Alice Cooper : l'histoire d'une figure emblématique du hard rock

Mardi 22 Septembre 2015

Interview. Jean-Charles Desgroux a publié récemment le livre Alice Cooper : Remember the Coop' aux Editions Le Mot et le reste. L'occasion était belle de parler avec lui de ce personnage emblématique et fascinant de l'histoire du rock.


Parlez-moi de votre découverte d'Alice Cooper ?

J'avais 14 ans lorsque "Trash" est sorti. J'écoutais du hard rock depuis une bonne année et, depuis ma province où il ne se passait rien d'excitant concernant ma passion dévorante pour cette musique, je m'abreuve des quelques clips de metal qui passent chaque semaine sur M6. Là je découvre Alice Cooper via la vidéo de "He's Back (The Man Behind The Mask)", soit la BO du film Vendredi 13, 6ème chapitre ! Si la chanson me parait bien synthétique et pop, je suis subjugué par son image. Très rapidement je trouve en kiosque un numéro de Hard Force, avec Alice en couverture : ce sera mon tout premier magazine acheté,et qui me donnera plus d'information sur le personnage, sa vie, ses disques, et sur la promo de son nouvel album "Trash", que je cours acheter en vinyle chez le disquaire ridicule de ma petite ville. Et dès lors, ma fascination pour Cooper ne fait que commencer : deux ans après je vis mon été 1991, celui de mes 16 ans, à fond, et au son de Hey Stoopid, véritable BO de cet été rock'n'roll. Et avec chaque argent de poche mensuel, je complète sa discographie en dénichant les CDs Warner petits budgets disponibles dans les rayons d'un hypermarché... Et voilà que viennent s'ajouter les School's Out, les Killer, les Love It To Death, mais aussi parallèlement les Dada ou Lace & Whiskey qui m'intriguent tout autant... Et depuis je n'ai jamais cessé de l'écouter, de l'admirer et de chercher le moindre de ses disques.

Comment était perçu ce groupe un peu à part, par le public et par la critique, à ses débuts ?

Le Alice Cooper Group, à ses débuts à la fin des années 60, injecte tant de références liées au dadaïsme et au surréalisme que le public branché, certes hippie mais défoncé et sophistiqué de Los Angeles autour de 1967-1969, ne les comprend pas. Théâtral, provocateur, offensif, subversif, bruyant, décalé, ambigu et hirsute, le groupe est perçu comme des freaks incontrôlables qui n'ont rien de commun avec les cadors de la scène West Coast californienne. Ils vident des clubs entiers en provocant le dégoût, l'ennui ou l'indifférence des jeunes. Quant à la critique, elle est tout aussi imperméable à leur égard. Lorsqu'ils sortent leurs deux premiers albums sur le label de Frank Zappa (Pretties For You et Easy Action chez Straight Records), les médias les ignorent ou les descendent en flèche, les traitant de dégénérés maladroits et peu excitants.

Les grands show gore d'Alice Cooper, c'est uniquement du marketing ou est-ce que ça relève aussi d'une démarche artistique ?

Comme je l'ai évoqué, les shows d'Alice Cooper à l'époque du groupe sont vraiment élaborés sur une trame liée au dadaïsme, à cette volonté de rompre avec des schémas, à sortir des conventions et à instaurer une nouvelle dimension dans leur art, fut-il aussi basique que du rock'n'roll. Leur démarche artistique est donc théâtrale, le groupe se mettant en scène à l'aide d'accessoires et de scénettes plus ou moins chorégraphiées et/ou complètement sauvages et improvisées à la fin des années 60. Mais rapidement, le groupe consolide ses multiples influences et injecte des éléments qui seront des moments clé de chacun de leurs concerts : l'exécution du bad guy (Alice !), que ce soit par chaise électrique, puis pendaison et guillotine, ou bien encore la camisole de force pour contenir un psychopathe schizophrène et aliéné pendant "The Ballad Of Dwight Fry" dès 1971, et bien sûr l'apport iconographique et légendaire du serpent, python puis boa constrictor, créature aussi repoussante que fascinante censée provoquer une réaction dans le public.

Plus tard, lors de tournées monumentales comme celles de "Billion Dollar Babies" en 1973 ou de "Welcome To My Nightmare" en solo dès 1975, l'exercice de la théâtralité est poussé à son paroxysme, en injectant des éléments propres au music-hall, à l'entertainment à l'américaine, factice et surjoué. Jusqu'aux années 80 où, en effet, Alice Cooper fait coïncider son grand retour sur le devant de la scène, enfin sobre et sevré, avec l'essor phénoménal des groupes de heavy-metal et surtout la vague des films d'horreur gore si prisés par les teenagers, avec les Freddy, Vendredi 13, Halloween, etc. Pendant cette seconde moitié des années 80, Alice joue dans la surenchère sanguinolente, et son image prend désormais les contours du père fouettard démoniaque, sadique et malfaisant, qu'il utilise toujours aujourd'hui, avec un dosage plus mesuré selon les tournées. Mais honnêtement, tout est affaire de marketing et d'image depuis très longtemps, bien que la construction de son personnage ait été honnête et basée sur de multiples références, très cinématographiques.

Alice Cooper était un groupe avant de devenir le nom de scène de son chanteur principal. Est-ce qu'on peut imputer à cette séparation les problèmes personnels et artistiques dont a souffert le chanteur ?

Non. Alice Cooper n'a semble-t-il jamais souffert de la dissolution, à l'amiable, du groupe originel. Exsangue, épuisé, subissant une pression incroyable depuis leurs premiers succès en 1971, le groupe enchainait albums et tournées sans le moindre repos. L'accent était complètement mis sur le chanteur, Alice, en terme d'image, de marketing et de promotion. Label et managers ont ainsi tout misé sur la personnalité d'Alice Cooper, en laissant les quatre autres musiciens un peu plus dans l'ombre, au point que ceux-ci se considèrent comme de simples faire-valoirs, également lassés de tout ce jeu médiatique et de la théâtralité à outrance sans cesse développée, au dépend d'un simple rock'n'roll auquel ils auraient souhaité revenir. Profitant d'une pause à l'issue de la tournée "Billion Dollar Babies" et après la sortie de l'album Muscle Of Love en 1974 (souffrant d'ailleurs lui-même de ces stigmates liés à l'épuisement total de leurs ressources), certains membres du groupe émettent le souhait de réaliser un album solo, pour laisser libre cours à leur créativité personnelle, afin de mieux revenir plus tard, revigoré, dans le groupe. OK pour chacun, et surtout pour Alice qui se voit poussé par le label et par son manager Shep Gordon à s'envoler de ses propres ailes.

Par la suite, si le succès de sa carrière solo a été assez phénoménal, c'est davantage la pression qui l'a rendu si alcoolique et dépressif. Déjà buveur mondain, Alice Cooper s'est enfoncé dans la boisson, jour après jour, bière après bière et bouteille de whisky enfilées les unes après les autres, pour supporter sa propre dualité et sa gestion de son double, entre son personnage de scène et son vrai moi... La frontière entre les deux a fini par être gommée à cause de son rythme de vie, de cette pression incessante, et de cette folie liée au show-business et au rock'n'roll ! Mais en aucun cas n'a-t-il vécu cette dépression comme un contre coup à la séparation avec ses camarades. Il n'y a jamais eu de split houleux, de déclarations haineuses, de procès ou de bataille intestine entre les différentes parties. Tout a été correctement réglé, en privé, par les différents gestionnaires et managers de leur empire.

Alice Cooper, c'est un simple personnage de fiction, ou est-ce que celui qui l'incarne, Vincent Furnier, y a mis beaucoup de lui-même ?

Comme je le disais précédemment, Alice Cooper est devenu, plus qu'un personnage, une créature bien ancrée dans l'imaginaire collectif, et façonnée par d'innombrables références artistiques, cinématographiques, littéraires, qui ont toutes jalonnées la vie, l'enfance et l'adolescence du jeune Vincent Furnier, petit garçon de l'Amérique moyenne fasciné par la télévision, le cinéma, puis par l'Art décalé. Donc Alice Cooper n'a pas été créé d'un coup de baguette magique ou bien à coup de brainstorming intense, mais il est bien le fruit d'une évolution du chanteur et de ses acolytes, un patchwork d'idées qui, certes, furent petit à petit toutes assemblées dans le but de choquer, déranger, et susciter une réaction - quelle qu'elle soit.

Alice Cooper a fait des disques très différents. C'est un artiste curieux et touche à tout ou un opportuniste qui cherche rester dans le vent ?

En effet, les 27 albums studio d'Alice Cooper (si l'on intègre bien le dernier projet Hollywood Vampires) sont tous différents et correspondent, comme n'importe quel artiste, à des chapitres bien distincts de sa vie, de son environnement. Je dirais que, à l'instar de David Bowie, Alice Cooper a longtemps été un précurseur, bien que très fortement appuyé par le génie du producteur Bob Ezrin qui a su organiser et orchestrer toutes ses idées. Il est un avant-gardiste dans le shock-rock, un pionnier du rock théâtral. Après, il a traversé avec plus ou moins de succès en solo bien des époques, mouvementées : tour à tour variété, AOR, post-punk, new-wave, heavy metal, hard FM, heavy-rock industriel, rock garage, etc, etc. Disons qu'il a su habilement profiter de certains courants musicaux porteurs pour refaire surface, tout en imposant sa patte irrésistible et sa personnalité hors du commun, sans jamais vraiment se dénaturer. Il peut aussi bien chanter un tube taillé pour les radios en compagnie de poster boys, mais aussi rivaliser avec Marilyn Manson ou s'encanailler auprès de rockers purs et durs : il restera toujours Alice Cooper avec une identité inoxydable !

Dans livre, vous citez et traduisez des extraits de paroles de chanson d'Alice Cooper. La qualité des textes ne fait pas de doute. Alice Cooper est-il reconnu pour ses textes ?

Justement, c'est entre autres un des éléments clé que je souhaitais réhabiliter. Même Bob Dylan a reconnu le talent hors pair et si mésestimé d'Alice en tant que compositeur et parolier. Il y a du génie dans ses chansons. Un art de la dérision, du bon mot, ou tout simplement d'histoires incroyables, soit à vous glacer le sang, soit à vous faire hurler de rire en partant d'un fait divers ou de son imagination débridée. Au-delà des refrains évidents de ses tubes et des innombrables classiques de sa carrière, il FAUT se pencher sur l'extraordinaire teneur de ses textes : beaucoup sont de véritables scripts pour films potentiels, et d'autres dépeignent des situations invraisemblables... et parfois décryptent aussi certains aspects de notre société, avec habileté, mordant, sarcasme et cynisme grinçant. Sans jamais basculer ni dans la vulgarité, ni la facilité, ni la complaisance.

La discographie d'Alice Cooper est impressionnante Quels sont les albums qu'il faut retenir ? Et quel est l'album live le plus intéressant ?

Les albums à retenir ? Un bon paquet ! Déjà, toute l'ère du Alice Cooper Group produite par Bob Ezrin entre 1971 et 1973 : Love It To Death, Killer, School's Out et Billion Dollar Babies. Ensuite, ses deux premiers albums solo : Welcome To My Nightmare et Goes To Hell. Après cela reste très subjectif, même si The Last Temptation en 1994 peut vraiment être considéré comme un chef d’œuvre, même s'il reste méconnu.

Personnellement, il y a parmi les disques de toute sa traversée du désert, de son trou noir béant et abyssal, des œuvres que j'affectionne particulièrement, tel Flush The Fashion en 1980, très post-punk, et surtout Dada en 1983, inclassable, sombre, torturé, synthétique, inquiétant et impénétrable, mais si personnel. Comment ne pas mentionner non plus From The Inside en 1978, même s'il sonne si kitsch et inoffensif ! Et plus récemment, j'aime vraiment The Eyes Of Alice Cooper en 2003, un uppercut quasi punk, garage rock abrasif tonitruant et juvénile particulièrement revigorant !

Enfin, ses disques live ne reflètent pas au mieux ses prestations scéniques, même si le désormais faux live pirate édité dans la box Old School, enregistré à St. Louis en 1971, dépeint assez magiquement la folie et l'alchimie du groupe à ses débuts...

Peut-on considérer Alice Cooper comme un groupe précurseur d'un certain genre de rock ?

Précurseur, donc oui, mille fois oui, comme je le disais vis à vis du rock décadent, théâtral ! Sans lui, de nombreux artistes reconnus n'auraient sûrement pas la même saveur, ou n'auraient pas laissé une telle empreinte à leur tour, à une époque bien définie. Le Ziggy Stardust de Bowie ? Les New York Dolls ? Kiss ? Sans parler de toutes les stars du hair-metal un peu bad boys des années 80, les Mötley Crüe, Twisted Sister, W.A.S.P, Guns N'Roses ! Tous se revendiquent ouvertement d'Alice Cooper. Et Marilyn Manson ? Une évidence ! Et des dizaines d'autres, de Slipknot à Lady Gaga, on retrouve la trace d'Alice. Et outre la musique, le hard rock, le heavy metal, le rock gothique, etc, la patte d'Alice se retrouve dans le cinéma : Freddy qui vient hanter les rêves des ados ? Wes Craven a bien dû s'inspirer de Welcome To My Nightmare et du jeune Steven ! L'imagerie de certains Tim Burton - dont ce Dark Shadows qui rend directement hommage au chanteur!


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Boris Plantier