Buster Keaton raconté aux enfants

Dimanche 6 Décembre 2015

Interview. Projectionniste et animatrice d'ateliers pour les enfants, Hélène Deschamps vient de publier Buster Keaton, le mécano du cinéma, aux éditions A dos d'âne. Un livre pour les 8 ans et plus. L'occasion de revenir sur la vie et l’œuvre de cette icône du cinéma burlesque.


Est-ce que les enfants sont encore réceptifs au cinéma muet ?

Si on leur donne l'occasion de voir des films muets dans de bonnes conditions de diffusion, je veux dire dans une salle de cinéma, oui les enfants sont absolument réceptifs au cinéma muet !  Oui, absolument oui ! Il faut écouter une salle remplie d'éclats de rire d'enfants, c'est merveilleux ! L'essence du cinéma est là. Il s'agit d'un rire primitif, sans analyse, ni réflexion, comme réaction instinctive au comique à l'état brut.

Quelle était la principale difficulté rencontrée pour raconter Buster Keaton aux enfants ?

Le plus difficile est de distiller la somme immense des choses que l'on a envie de dire en d'infimes gouttes d'élixir. Il faut aller à l'essentiel. Le plus difficile est de renoncer à certaines choses, que l'on avait envie d'écrire, pour se concentrer sur le plus important. Mais cela est vrai dès que l'on fait de la pédagogie (de l'image, en ce qui me concerne, mais j'imagine que cela est vrai pour toute forme de pédagogie) : il faut repartir de zéro. Raconter un cinéaste aux enfants, ou aux grands, nécessite de situer tout ce que l'on veut dire par rapport à l'histoire du cinéma. Je m'adresse toujours au public, quelqu'il soit, en m'imaginant qu'il ne sait rien. Que dirais-je d'essentiel, si je devais raconter Hitchcock ou Buster Keaton à quelqu'un qui ne connait rien ? Qu'est-ce qui pourrait l'intéresser ? Comment lui donner envie de découvrir ce monde ? Comment le convaincre que, dans sa vie d'aujourd'hui, ce personnage ou ce réalisateur peuvent devenir importants pour lui ? L'aider à se construire, à réfléchir ? C'est pour cela que je ne parle jamais au passé du cinéma, j'en parle comme si les films dataient d'aujourd'hui, je veux dire : je regarde un film muet comme un film d'aujourd'hui.

Buster Keaton réalisait lui-même toutes ses cascades. Existait-il déjà des cascadeurs à cette époque ?

Buster Keaton réalisait toutes les cascades lui-même. Il existait un cascadeur : lui-même ! Il doublait parfois d'autres personnages pour les cascades ! C'était une autre façon de faire du cinéma : tout le monde était cascadeur, tout le monde prenait des risques. Il y eut des morts sur les tournages, à cette époque. Les gens, l'ambiance, l'élan créatif collectif faisaient que l'on prenait des risques sans s'en rendre compte, et sans compter.

Buster Keaton a commencé sa carrière au cinéma en formant un duo avec Roscoe Arbuckle. A-t-il souffert lorsque le duo a pris fin ?

Je ne pense pas que Buster Keaton ait souffert de la fin du duo avec Roscoe Arbuckle. Il était déjà propulsé vers autre chose. Il avait déjà sa façon à lui de tourner, sa façon de jouer, qui ne demandaient qu'à s'exprimer davantage. Cependant, il fut extrêmement fidèle à Roscoe Arbuckle, dans la vie. Le duo ne produisait plus de films, mais leur amitié se poursuivit jusqu'à la mort d'Arbuckle.

Buster Keaton raconté aux enfants
Buster Keaton participait-il à l'écriture des films et des gags ?

Tout le monde participait à la création des films et des gags. Une équipe fidèle entourait Keaton et ils créaient ensemble, dans un élan absolument fou et sans limites, ni économiques, ni artistiques. Ils étaient totalement libres. Ils inventaient au fur et à mesure. Tenaient-ils un décor, une situation, qu'ils en exploraient tout ce qu'il était possible de faire, jusqu'à épuisement. Ils travaillaient sans compter, avec ce souffle puissant d'un art en train d'être inventé.

De tous ces films courts qu'il a tourné, quels sont ceux qu'il faut absolument voir ?

One Week (La Maison démontable), Scarecrow (L'épouvantail), Paleface (Malec chez les Indiens), Cops (Frigo déménageur), The Electric House (La Maison électrique), The frozen North (Frigo l'esquimau). En français, le personnage interprété par Keaton s'appelle alternativement Frigo ou Malec.

Passer du court-métrage où le rythme est endiablé au long métrage, ça n'a pas dû être évident. Buster Keaton a-t-il réussi cela sans peine ?

Parmi les longs-métrages de Keaton, il y a des chefs-d'oeuvre absolus. Ce qui est perdu entre les courts et les longs c'est la fantaisie, la poésie : le gag pur, le gag pour le gag, sans souci du vraisemblable. Mais le travail d'ancrer son personnage dans la réalité n'a pas déplu à Buster Keaton. Cela lui a permis d'inventer autre chose, et finalement de subvertir la réalité au profit de sa réalité à lui. Prenez la séquence du cyclone, dans Steamboat Bill Junior, la vraie tempête nous amène dans un monde surréaliste. C'est parce qu'elle est vraie qu'elle peut se teinter d'onirisme. Keaton a su profiter des exigences du format long, pour accomplir encore mieux son jeu, sa vision du monde et sa façon de les mettre en scène. Parmi les chefs-d’œuvre : Les Lois de l'hospitalité, The Navigator (La Croisière du Navigator), Sherlock Junior, Fiancées en folie, Le Mécano de la General, Steamboat Bill Jr.

Buster Keaton avait ses propres studios à 25 ans. Etait-il un homme d'affaires avisé ?

Keaton fut, à un moment de sa carrière, l'une des stars les plus riches d'Hollywood, et il fut ensuite ruiné, jusqu'à vivre dans une roulotte, ayant tout perdu. Il le raconte dans son autobiographie : il savait vivre sans argent, ayant vécu ainsi pendant son enfance, avec ses parents saltimbanques. Comme les personnages qu'il interpréta à l'écran, il semblait prêt à accepter tout ce que le sort, jusqu'au plus injuste, lui réservât.

Qu'est-ce qui a mis fin au succès de Buster Keaton ? L'avènement du parlant ?

Avec l'arrivée du parlant, se met en place la structure très hiérarchisée des studios. Il n'est plus possible pour Keaton de travailler comme il l'a fait jusqu'alors, avec ses amis, ses fidèles complices, avec la liberté que nous avons évoquée. Chaque technicien, pour garder sa place, doit prouver qu'il est le meilleur dans son domaine. Par exemple, pour le chef opérateur, il s'agit de faire un bon éclairage, qui se remarque, s'il veut être engagé dans des prochains films. Alors que la méthode des burlesques muets consistait à tourner dans l'urgence, et ce qui importait c'était l'invention collective, au service du gag, et tant pis pour l'éclairage s'il n'était pas absolument parfait. Entendons-nous bien : les films étaient tout de même extrêmement bien réalisés, chacun avait sa place sur le tournage, chacun savait ce qu'il avait à faire.

Avec le parlant, il faut tout écrire à l'avance, même les gags. On paye des scénaristes pour cela. Tandis que la méthode Keaton était basée sur l'improvisation, en fonction du lieu, du canevas de départ, qui restait une matière malléable. Les studios ont privé Keaton de ses collaborateurs, l'ont contraint à diviser les tâches, ce qui a considérablement compliqué et alourdi les tournages. Cette mutation des studios, caractérisée par cette reprise en main, ce contrôle des productions, correspond historiquement aussi à la fin d'une période d'un capitalisme "sauvage" dans les années 20, pour entrer dans un capitalisme plus dur : la société des années 30 succède à une période d'insouciance et plus optimiste, après la Grande guerre.


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Boris Plantier