Arnaud Choutet : « Le country rock, c’est plutôt une affaire d’hommes »

Dimanche 12 Octobre 2014

Interview. Arnaud Choutet vient de publier un livre référence sur la musique country rock aux éditions Le Mot et le Reste. Petite discussion autour de ce genre musical qui connut son apogée dans les années 70 avec des artistes comme les Eagles et Linda Ronstadt.


Racontez-moi votre découverte du country rock ?

Moi, j’ai 46 ans donc la musique j’en écoute depuis très longtemps. J’ai chanté d’abord moi-même avec d’autres. Les harmonies vocales ont compté comme une part importante de rêve avec des groupes comme Crosby, Stills & Nash, America, et puis Poco qui m’ont ouvert des portes tout de suite très séduisantes que j’ai voulues prolongé. La country est naturellement portée sur les harmonies vocales donc on y touche dès qu’on aborde les chanteurs country, même John Denver, qui a été pour moi la première découverte, bien que plus tard je me suis rendu compte que ce n’était pas forcément un bon représentant de la country. Peut-être trop sucré. Néanmoins il y avait déjà tout un imaginaire qui me faisait rêver, quelque chose de très particulier dans les sonorités, dans un univers américain. Et puis, dans les années 90, j’étais très sensible à une vague de country rock revival, à des groupes assez rock mais qui s’inspiraient des générations précédentes. Des groupes comme Gun Club, Wall of Voodoo, New Riders, Green on Red, toute une scène qui reprenait d’une manière un petit peu vigoureuse cette inspiration country rock. C’est à partir d’eux, du coup, que j’ai remonté l’histoire pour arriver sur ces années 60, un peu mythiques, qui ont vu le style démarrer.

Alors justement, comment ce mouvement né en Californie à la fin des années 60 est-il né ?

Le style country rock est né plutôt dans les années 60 même s’il y avait déjà eu le rockabilly dans les années 50. Il est né suite à plusieurs facteurs. Il y a d’une part l’opposition entre Nashville, sur la côte Est, et Bakersfield, une ville plus petite, qui est le lieu refuge de tous les dissidents, les rebelles à la country très policée, très réglementée et très conservatrice de Nashville. C’est là, sur la côte Ouest, que va émerger une scène plus hardie qui va mélanger des sonorités plus rock, des rythmes plus rapides, la Telecaster.

Il y a aussi comme facteur déclenchant la génération des baby-boomers, toutes ces générations nées dans l’après-guerre qui arrivent à l’âge de l’adolescence puis à l’âge adulte et qui ont envie de se défouler, qui contestent un peu l’ordre établi, qui cherchent une alternative, qui veulent briser les codes de conduite mais aussi les codes musicaux, qui cherchent d’autre sonorités, qui métissent différents styles quitte à remonter dans le temps. Curieusement, ils vont aller sur la musique d’une ou deux générations passées vers le folk le plus authentique possible. Et dans le folk, il y a des éléments de la country, du bluegrass et tout ça va créer cet heureux mélange.

Je dirais qu’il y a aussi ce courant du grand retour à la terre, les valeurs rurales qui ont été très importantes en France mais tout autant aux Etats-Unis. Il y avait des communautés hippies qui cherchaient à reproduire cette vie plus proche de la nature dans laquelle le country rock s’inscrit très bien parce qu’il y a ses racines. Cette musique aux sources de la musique américaine est mélangée avec des techniques plus actuelles. On invente, les techniques de studio évoluent, les instruments aussi avec, dans la guitare, le stringbander qui est une imitation du son de la pédale steel guitar, et puis les sons saturés avec les pédales wah-wah qui vont constituer ce son original du country rock.

Avec cette génération de musiciens, le personnage ringard et conservateur du cowboy devient plus cool. Qu’est-ce que représentaient l’Ouest et le cowboy pour ces musiciens ?

Cette génération de musiciens, il faut imaginer qu’elle est née dans l’après-guerre, à une époque où le western a un énorme impact sur les jeunes. Donc le cowboy, ils l’ont vu plutôt d’une manière positive et à l’âge adulte, ça revient comme une image familière.

Alors c’est vrai qu’on n’est plus sur le côté pistolero, on est plutôt sur l’image du cowboy solitaire, le desperado que les Eagles chanteront sur leur album mythique de 1972. Et puis bien sûr il y a aussi ce côté outlaw, le hors-la-loi, le cowboy un peu marginal qui peut être en butte contre la société avec ses côtés froids. On mélange beaucoup de choses dans cet imaginaire cowboy mais pas du tout la musique du cowboy originelle qui est celle du vacher qui suit les grandes transhumances, s’accompagne d’un harmonica, peut-être d’un violon et qui, en général, reste une musique très frustre, très loin de ce qu’on fera de la country music bien plus tard.

Cette image du cowboy a-t-elle évolué avec le temps dans les divers courants de country rock qui ont suivi ?

Oui, l’image du cowboy est reprise dans différents styles musicaux, dans le rock sudiste, dans le cow punk. Je dirais que les punks l’ont utilisé pour ce côté plus tranchant du cowboy vengeur qui vient réparer une injustice. Ils l’ont utilisé dans ce côté très épuré qui peut faire sourire. Et, à côté de ça, Nashville l’utilise d’une autre manière, dans les années 80, à travers le film Urban Cowboy, dans lequel jouait John Travolta, qui présente un cowboy sophistiqué, urbain, glamour qui va séduire bien plus largement l’auditeur mainstream et donner naissance à toute une vague de nouveaux groupes beaucoup plus propres sur eux comme Alabama et plus tard à cette vague du line dancing avec ce cowboy qui, en sortant du travail, enfile les bottes et met le chapeau.

Dans les années 60-70, dans la capitale de la country music à Nashville, on a une toute autre vision du cowboy. Comment expliquer la résistance de Nashville au rock et ce goût pour les cowboys d’opérette ?

Si Nashville résiste c’est tout simplement parce que c’est la capitale du Sud qui représente les valeurs conservatrices, très dévotes, religieuse, de la Confédération qui a perdu la guerre de Sécession et donc qui se rabat sur ces valeurs-là, très prudentes, pour ne pas se laisser envahir par les idées du Nord, progressistes. La country représente pour eux cette musique identitaire qu’ils veulent préserver de ces idées modernistes, notamment celles des hippies qu’ils voient d’un très mauvais œil.

Donc Nashville va récupérer un peu toutes ces idées d’une country populaire en poussant à l’extrême ce côté glamour, familial, inoffensif du cowboy et l’affubler de paillettes et de strass. Cela peut être très amusant lorsqu’on voit les images mais on s’éloigne encore plus du vrai cowboy solitaire de l’Histoire. Il faut le prendre avec un peu de distance mais c’est vrai qu’il faut se méfier d’une country édulcorée, de ce que vous appelez le cowboy d’opérette, parce qu’on a une déformation assez forte de ce que représente la country au départ en termes d’identité rurale et de musique authentique qui a une âme.

Votre livre présente les disques des maîtres du genre mais aussi ceux d’artistes moins connus. Parmi eux, quels sont ceux sur lesquels vous souhaiteriez plus particulièrement attirer l’attention ?

Tous les groupes que j’ai retenus dans le livre sont pour moi des bons exemples des différents visages de la country rock. J’aurais pu en prendre bien davantage. C’est un monde très vaste qui continue de produire des musiques intéressantes. Pour s’en tenir à ces 100 disques essentiels, bien sûr, on a tous des choix personnels, des préférences. Moi, je suis assez sensible à ce côté harmonies vocales, à des timbres de voix comme celui de Ian Matthews, par exemple, qui est un anglais pourtant mais qui est très fin. Il y a Mason Proffit que je trouve très intéressant dans son propos et dans l’excellence de ses musiciens.

On est aussi dans une famille qui évolue dans le temps. Dans les années 75-80 la country a un style très urbain, très produit, comme Fool’s Gold que je trouve très abouti, peu connu, un peu le pendant des Eagles. Et puis il y a tous les groupes sudistes comme Heartsfield, peu connu mais excellent, Amazing Rhythm Aces que j’ai envie de faire connaître davantage. Et dans les années 80, j’ai beaucoup aimé Wall of Voodoo, un mélange de rock dansant, presque new-wave, et de country rock. Et l’histoire continue.

Il y a très peu d’albums de femmes dans votre sélection. Le country rock est-il avant tout une musique d’hommes ?

Tout à fait. Le country rock, c’est plutôt une affaire d’hommes tout simplement parce que comme vous le disiez, il renvoie au cowboy, à cet homme loin de son foyer qui vit à la dure. Donc les hommes se sont davantage appropriés cette figure que les femmes. D’ailleurs, qu’est-ce que c’est qu’une cowgirl ? Les femmes n’étaient pas vachère donc c’est plutôt la femme du cowboy ou un autre mythe, beaucoup plus imprécis, et ce n’est pas étonnant que moins de femmes ce soient exprimées dans ce domaine-là.

Néanmoins il y en a quand même quelques-uns. Je pense à Linda Ronstadt et Emmylou Harris, deux superbes voix, des femmes fortes qui ont su s’imposer au milieu d’hommes et qui ont facilité l’éclosion d’autres talents : Nicolette Larson, plus tard Carla Olson. Des femmes bien souvent chanteuses mais plus rarement musiciennes.

La gente féminine, elle est plus sensible à la musique country qui présente des artistes solo qui sont propres sur eux, qui sont plus glamour et qui proposent des textes plus douceâtres, plus fleur bleue, qui ne sont pas forcément le propre du country rock.

Dans votre livre, il est peu question de new country, cette country music mainstream venue de Nashville qui mélange elle-aussi le rock et la country. Qu’est-ce qui distingue la new country du country rock ?

C’est vrai que quand on écoute de la country sur une radio en France ou à un Festival, ce qu’on entend renvoie à ce style que l’on appelle la new country. Alors, il y a des éléments rock très nets dedans, dans la rythmique, des ambiances assez sombres, assez hard même. Mais est-ce que c’est ça le country rock ? Et bien oui et non parce qu’il y a le son certes, mais il n’y a pas forcément une vraie rébellion qui est intrinsèque au rock. Il n’y a pas cet esprit de sortir d’un formatage pour explorer des voies alternatives. Le country rock a été, au début, d’inspiration alternatif, underground. Il a eu quelques années durant lesquelles il est sorti de l’ombre, lorsqu’il est devenu très populaire avec les Eagles, avec Linda Ronstadt et Marshall Tucker par exemple mais depuis il a retrouvé ses marges. Et on peut vite être exaspéré par cette musique très répétitive, très formatée, très prévisible qu’on entend sur ces radios. Alors certes pour danser, pour simplement boire un coup, ça passe tout à fait mais pour le mélomane qui est assez sensible à la construction des morceaux, à des effets plus subtils et des destins plus intéressants, je crois que c’est ailleurs qu’il faut trouver les tenants du country rock contemporain.

Et le livre justement donne quelques pistes pour retrouver cet esprit d’avant-garde. C’est un mot un peu fort, la country reste une musique construite sur trois accords, mais il y a quand même des recherches intéressantes. Giant Sand par exemple, est un groupe qui, aujourd’hui, ne cesse de renouveler le propos, la matière.


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Boris Plantier