Chris Jasper : « Nous sentions qu’il était important d’aborder les sujets sociaux de l’époque dans notre musique »

Mardi 11 Juin 2013

Interview. Chris Jasper vient de sortir l’album Inspired… by Love, by Life, by the Spirit. Il évoque ses années au sein des Isley Brothers mais aussi sa carrière solo orientée vers un gospel contemporain et urbain.


Chris Jasper : « Nous sentions qu’il était important d’aborder les sujets sociaux de l’époque dans notre musique »
Vous avez étudié la musique classique puis le jazz. Est-ce que cela vous a été utile dans votre carrière d’artiste soul ?

J’ai commencé à étudier la musique classique quand j’avais 7 ans et que je vivais à Cincinnati dans l’Ohio. Ma mère jouait du piano et elle m’a inscrit à un cours de piano. J’ai eu la chance d’avoir un professeur de piano qui faisait partie du conservatoire de musique de Cincinnati. Après le lycée, j’ai étudié la musique classique à La Jiulliard School of Music de New York pendant un an. J’y ai appris beaucoup de choses mais leur département Composition était très strict. Ils étaient spécialisés dans la musique atonale. Moi, je voulais composer dans plein d’autres genres musicaux et, alors que j’étais à Juilliard, j’ai trouvé que le pianiste de jazz Billy Taylor donnait des cours à l’université de Long Island. Je voulais étudier avec lui et explorer le jazz et d’autres genres musicaux aussi bien classiques que contemporains. J’ai donc sauté sur l’occasion et j’ai achevé mes études de composition de musique à l’université de Long Island.

Je ne pourrais jamais assez souligner à quel point mon éducation musicale a été importante pour faire de moi le compositeur que je suis devenu. La façon dont j’ai fait sonner les accords sur de nombreuses ballades lascives est le résultat de ma formation classique. J’y ai introduit de nombreux éléments appris en étudiant la musique de grands compositeurs tels que Ravel, Debussy et Gershwin dans les morceaux des Isley Brothers, de Isley-Jasper-Isley ainsi que dans mes morceaux en solo. Je pense que cela a apporté à ma musique une saveur différente, ce que beaucoup de gens identifient comme le « son Isley ». Vous pouvez retrouver ces influences dans mes ballades, par exemple dans « Highways of My Life », « Lovers Eve » et « For the Love of You ».

Vous avez rejoint les Isley Brothers en 1969 et êtes devenu un membre du groupe à part entière en 1973. Comment cela s’est-il passé ?

Les familles Jasper et Isley vivaient dans la même rue à Lincoln Heights, dans la banlieue de Cincinnati. Rudolph, Ronald et O’Kelly étaient les trois frères aînés alors que Marvin, Ernie et moi étions plus proches au niveau de l’âge. Ma sœur Elaine a épousé Rudolph Isley et je suis donc devenu le beau-frère. Elaine et Rudolph sont partis s’installer à Teaneck, dans le New Jersey quand j’étais adolescent. J’allais leur rendre visite l’été et je suis même allé au lycée là-bas durant une année. A cette époque, Ernie, Marvin et moi avons formé un groupe qui s’appelait The Jazzmen Trio. Nous nous produisions dans le coin pour des fêtes de lycée et dans des églises. Nous jouions plein de chansons à succès de l’époque. J’étais au piano, Ernie à la batterie et Marvin à la basse. Nous devions avoir 15 ou 16 ans à ce moment-là.

Les aînés Isley ont créé le label T-Neck en 1969 quand ils travaillaient pour Buddah Records. A cette époque, ils formaient encore un trio vocal, ne jouaient d’aucun instrument et ne composaient pas. Comme ils étaient impressionnés par notre talent d’instrumentistes, Marvin, Ernie et moi avons commencé a jouer sur les enregistrements du groupe pendant que nous étudions à l’université. On nous retrouve sur les albums Givin’ It Back, The Brothers Isley ou encore Brother, Brother, Brother. Moi, je jouais surtout du piano sur ces disques mais pour l’album Brother, Brother, Brother, j’ai écrit ma première chanson : « Love Put Me on the Corner ». Plus nous travaillions ensemble, plus nous devenions influents.

Il était tendance à l’époque de former des groupes autonomes et ce sont les frères aînés qui ont eu l’idée d’unir les deux groupes afin de ne plus former qu’un seul groupe autonome. Ainsi Marvin, Ernie et moi avons apporté au groupe notre talent d’instrumentistes et de compositeurs et, à partir de l’album 3+3, nous avons commencé à écrire plus de chansons originales et nous sommes apparus sur les couvertures des albums. Ce fut le début d’une série de disques d’or et de platine qui dura jusqu’en 1984, date à laquelle, malheureusement, le groupe se sépara, principalement pour des raisons financières.

Vous avez participé, avec les Isley Brothers, à l’émission Soul Train. Comment était-ce ?

Oui, nous avons été invités à Soul Train à plusieurs reprises et l’atmosphère y était toujours très bonne parce qu’on pouvait voir l’audience réagir à notre musique alors que nous la jouions. Il y avait toujours beaucoup d’énergie durant les tournages. Nous avons aussi été invités dans de nombreuses autres émissions télé de l’époque comme American Bandstand et Midnight Special.

Le répertoire des Isley Brothers était d’une grande richesse. Vous avez repris des chansons d’artistes musicalement très éloignés tels que James Taylor, Todd Rundgren ou Crosby, Stills, Nash & Young. Cette ouverture à divers genres musicaux était-elle importante pour le groupe ?

Nous avions le sentiment qu’en reprenant des chansons d’artistes populaires comme « Let Me Be Lonely Tonight » de James Taylor ou « Summer Breeze » de Seals & Crofts, nous pourrions élargir notre public. Mais mes principales influences sont la musique de la Motown et celle de Sly & the Family Stone.

La musique des Isley Brothers dans les années 70 était marquée par les revendication politique. Était-ce important pour le groupe ?

A la fin des années 60 et au début des années 70, les jeunes avaient l’impression de ne pas être entendus. C’était l’époque des droits civils et de la guerre du Vietnam. Une chanson comme « Fight the Power » parlait de ces personnes qui voulaient qu’on les écoute. « Harvest for the World » parlait des inégalités entre les riches et les pauvres. Et nous avons repris la chanson de Crosby, Stills, Nash & Young « Ohio » qui parlait des tirs sur les étudiants de la Kent State University durant une manifestation contre la guerre du Vietnam. Nous sentions qu’il était important d’aborder les sujets sociaux de l’époque dans notre musique.


Durant les dernières années, vous avez commencé à chanter du gospel. Comment ce changement s’est-il opéré ?

Le changement s’est produit à l’époque où j’ai écrit « Caravan of Love ». J’ai été élevé dans la religion chrétienne mais à l’époque où j’écrivais « Caravan of Love », je commençais à étudier la Bible plus en profondeur et j’ai commencé à acquérir une meilleure compréhension des Écritures. « Caravan of Love » est basé sur le passage de la Bible où le Christ revient et instaure la paix sur la Terre (« Le lion se couchera avec l’agneau et un petit enfant les conduira »). Mais il s’agit aussi d’un thème universel qui dit que nous devons nous aimer les uns les autres et nous efforcer de vivre dans la paix et la fraternité.

Plus j’étudiais, plus je réalisais la responsabilité qui allait de paire avec cette compréhension de la Bible, et à partir de là, j’ai arrêté de séparer ma musique de mon style de vie. Je compose la même musique R&B, soul et funk qui m’a fait connaître mais je me sens obligé de transmettre des messages positifs à travers cette musique, qu’il s’agisse d’une chanson d’amour, d’une chanson sur des problèmes sociaux ou d’une chanson sacrée. Je continuerai à composer des ballades lascives mais pas avec des paroles trop suggestives ou négatives. Et je veux aussi donner au funk un message positif.

Dans une époque de grand pessimisme, vous apparaissez comme un guérisseur avec un album très optimiste. Quel est le message de l’album Inspired ?

Dans Inspired… by Love, by Life, by the Spirit, j’ai inclus des chansons qui traitent d’amour, de conscience sociale et de spiritualité. Ma musique, qu’elle soit soul, R&B ou funk est la même que celle que j’ai toujours composée. Il y a le thème de l’amour et la façon dont on doit traiter son épouse ou son époux, ce que l’on doit ressentir pour cette personne, dans les chansons « Inspired », « Any Day » et « Someone ». Les chansons funky « Keep Believin’ » et « Let My People Go » traitent de problèmes sociaux comme la violence par armes à feu, la guerre, l’éducation et l’auto-responsabilisation. Il y a aussi des messages spirituels dans les chansons « Faith », « Only the Lord Can Do That » et « Prince of Peace ». Il y a quelque chose pour tous le monde sur ce CD qui résume tout ce que je suis et tout ce en quoi je crois. Musicalement, je voulais mélanger de la pop avec un peu de jazz et du R&B.

Inspired est un album très doux avec de belles ballades. Est-ce que cette douceur reflète votre état d’esprit actuel ?

En ce qui concerne les ballades, comme je l’ai dit, il s’agit toujours de la même musique, celle que j’ai écrite tout au long de ma carrière. Je continue à composer de la même façon qu’avant qu’il s’agisse de ballades sentimentales ou de funk. La seul différence réside dans le contenu du message qui est positif et reflète effectivement mon état d’esprit.

Il y a une chanson très funky intitulée « Keep Believin’ ». Est-ce un cadeau pour les fans de la première heure ou aimez-vous toujours jouer de la musique funk ?

J’aimerais toujours écrire et jouer de la musique funk et j’espère qu’elle sera appréciée aussi bien par les fans de la première heure que par les nouvelles générations.

Avez-vous prévu des concerts en Europe ?

J’adorerais faire une tournée en Europe et j’espère bien en avoir l’occasion. Ma femme Magie et moi avons visité Paris en 1989 et nous avons beaucoup aimé cette ville et aimerions vraiment y retourner.

Votre fils Michael est musicien lui aussi et vous avez travaillé avec lui sur son premier album. Pensez-vous qu’il est plus difficile de réussir dans la musique de nos jours ?

Michael a sorti Addictive en 2010 alors qu’il avait 17 ans. Il s’agit d’un disque de musique électronique et techno. La musique de Michael est plus orientée discothèque. Il chante aussi et utilise beaucoup les claviers et les synthétiseurs dans sa musique. Il est très doué pour les rythmes et c’est d’ailleurs lui qui s’est chargé des pistes rythmiques sur certaines chansons de mon album Inspired.

En ce qui concerne l’industrie de la musique de nos jours, je suis certain qu’il est plus dur d’y réussir à cause du grand nombre d’artistes, de la quantité de musique produite et de la difficulté à faire entendre sa musique. Il faut ajouter qu’à cause du téléchargement, il est plus dur de gagner de l’argent dans l’industrie musicale, surtout si vous n’écrivez pas vos morceaux. C’est pour cela que je dis toujours aux jeunes qui veulent se lancer d’acquérir la meilleure éducation musicale possible et, si possible, d’apprendre à composer. Et puis, je leur dis aussi de se rappeler qu’il s’agit de « l’industrie » de la musique et qu’il serait donc bon de comprendre toute les aspects de cette industrie et l’importance de protéger ses droits.


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Boris Plantier