Pendant le développement langagier de l’enfant, une langue y est représentée par un monde (« dedans » et « dehors », « avec Maman » et « avec la maîtresse »), et réciproquement. Chez l’enfant, elle présente l’avantage de cloisonner ses deux mondes et ses deux langues. Elle apporte surtout les deux conditions sine qua non à l’apprentissage linguistique précoce : l’exposition à un bain linguistique et à des sollicitations verbales, c’est-à-dire l’incitation à écouter et à produire dans chaque langue. Aucune des deux n’influence l’autre, évitant ainsi les mélanges de codes ou les interférences linguistiques, ainsi que les approximations lexicales, syntaxiques ou grammaticales. De même, elle offre au petit apprenant un moyen de perfectionnement phonologique, c’est-à-dire au niveau de la prononciation, de l’accent et du rythme. Et puis, une langue n’étant pas qu’un simple code d’intercompréhension, elle est l’outil sonore du langage verbale, sous-tendue par la pensée et permettant la communication. Elle n’est donc pas qu’un acte physiologique mais aussi un acte intellectuel et social. En conséquence, cette contextualisation linguistique divisant deux milieux et deux parlers, est de bon pronostic non seulement pour le développement langagier de l’enfant mais aussi aux plans cognitifs, affectif et identitaire.

On entend souvent que les enfants bilingues apprendront plus facilement d'autres langues par la suite. Est-ce vrai ?

Cette affirmation mérite d’être nuancée. Précisons en liminaire que l’apprentissage d’une nouvelle langue nécessite la réunion de quelques facteurs indispensables et que le caractère prétendument inné du « don des langes » est plus que discutable.

Si celui-ci répond à un besoin ou à une envie, idéalement aux deux, la motivation suscitera les efforts conscients et inconscients faisant accéder à la compréhension puis à la production dans la langue cible. Le bain linguistique prolongé servira de modèle, et l’apprenant doit être prêt à affronter une période de tentatives d’expression dans cette nouvelle langue, de correction des erreurs puis de perfectionnement.

Ces rappels étant une mise au point préalable, il est toutefois réel que l’enfant bilingue développe des compétences favorables à l’apprentissage d’autres langues. Celles-ci se situent à plusieurs niveaux : une audition affinée, un appareil phonatoire mieux préparé, un sens du relatif permettant d’admettre les règles arbitraires de chaque langue, la mémorisation de ses règles générales. Par ailleurs, très tôt, même avant le passage à l’écrit, l’enfant effectue spontanément des réflexions sur le fonctionnement propre à chaque langue. Il compare, classe et s’approprie l’organisation de son lexique, de sa syntaxe et de sa grammaire. Cette qualité des enfants s’appelle la compétence métalinguistique qui offre l’aptitude à se perfectionner dans une troisième langue à partir de deux, puis à quatre à partir de trois…

Vous expliquez que l'enfant bilingue d'un couple mixte peut parfois rencontrer des difficultés dans les deux langues. Est-ce grave et comment y remédier ?

Toutes les catégories d’enfants bilingues peuvent connaitre d’éventuelles difficultés qui leur sont propres. Il n’est pas toujours aisé ni recherché par les couples mixtes de créer deux environnements linguistiques distinctement cloisonnés pour leur enfant. Dans ce cas, les apprentissages dans chaque langue se font « en vrac », puis l’enfant doit séparer les mots et expression de chacune pour éviter les mélanges de langues. Une phase transitoire, plus ou moins longue peut être observer ou l’enfant mélange les mots, les formes grammaticales et les accents de chacune des langues.

Par ailleurs, deux catégories de couples mixtes sont à distinguer : ceux vivant dans le pays d’un des deux conjoints (une seul parent est étranger) et ceux résidant dans un pays tiers (deux parents étrangers). Dans les deux cas, il importe qu’un consensus familial soient établi pour définir la place et « l’utilité » de chacune des langues dans chaque contexte. Ils ont le choix entre une éducation monolingue ou bilingue (voir trilingue si les deux parents sont étrangers). Inévitablement, des concessions devront être faites par l’un ou les deux parents par le « sacrifice » de sa langue au profit de l’autre.

Quand la langue d’un parent étranger n’est que « facultative », la bienveillance de son conjoint importe pour faciliter le projet d’éducation bilingue. Mais cette décision des parents ne doit pas faire porter à l’enfant, via la langue, le poids d’assumer le statut de corolaire biologique de leur union. A noter que la relation entre deux parents de nationalités, cultures et langues différentes peut connaitre des tensions à la naissance du premier enfant lorsqu’il s’agit de transmettre des valeurs et des normes, culturelles et linguistiques.

Ainsi c’est aussi sur le plan affectif et dans sa construction identitaire, que les adultes doivent être attentifs à l’épanouissement de l’enfant. Ils ne doivent pas se limiter à veiller à ses performances communicatives dans leur langue respective. Aussi, la notion de plaisir associée au langage importe autant que les valeurs symboliques de la langue (affiliation à une groupe familiale, régional ou national, statut d’étranger…).

Vous montrez dans votre livre que les orthophonistes commettent parfois des erreurs avec les enfants bilingues en difficulté. Vaut-il mieux effectuer plusieurs diagnostics ?

Il est de notoriété publique que les spécificités développementales de l’enfant bilingue manquent à la formation des orthophonistes. Certaines prennent l’initiative personnelle de s’y former en complément de leur cursus.

Le résultat est que trop souvent les bilans d’évaluation langagière sont imprécis voire erronés. Parfois l’incompétence dans une langue est prise pour un trouble langagier. D’autres fois, les atypies langagières banales chez l’enfant bilingue sont assignées au pathologique. Le risque est que les soins de rééducation soient dans le meilleur des cas inutiles, mais parfois préjudiciables à l’enfant.

Faire effectuer plusieurs diagnostics n’est pas la solution car la multiplicité des versions est un facteur anxiogène pour les parents, susceptible d’être implicitement véhiculé à l’enfant.

Certaines langues sont-elles plus faciles à acquérir pour un enfant Français ? Et à l'inverse, les enfants adoptés venus d'ailleurs ont-ils plus ou moins de difficultés à apprendre le français selon leur langue natale ?

La langue source et la langue cible ne conditionnent de façon significative pas la qualité de l’apprentissage de la langue. Ce qui favorise les acquisitions des langues dans le langage oral puis écrit, se situe plutôt dans la préparation des parents, leur patience et leur bienveillance. Ils doivent s’engager dans un effort soutenu et durable, offrant l’exemple par leur propre parler, stimulant les productions de mots et de phrases par leur progéniture, corrigeant affectueusement les erreurs, encourageant les nouveaux essais et félicitant les premières élocutions.

Y a-t-il un âge limite pour devenir bilingue ?

A tout âge, un sujet motivé et ayant accès aux ingrédients favorables peut devenir bilingue, c’est-à-dire posséder l’une des quatre habiletés langagières dans deux langues : comprendre, parler, lire, écrire. Les notions « d’âge limite » et de celle de « période critique » ont été déconstruites depuis plusieurs décennies, elles reposaient sur les difficultés croissantes avec l’âge de reproduire des accents de locuteurs natifs (c’est-à-dire de personnes parlant la langue dès la naissance).

En fait, il n’y a qu’au niveau phonologique que le perfectionnement linguistique à l’oral est statistiquement lié à la précocité de l’apprentissage, c’est-à-dire au niveau de la prononciation, de l’accent et du rythme. Il apparait en effet qu’après la période pré-pubertaire, les « accents étrangers » persistent. En revanche, ceci est moins révélé quant à la précision sémantique, la rigueur syntaxique et la justesse grammaticale.

On dit souvent que les Français ont du mal avec les langues étrangères aussi désormais commence-t-on à apprendre des notions de langues étrangères dès la maternelle. Est-ce suffisant ?

Faisons la différence entre trois notions :
L’éducation bilingue précoce consiste à faire vivre son enfant dans un contexte linguistique double. Il y effectue non seulement ses acquisitions langagières de façon spontanée mais aussi l’ensemble de ses apprentissages et sa socialisation. Au plan langagier, les acquisitions sont implicites, issus de scène de vie (toilette, repas, berceuses, jeux, querelles, plaisanteries…)

L’enseignement bilingue est une recherche plus artificielle d’acquisitions linguistiques puisqu’elles s’effectuent dans un cadre formel, parfois institutionnel (l’école). A la différence de l’éducation bilingue, les apprentissages y sont explicites.

L’éveil linguistique ne correspond qu’à une exposition à des langues étrangères, parfois en contexte formel, ou par le biais de supports ludiques (jouets, DVD, film…)

Seule l’éducation bilingue permet d’assurer à l’enfant un statut bilingue effectif, accepté et épanoui avec l’appropriation spontanée de chacune des langues. L’enseignement bilingue n’aboutit pas à ses objectifs en l’absence d’éducation bilingue, et de surcroit présente des risques de souffrance en milieu scolaire.

Les cours et stages de langues pour les enfants de maternelle et d'élémentaires sont florissants. Est-ce qu'ils apportent un vrai plus à l'enfant ?

En effet, un engouement pour l’apprentissage de langue étrangère chez leur enfant est observé de chez de nombreux parents. L’anglais est la langue la plus prisée car considérée comme porteuse de débouchés professionnels. Dans d’autres cas, l’ambition des parents est de préserver une langue familiale ou encore de ressusciter une langue régionale.

Ces moyens n’offrent pas un bain linguistique à proprement parler mais une immersion (terme anglophone décrivant un bain linguistique créé artificiellement). Ces initiatives ne sont pas toujours motivées par une vision réaliste et éclairées de l’enfance bilingue par les parents. Au contraire parfois, elles résultent d’une représentation idéaliste voir utopiste selon laquelle l’apprentissage précoce est plus efficace et définitif. Elles tendent à négliger au profit de la recherche de performance linguistique, le complet développement de l’enfant, à la fois langagier, cognitif, affectif et identitaire.

En somme, naitre ou devenir bilingue n’est pas un choix de l’enfant mais une circonstance de la vie, issu d’une décision parentale et de leurs efforts. Leurs résultats sont optimaux lorsqu’ils sont animés par l’amour dans l’éducation de leur enfant plutôt qu’à des ambitions personnelles. Ainsi, quand le bilinguisme n’est ni vital ni permis par les circonstances de l’environnement familial et social, les bénéfices de ce genre d’expériences sont aléatoires sur les acquisitions comme sur le bonheur enfantin.


Comprendre et accompagner l’enfance bilingue. A l’intention des parents, des enseignants et des soignants ; ISBN 9791022723527. Edition Bookelis, Collection Copernic, Prix 28 euro, Distribution Hachette Monde .
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Boris Plantier