Bill LaBounty : « J’ai toujours essayé d’avoir un regard d’artiste sur ma musique quel que soit mon rôle dans le business »

Jeudi 3 Novembre 2011

Interview. L’auteur, compositeur et interprète américain Bill LaBounty a eu la gentillesse d’évoquer sa carrière pour Yuzu Melodies au moment où sort une formidable anthologie de quatre CD intitulée Time Starts Now: The Definitive Anthology 75/11.


Bill LaBounty : « J’ai toujours essayé d’avoir un regard d’artiste sur ma musique quel que soit mon rôle dans le business »
Quand avez-vous compris que la musique était votre vocation ?

Je ne suis pas sûr de savoir exactement quand c’était. Je fais de la musique depuis que je suis tout petit. Ma grand-mère maternelle et ses sœurs étaient des pianistes professionnelles. Elles étaient des descendantes d’émigrés polonais et suédois. Elles jouaient à l’ancienne, dans le style ragtime. Quand elles étaient jeunes filles, elles se produisaient dans des tavernes et des cinémas pour gagner leur vie. Elles étaient très influencées par le Dixieland et les différents styles de jazz. Elles avaient une façon de jouer du piano très rythmique. Le style « stride » consistait à utiliser l’auriculaire de la main gauche pour jouer les octaves basses, puis monter de deux octaves pour jouer une sorte d’accord de trois notes, produisant souvent de cette façon une mesure 2/4. Et tout cela en jouant la mélodie ainsi que d’autres dispositions d’accords avec la main droite.

Je pense que ma passion pour la musique m’est venue lorsque j’avais quatre ans, assis sur les genoux de mes tantes, mes mains posées sur leurs bras pendant qu’elles jouaient. Avant que j’apprenne les accords, l’harmonie et la mélodie, je pouvais jouer ce rythme au piano. Je faisais un glorieux et bruyant tintamarre musical pendant que mes tantes joignaient leurs mains en s’exclamant que je jouais merveilleusement bien. Qui pourrait rêver d’une meilleure source d’inspiration ? Je ne suis pas vraiment devenu un génial virtuose du piano mais depuis cette époque, j’ai compris que j’aimais cette sensation de rythme et d’encouragement. Ouah, voilà une réponse plus longue que prévue !

Quels musiciens vous ont inspiré ?
Enfant, j’écoutais les disques de ma mère et de ma grand-mère : Ellington, Armstrong, Basie, Bing Crosby, le Nat King Cole Trio et plein d’autres musiciens de cette génération. Adolescent, comme tous, je me suis mis à écouter du R&B et du rock : James Brown, Bob Dylan, les fers de lance de la British Invasion, Ray Charles, Marvin Gaye, les artistes de la Motown et l’écurie de Gamble & Huff à Philadelphie. Plus tard j’ai découvert le Bebop. L’album de Miles Davis Birth of Cool, Giant Steps et Ballads de Coltrane, les enregistrements de Charlie Parker pour le label Savoy. Depuis, la musique Bebop de cette époque n’a jamais quitté ma chaîne hi-fi, mon ordinateur, mes écouteurs, le lecteur DVD de ma voiture. C’est devenu la bande-son de ma vie. Je ne possède pas le don ou l’oreille pour jouer de la même façon que ces grands artistes mais je peux injecter mon amour pour cette musique dans mes chansons.

Los Angeles était le lieu où il fallait être pour un musicien des 70s et des 80s. Comment était la vie quand vous êtes arrivé là-bas ? Était-ce aussi fou et excitant qu’on le dit souvent ?

La première fois que je suis allé à L.A., c’était en 1968. J’étais venu avec un groupe que j’avais formé dans l’Oregon. Nous avions joué un peu partout sur la côte Ouest, de Seattle dans l’État de Washington, à Las Vegas dans le Nevada et Sacramento en Californie du Nord. Nous sommes allés à Hollywood pour enregistrer des 45 tours dans les studios Gold Star et Sun West. Ce fut ma première expérience avec les grooves profonds de grands batteurs et bassistes de session tels que Jim Gordon et Max Bennett, et cela a eu une grande influence sur moi. J’ai tout de suite voulu passer beaucoup plus de temps à jouer avec des musiciens accomplis. Mais à cette époque, nous n’avions les moyens d’enregistrer que deux à quatre faces et de ramener nos bandes chez nous dans l’Oregon où nous les avons fait presser sur des 45 tours avec une face A et une face B. Nous les avons ensuite distribués à de petites stations de radio indépendantes et familiales. La plupart des stations de radio du nord ouest de la côte Pacifique étaient ravies de passer ces disques à l’époque. Nous étions comme on dit « de gros poissons dans un petit bocal ». Seul un petit nombre d’artistes faisaient ce genre de musique dans la région à cette époque. On se souvient bien d’eux encore aujourd’hui. C’était alors un monde plus innocent et plus ouvert pour la pop music.

Mes souvenirs de la vie à L.A. à cette époque sont ceux d’une ville en pleine effervescence qui vivait pour l’industrie du disque. Une ville musicalement fertile qui grandissait vite. Malgré tout, le style de vie était très cool, relax, un peu hippie. C’était le bon endroit pour s’exercer pour de jeunes musiciens beatniks comme moi. Il y avait déjà beaucoup d’excellents musiciens qui allaient devenir célèbres comme Jimmy Webb, Johnny Rivers, Leon Russell, Stephen Bishop, Randy Newman, Walter Becker et Donald Fagen, Hall & Oates, sans parler de Jackson Browne, Michael McDonald, Carole King et James Taylor. Ces gens là, pour la plupart d’entre eux, composaient des chansons pour différents éditeurs de musique et tentaient de trouver des artistes pour les interpréter. Tous ont connu une grande carrière comme artistes, compositeurs ou les deux.

Il y avait une scène musicale énorme sur le Sunset Strip avec des groupes comme Three Dog Night, The Doors, Frank Zappa & the Mothers of Invention, Buffalo Springfield, puis plus tard Elton John et beaucoup d’autres artistes moins connus mais tout aussi talentueux. A cette époque, si vous marchiez sur le Strip avec un étui de guitare et une coupe de cheveux à la Beatles, le directeur d’une grande maison de disques pouvait vous accoster et vous demander « Vous jouez de cet instrument ? Faites-moi écouter quelque chose. Qu’est-ce que vous avez en stock ? ». Le business était aussi chaud que cela à l’époque. C’était vraiment facile de décrocher un contrat si vous étiez un musicien sérieux.

L.A. dans les années 70 était une ville très artistique parfois comparée à Vienne ou à Paris au début du XXe siècle. Pensez-vous que L.A. était au cœur d’un mouvement artistique ?

Je pense que L.A. à la fin des années 60 était au centre d’un changement sous-jacent dans la musique pop américaine. Le fonctionnement de l’industrie du disque était en pleine mutation et devenait plus une histoire de musique que de show-bizz façon Hollywood. Il y avait moins de ces stars icônes pour ados et plus d’artistes qui brillaient par leur musique. Et c’est surtout dans les studios de L.A. que l’on retrouvait cet état d’esprit à la fin des 60s. Ce n’est pas que les musiciens en place n’étaient pas bons mais il y avait toute une nouvelle génération de musiciens de jazz Bebop ou de R&B hard-core et d’artistes qui se pressaient pour jouer et chanter. Je me souviens quand Jim Gordon a amené un jeune batteur inconnu nommé Jeff Porcaro pour jouer à l’une de mes sessions d’enregistrement. Et je me souviens aussi quand Jeff Porcaro a fait venir un jeune guitariste inconnu nommé Steve Lukather pour jouer à une autre de ces sessions, pour mon plus grand plaisir.

Vous aviez l’habitude d’écrire des chansons avec votre épouse Beckie Foster. Comment fonctionniez-vous ?

Lorsque j’ai rencontré Beckie à Nashville durant l’été 1983, elle venait de composer le grand hit country du moment. Elle avait aussi tous les disques de Steely Dan, elle aimait le jazz et elle avait mon album Bill LaBounty de 1982. Nous étions des âmes soeurs.

Quand je prends la parole lors de réunions ou de séminaires d’auteurs-compositeurs, j’aime raconter que ce qui est bien lorsqu’on compose avec son épouse c’est qu’on peut le faire en pyjama si l’on en a envie, ce qui a pu avoir son importance plus tôt dans notre vie. Maintenant que notre fille Emma a 18 ans et qu’elle est partie étudier à la fac à Chicago, j’espère que mon épouse va rejouer un rôle important dans mon processus créatif et que nous allons pouvoir continuer à créer des chansons ensemble aussi souvent que nous le faisions avant.

En temps qu’auteur-compositeur, vous écrivez des chansons pour différents styles musicaux (pop, country, R&B…). Vous vous adaptez au genre musical de l’artiste pour lequel vous composez ou vous écrivez des chansons universelles en laissant à l’artiste le soin de les adapter à son propre genre musical ?

J’ai même composé pour des rappeurs et des artistes hip-hop pour lesquels on m’avait demandé d’écrire des boucles de 16 et 32 mesures de groove de batterie et de lignes de basse pour que l’artiste y pose ses rimes. Mais quand j’ai essayé de m’impliquer dans l’écriture des paroles, cela n’a impressionné personne alors je me suis contenté de faire mon boulot, ce que j’ai énormément aimé.

Dans la plupart des cas, j’essaye d’ignorer les genres de musique lorsque je compose. Mais il est difficile d’occulter certaines réalités. La musique country est très traditionnelle avec toujours les mêmes progressions. Les paroles de chansons country véhiculent souvent des valeurs. Beaucoup racontent des histoires avec un début, un milieu, une fin et une morale. Cette approche traditionnelle peut souvent être réconfortante mais elle peut aussi être restrictive. Quand cela arrive, j’aime pousser les choses dans une nouvelle direction et voir ce que je peux parvenir à faire. Au début, cela m’a beaucoup réussi. La musique country actuelle, comme le reste de la musique industrielle américaine, est plus fermement liée aux marchés, à des catégories de population, aux résultats économiques. Je n’éprouve aucun ressentiment vis-à-vis de l’industrie de la musique, c’est ainsi qu’est le business. C’est dans l’industrie et le gouvernement que résident mes doutes.

Je suis beaucoup plus proche de la musique pop mainstream et c’est une musique qui m’est beaucoup plus familière. Ce qui fait la différence de style entre la country et la pop, en particulier en ce qui concerne les paroles, c’est l’impressionnisme. Je suis très impressionniste musicalement parlant. Donner un sens aux paroles et à la musique, être logique, n’est pas ma façon de faire. Mon truc c’est l’émotion. Pleurer et rire. Comme Dylan l’a montré, il y a parfois des raccourcis émotionnels à travers la logique et les mathématiques des paroles et de la musique.

La musique soul, le R&B, tiennent à mon avis, un peu de la country, un peu de la pop et un peu du jazz. C’est mon genre musical préféré. Il englobe tout ce que j’aime en terme d’interprètes et d’interprétations. Le sentiment est primordial mais il doit tout de même y avoir suffisamment de logique au niveau des paroles pour donner un sens à l’émotion. Cela demande toujours de faire appel à l’amour, la romance, l’intimité, et d’exprimer ce qu’une personne ressent pour une autre personne. C’est là que réside mon inspiration !

Time Starts Now est un titre étrange pour une anthologie. Est-ce que cela signifie que vous n’êtes pas du genre à regarder derrière vous ?

« Times Start Now » était un titre censé être une source d’inspiration d’un point de vue romantique. Cela voulait dire « Rien n’a jamais existé avant toi et moi ». L’amour marque le début du temps. J’aime beaucoup cette idée. Je ressens cela chaque fois que je commence à travailler sur une chanson. C’est le sujet idéal de toute chanson d’amour selon moi.

Il y a pas mal de chansons inconnues dans Times Starts Now. D’où viennent tous ces « trésors enterrés » ?

Beaucoup de ces chansons ont été créées pour être vendues sur le marché du disque dans les années 80 et 90 à une époque où j’avais renoncé à mes rêves de carrière en temps qu’artiste pour gagner ma vie avec mon seul talent de compositeur. Je me suis consacré à la composition pour répondre aux besoins de chansons d’autres artistes et du très compétitif marché de l’industrie du disque. La plupart du temps, j’ai eu du succès et j’ai lutté aussi. J’ai toujours essayé d’avoir un regard d’artiste sur ma musique quelque soit mon rôle dans le business.

Je vous ai vu avec Robbie Dupree à Paris en 2006. C’était un super concert. Pourquoi n’y a-t-il pas d’enregistrement live dans cette anthologie ?

C’est une bonne question. Je pense que beaucoup d’artistes qui ont une audience relativement faible n’ont pas l’idée d’enregistrer et photographier leurs spectacles. Le concert du Casino de Paris était une soirée spéciale. J’aurais aimé avoir eu la présence d’esprit de la faire enregistrer ou filmer combien même le document aurait été de faible qualité. C’était une soirée très spéciale.

« This Night Won’t Last Forever », « Livin’ It Up », « Never Gonna Look Back », « Mr. O » sont vont chansons les plus connues en tant qu’interprète. Y a-t-il une de vos chansons, peut-être moins connue, dont vous êtes particulièrement fier ? Une chansons sur laquelle vous aimeriez attirer l’attention ?

Il y en a quelques unes sur la nouvelle compilation qu’il pourrait être intéressant de réécouter. « Another Drunk » sur le disque Promised Love pour sa fin très désinhibée et pour la chanson en elle-même qui exprime la perte du véritable amour et de l’innocence. Peut-être aussi « Little Rivers » sur le disque Rain in My Life pour ce sentiment de terre nourricière qui me tient toujours à cœur. « Home-Free » est l’une de ces démos perdues du coffret Times Starts Now. C’est une chanson qui traite de l’amour perdu, de la rédemption et de la route qui crée la sensation qui se dégage d’un lieu. La musique, et plus spécialement les chansons, sont tellement subjectives. Ce qui est bien avec cette nouvelle compilation, ce sont toutes ces compositions et ces années dont on peut s’imprégner et que l’on peut se remémorer.

Y a-t-il une occasion manquée dans votre carrière que vous regrettez plus particulièrement ?

Bien sûr. Comment quelqu’un pourrait-il se retourner sur sa carrière et ne pas souhaiter avoir parfois fait un autre choix ou ne pas se demander ce qui serait arrivé s’il avait pris un autre chemin. Mais pour l’essentiel, je suis très heureux de là où la vie m’a conduit. Et j’ai encore beaucoup à composer, jouer et interpréter avant d’en avoir fini. Je viens juste d’enregistrer des morceaux pour un album à venir de blues et de R&B avec mes musiciens préférés. Je suis très excité par cet album et je suis impatient de revenir avec mon groupe en France et en Europe pour interpréter mes chansons et retrouver mon public préféré.

Lire la bio de Bill LaBounty sur Yuzu Melodies


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Boris Plantier