Anne Carleton, un voyage jazz avec Edgar Morin

Samedi 21 Novembre 2015

Interview. La chanteuse Anne Carleton vient de sortir So High, un album de jazz envoutant sur lequel on retrouve le philosophe et sociologue Edgar Morin. Elle revient pour nous sur la conception et l'enregistrement de ce disque.


© Eric Kailey
© Eric Kailey
Peut-on considérer So High comme un concept album ? Et quel est son concept ?

Oui, absolument. Nous avons avec mon arrangeur Eric Moulineuf, travaillé chaque détail de ce disque. De la genèse jusqu’au mastering. Il a été conçu touche par touche, comme un tableau.
 
Ce voyage nous a pris énormément de temps, et ce temps choisi était d’une saveur inoubliable. J’ai souhaité en réalisant cet album, faire vibrer ma vie intérieure, et en miroir bouger les sensations et émotions de ceux qui l’écoutent. Les thèmes sont tous liés les uns aux autres, imbriqués les uns dans les autres, et reliés par la voix du philosophe Edgar Morin, qui représente ma conscience idéale, et propose une vision poétique, philosophique et pleine d’espoir, en réponse aux questions abordées sur le manque, la disparition, le temps, l’amour, et plus largement, les difficultés que l’humanité tout entière traverse. Mais y sont présentes aussi la beauté, la candeur, l’enfance... Notre seul but a été de chercher l’équilibre. Tout va dans ce sens. Le disque est une pièce entière, et contient de nombreuses surprises, jusqu’au dernier moment. Autour de deux sensations qui se côtoient en nous tous, et que je subis ou recherche : l’enfermement et la liberté. L'auditeur doit faire preuve de curiosité pour tout y entendre. 

Pouvez-vous me raconter la genèse de cet album ?

Je souhaitais créer un album qui me ressemble vraiment, dans lequel rien ne soit extérieur à moi, et je voulais le faire avec des gens que j’aime profondément. J’ai écrit des textes, toujours dans l’émotion, relatant des choses qui me sont arrivées, et qu'il m’était nécessaire d’écrire. J’aurais pu, au même instant jeter des couleurs sur une toile. Ce sont ces moments que nous connaissons tous, où il nous est nécessaire de dire, de faire. Certaines mélodies sont arrivées simultanément et j’avais toujours « le décor » qui venait avec. Pour les autres textes, je les ai soumis à mon ami contrebassiste Jean-Philippe Viret, et l’extraordinaire pianiste et arrangeuse  Carine Bonnefoy qui ont fait des merveilles et je les en remercie ! La genèse a été très longue, je crois qu’elle a duré trois ans. Trois ans de questionnements passionnants et d’essais, de rencontres, on se pose toujours la question de l’importance des autres, de ce qui se fait, de comment nos choix seront perçus… et qu’est-ce qui, au fond, est le plus important. C’est une aventure qui permet de mieux se connaître.

Était arrivé le moment où je pensais finalement faire mon disque en trio piano voix contrebasse. La contrainte était que mon pianiste ne voulait travailler que sur des standards. J’ai donc mis mes textes de côté et me réjouissais de cette collaboration, puis lors de nos répétitions, il me dirigeait, remettant en question chacune de mes inflexions, me questionnait sur tous mes choix… jusqu’à ce que ma voix se ferme au point que je n’osais plus ouvrir la bouche. Je n’avais plus de plaisir et me sentais enfermée, tétanisée et ma nature profonde avait besoin de réapparaitre, mon élan vocal et vital aussi. J’ai reconnu cette sensation que je n’appréciais pas, une grande souffrance, celle que je ressens quand je ne peux plus créer, quand on m’empêche d’être tout simplement moi-même. J’ai quitté mon pianiste, décidé de comprendre ce qui m’arrivait, et c’est là qu’est apparu comme une évidence le thème de mon disque : l'enfermement et la liberté. Je me suis documentée le plus possible sur ce thème et j’ai découvert Mes démons d’Edgar Morin. Chacune de ses phrases me faisait me sentir moins seule et me montrait l’espoir. Il y a des personnes qui vous prennent par la main et vous élèvent. J’ai su, dès la troisième page, que je travaillerais de nouveau autour de mes textes que j’avais mis de côté et que je ne ferais pas mon disque sans Edgar Morin. Il a accepté. J’ai souhaité la chaleur des cordes, j’ai imaginé mon disque comme une belle source d’apaisement. J’ai trouvé l'arrangeur Eric Moulineuf, nous avons travaillé jour et nuit pour créer ce monde plein d’images, entre ciel et terre.

Dans cet album, il est question d'enfermement, de prison mais il se dégage une atmosphère d'évasion, de liberté. Pourquoi ce paradoxe ?

Dans le bouddhisme, on explique que nous sommes traversés par dix états et que chaque état contient les 9 autres. Ainsi, l’état de colère par exemple, contient aussi l’état de bouddha, l’état d’étude, l’état d’absorption… Edgar Morin explique que chaque notion contient son contraire et ne peut exister sans l’autre. Lorsqu’il a rencontré de grands criminels en prison, il communiquait avec l’humain tout entier qu’ils étaient, et ne les stigmatisait pas dans l’acte pour lequel ils étaient enfermés. Nous sommes des êtres complexes. Rien n’est immuable, et même dans ce qui semble être parfois la source de la plus grande souffrance, l’espoir est là parce qu’il y a 3000 possibilités à chaque seconde. Ce qui m’intéresse, c’est de ne pas nier les difficultés, mais d’en faire un socle pour une vie encore plus belle. Je me bats pour vivre le mieux possible chaque seconde de ma vie, et fais en sorte que tous ceux qui m’entourent ne passent pas à côté de leurs rêves.

Quel rôle a joué Edgar Morin dans cette aventure ?

Edgar a accepté que je le rencontre chez lui, et que j’enregistre notre conversation autour du thème de l’enfermement et la liberté. Nous avons gardé avec mon arrangeur, les moments de conversation qui nous permettaient de les relier à certaines chansons. Il est l’étoile qui fait briller mon disque, il est en quelque sorte ma conscience idéale, la voix du milieu, la sagesse. Ses paroles et sa pensée nous apaisent, et nous font rêver, elle nous font réfléchir et grandir aussi. Ce disque est plein de tiroirs, à chaque fois qu’on le réécoute, on en découvre une facette qui ne nous était pas apparue. Il me dépasse et me surprend encore.

Edgar Morin est philosophe et sociologue mais curieusement, pris hors contexte et mis en musique, ses propos semblent plutôt poétiques. C'était l'effet recherché ?

On en devient ivre de poésie, on est dans une attraction littéraire, qui nous emmène et nous berce sans que l’on sache comment ni pourquoi… c’est ce que l’on peut ressentir dans un musée, devant une toile qui nous touche, sans que l’on arrive à s’expliquer pourquoi, cela nous ramène à notre lien archaïque. C’est l’inconscient qui est directement touché.

So High est très cinématographique. Avez-vous pensé ce disque comme un film ?

Nous avons beaucoup travaillé les ambiances, l’atmosphère, les couleurs, et avons lié tous les thèmes pour capter l’auditeur. Quand on regarde un film, on est assis et concentré parce que si l’on rate un moment, on ne comprend plus la suite. Dans le disque So high, chaque son est porteur d’image. L’auditeur est amené dès le début dans l’histoire, par la voix d’Edgar, ensuite, il n’a plus qu’à se laisser emmener dans tous les différents paysages, il sentira les changements de lumière, et passera par toutes les émotions qui existent… il fera des rencontres avec les autres et avec lui-même.
So high , c’est une histoire vraie. C’est l’histoire d’une vie… 
"Attends-toi à l’inattendu ! " Edgar Morin


Partager cet article :Bookmark and Share



Boris Plantier